Le Joker, un avatar du personnage de Gwynplaine dans L’Homme qui rit de Victor Hugo

Réfléchissons sur le monstre à travers le personnage de Gwynplaine, défiguré par des humains et incarnant l’humanité dans le roman de Victor Hugo L’Homme qui rit (1869) et sur celui du Joker, au physique inspiré de Gwynplaine, dans l’adaptation cinématographique par Paul Léni (1928), avec pour interprète l’acteur de l’expressionnisme allemand, Conrad Veidt, qui influença les créateur du comics pour la création du personnage du Joker en 1940. 

L’Homme qui rit : une œuvre d’exil (1869)

L’Homme qui rit est, après Les Misérables (1862) et Les Travailleurs de la mer (1866), l’ultime grande œuvre romanesque publiée par Victor Hugo (1802-1885) durant son exil à Guernesey. Il commence la rédaction en 1866 et la termine deux ans plus tard en 1868.

Avec ce roman, Hugo approfondit la thématique du monstre qui lui est si chère et qu’il a déjà explorée notamment dans Notre-Dame de Paris avec Quasimodo, et dans Le roi s’amuse avec Triboulet.

Gwynplaine : un personnage incarnant l’humanité

L’Homme qui rit est un roman philosophique et baroque de Victor Hugo qui se déroule dans l’Angleterre du début du XVIIIe siècle. Le personnage principal du roman, Gwynplaine, est mutilé enfant par les Comprachicos ; des chirurgiens sanguinaires lui mutilent le visage avec un scalpel. Ils le défigurent dans sa chair. « Sous les Stuarts, les Comprachicos n’étaient point mal en cour. Au besoin la raison d’état se servait d’eux ». Gwynplaine se trouve être le fils d’un noble, proscrit à cause de sa fidélité républicaine. Les Comprachicos relâchent l’enfant mutilé sur une berge. En plein hiver, seul du haut de ses dix ans, sans argent, il va affronter les éléments et faire face à un pendu. L’horreur de ce face-à-face d’un enfant et d’un gibet est une façon pour Hugo de poursuivre le combat contre la peine de mort qu’il n’a cessé de mener depuis quarante ans.

Gwynplaine, ensuite, a le courage de sauver de la mort un bébé dans la neige, la future Déa. Elle se trouvera être aveugle et, à cause de cela même, indifférente à l’apparence physique de Gwynplaine et capable de discerner l’humanité et la bonté du jeune garçon. Elle saura que c’est grâce à lui qu’elle est vivante : « La foule ne connaissait que le visage. Pour Déa, Gwynplaine était le sauveur qui l’avait ramassée de la tombe et emportée dehors […] Gwynplaine était le frère, l’ami, le guide, le soutien, le semblable d’en haut, l’époux ailé et rayonnante là où la multitude voyait le monstre, elle voyait l’archange. C’est que Déa, aveugle, apercevait l’âme. »

Gwynplaine passe sa jeunesse dans la pauvreté auprès d’Ursus qui tient une roulotte et qui a adopté les deux enfants. Lorsque Gwynplaine est reconnu comme Lord et va siéger à la Chambre des Lords, il y dénonce alors la misère : « Je suis celui qui vient des profondeurs, Milords, vous êtes les grands et les riches. C’est périlleux. Vous profitez de la nuit. Mais prenez garde, il y a une grande puissance, l’aurore. L’aube ne peut être vaincue. Elle arrivera. […] Je viens vous dénoncer votre bonheur. Il est fait du malheur d’autrui. Vous avez tout, et ce tout se compose du rien des autres. Milords, je suis l’avocat désespéré et je plaide la cause perdue […] Ce rire qui est sur mon front, c’est un roi qui l’y a mis. Ce rire exprime la désolation universelle. Ce rire veut dire haine, silence contraint, rage, désespoir. Ce rire est un produit des tortures. Ce rire est un rire de force. […] Ah vous me prenez pour une exception ! Je suis un symbole. Ô tout puissants imbéciles que vous êtes, ouvrez les yeux. J’incarne tout. Je représente l’humanité telle que ses maîtres l’ont faite. L’homme est un mutilé. Ce qu’on m’a fait, on l’a fait au genre humain. […] Une nuit, une nuit de tempête, tout petit, abandonné, orphelin, seul dans la création démesurée, j’ai fait mon entrée dans cette obscurité que vous appelez la société. »

Lorsque Gwynplaine prononce son discours, les Lords présents dans la salle ne vont pas l’écouter mais uniquement se concentrer sur son visage déformé. Ils vont le voir uniquement comme le fameux « Homme qui rit » que l’on exhibait dans les foires et se moqueront de sa difformité faciale au lieu de s’interroger sur le sens du discours qu’il leur a adressé. Le discours de Gwynplaine met en cause toute l’aristocratie et accuse le régime.

Comme dans beaucoup de romans hugoliens, le couple d’amoureux Gwynplaine/Déa est lié de façon très étroite : l’un ne peut vivre sans l’autre Il est son sauveur, elle est son étoile. Lorsque Gwynplaine est emmené en ville et assume sa condition de Lord, elle se meurt. Il revient auprès d’elle mais elle est à l’agonie et il décide de la rejoindre en marchant dans la mer.

Le personnage du Joker et son inspiration hugolienne (Gwynplaine et Quasimodo)

Une adaptation du roman de Victor Hugo est portée à l’écran en 1928 par Paul Léni (1885-1929). Pour son avant-dernier film, le cinéaste confie à Conrad Veidt (1893-1943) le rôle principal (Lon Chaney, envisagé, était alors indisponible car sous contrat avec la MGM). Le producteur Carl Laemmle fait venir d’Allemagne Conrad Veidt, acteur de l’expressionnisme allemand (interprète de Cesare dans Le Cabinet du docteur Caligari, 1920). Le film appartient à cette veine du film d’horreur et des grandes productions historiques fondées sur les romans célèbres.

Pour son personnage de Gwynplaine, on lui a conçu un maquillage saisissant créé par Jack P. Pierce (qui concevra plus tard le monstre de Frankenstein). Si ce film muet est très souvent présenté comme un film d’horreur pour son côté terrifiant, c’est sûrement grâce aux prothèses dentaires surdimensionnées et un crochet à la commissure des lèvres qu’il devait porter. Ils ne lui permettaient aucune expression faciale autre que son rictus. C’est cet aspect terrifiant de Gwynplaine qui va inspirer Kane et Robinson, les créateurs du comics intitulé Batman (1940) pour leur personnage du Joker (mot anglais que l’on pourrait traduire par bouffon, clown, farceur).

Alors que Gwynplaine représente la bonté et l’humanité, le personnage du Joker, ennemi juré de Batman, est considéré comme l’un des meilleurs méchants de la bande dessinée. Il est dépeint comme très intelligent, psychopathe, avec un sens déformé de l’humour.

Selon l’historien William Blanc, le personnage du Joker sous les traits d’un fou meurtrier n’est présent qu’à partir des années 1970 lorsque les auteurs de comics lui attribuent une maladie mentale. Auparavant, c’était un bouffon, un clown souvent drôle et parfois inquiétant. Ce personnage renvoie à l’archétype du « décepteur » qu’étudient les ethnologues et les anthropologues depuis le début du XXe siècle. Le décepteur, comme dans le roman médiéval du XIIIe siècle, Renard, est un marginal souvent honni par ceux qui dominent le corps politique, car il refuse de suivre les règles établies. Le motif du décepteur n’est pas qu’un motif littéraire, on le retrouve aussi dans la Fête des Fous qui avait lieu au Moyen-Age durant lesquelles les normes sociales étaient inversées.

Le personnage du Joker fait écho à l’image du bouffon de l’époque médiévale, où souvent la marginalité est associée à des coups contrefaits, comme on peut le voir dans Notre-Dame de Paris (1831) avec Quasimodo, la Cour des Miracles et la Fête des Fous ou bien dans Le roi s’amuse (1832) avec Triboulet, bouffon du roi François Ier. Selon le Point pop culture « La figure du bouffon inspire rapidement « le fol », cette carte du tarot qui en français devient l’excuse et qui en anglais prend l’appellation de « jetser » (le fou, le bouffon), puis de « joker » à partir du XIXè siècle où il est notamment utilisé au poker comme une « wild card », une carte qui peut incarner n’importe quelle autre ».

D’après les créateurs du comics, Quasimodo et Gwynplaine auraient été une source d’inspiration pour la création du personnage du Joker.

Plusieurs versions de ce qui a causé son physique monstrueux ont été imaginées au cours de ces huit décennies d’existence désormais ; la plus commune est la chute dans une cuve de déchets toxiques qui le transforme, blanchit sa peau, teint ses cheveux en vert et lui donne ses lèvres rouges sang. Sa défiguration le rend fou.

Toutes les interprétations du Joker sont toutes très personnelles et tiennent soit au metteur en scène soit à l’acteur. La complexité du personnage offre un panel très large de jeu. Les Joker les plus reconnus sont en remontant le temps Joaquin Phoenix dans Joker de Todd Phillips (2019), Heath Ledger le Joker de The Dark night : le chevalier noir de Christopher Nolan (2008), Jack Nicholson dans le Batman de Tim Burton (1989). L’interprétation du Joker a pendant très longtemps été connue dans les versions jouées par Cesar Romero (1907-1994), aussi bien télévisuelles que cinématographiques, où il semble s’amuser à manipuler quantité de gadgets, plus fous les uns que les autres. Jack Nicholson s’inspirera de cette interprétation pour la version sombre proposée par Tim Burton.

La création du Joker a réuni une thématique très riche dans ce personnage : monstre, folie, pouvoir. La quantité d’interprétations toutes très différentes les unes des autres du personnage du Joker souligne sa richesse et sa complexité dues en partie à son origine hugolienne.

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