Le lac aux oies sauvages, de Diao Yinan : un polar et quelques signes

5 ans après l’excellent Black Coal, distingué par l’Ours d’Or de la Berlinale et salué pour ses qualités esthétiques dignes d’un Seven, Diao Yinan revient avec un nouveau polar, à la chasse aux marges de la société chinoise. Pour un nouveau sommet ?

Synopsis : Un chef de gang en quête de rédemption et une prostituée prête à tout pour retrouver sa liberté se retrouvent au cœur d’une chasse à l’homme. Ensemble, ils se décident à jouer une dernière fois avec leur destin.

Rivières et lacs

Jianghu : en chinois, le terme désigne « toutes les catégories en marge de la conformité sociale, des chanteurs de rues et chevaliers errants de la Chine ancienne à la pègre et aux gangsters » selon la brochure du GNCR (le groupement national des cinémas de recherche) que l’on trouve dans toute bonne salle art et essai à proximité de chez soi. Cette ambition est somme toute proche de ce qui était représenté avec succès dans Black Coal, film noir tourné dès la sortie des usines, dans l’idée de donner un visage à la nouvelle société chinoise des reclus. Loin des standards de développement de la côte Est et de la croissance à tout va, la ville fictive recréée pour les soins de ce Lac aux oies sauvages, se trouve dans un sud aux alentours de la ville de Wuhan, 700km à l’Ouest de Shanghaï, une ville bordée d’un lac figurée ici abstraitement pour prendre quelques distances avec un réalisme social qui avait fait la réussite de son prédécesseur.

Un polar esthétisant

Dans le ventre de la Chine, des paysages de ruelles crasseuses, d’arrières salles où une superbe photo matérialise une dépression collective, la poésie, fille de l’abstraction, perle à travers une fine couche de nuages. La rencontre dans une gare des deux protagonistes, un soir de pluie, donne le ton d’un récit structurellement dépaysant, bien que nourri de polars occidentaux : Diao Yinan est lui aussi hanté d’obsessions, d’images et de gestes des films des années 40 et 50 qui nourrissent ce Lac aux oies sauvages d’atmosphères étalant sa mise en scène dans de grandes nappes aussi contemplatives qu’envoûtantes. Les mouvements de caméra, propres et élégants, dessinent aussi une forme hypnotique de regard, précipité des marges vers les abîmes, quand le récit reprend le fil d’une narration plus structurée quand le script se dévoile.

L’effet Taxi Driver

Le lac aux oies sauvages assume plus que Black Coal une forme d’hybridité dans le fond et la forme, qui peut tout autant troubler qu’intéresser le spectateur occidental. Entre Wong Kar Waï et Scorsese, il y a parfois plusieurs pas en fonction du regard de chacun, mais c’est un basculement répété entre les scènes langoureuses et les fusillades, magnifiquement chorégraphiées, avec les immersions répétées d’une violence plastique, réveillant le regard comme par un coup de poignard, que le film rappelle l’écho du chef d’oeuvre de Martin Scorsese. Depuis sa sortie, en 1976, il hante des centaines de films d’auteurs, imposant la confrontation entre l’esthétique arty du cinéma indépendant et l’explosion d’une scène finale, aussi violente que sur-interprétée, comme un standard de narration.

Un polar réinventé

Loin de De Niro et de Dheepan, pour ce qui en a été un des avatars les plus décriés, Le lac aux oies sauvages n’apparaît pas totalement échapper à ce registre, utilisant le polar urbain comme un cadre adapté à l’observation des hommes et des femmes au sein de leurs sociétés. Épuré comme Le Samouraï, il réinterprète cependant avec audace ces standards assumés, sans trop oser le faire avec des signes de comédies burlesques que certains pourraient regretter d’être juste effleurés: une assemblée de voyous, des gangsters frères comme des jumeaux, jusqu’à porter la même chemise, baste, nous ne sommes pas chez Sono Sion ou Takashi Miike, et ce polar ambitieux et exigeant mérite une belle exposition, en parfait hochet de cinéphile débutant l’année en jouant avec ses cadeaux de noël.

Le lac aux oies sauvages: bande annonce

Fiche technique

Titre original : 南方车站的聚会, Nán Fāng Chē Zhàn De Jù Huì
Titre français : Le Lac aux oies sauvages
Réalisation et scénario : Diao Yi’nan
Direction artistique : Liu Qiang
Photographie : Dong Jingsong
Montage : Kong Jinlei et Matthieu Laclau
Pays d’origine : Chine
Format : Couleurs – 35 mm
Genre : drame, thriller
Durée : 113 minutes

Distribution

Liao Fan : l’inspecteur
Hu Ge : Zhou Zenong
Kwai Lun-mei : Liu Aiai
Regina Wan : Yang Shujun

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3.5

Festival

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Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
Vieux briscard de la cinéphilie de province, je suis un pro de la crastination, à qui seule l'envie d'écrire résiste encore. Les critiques de films sont servies, avant des scénarii, des histoires et cette fameuse suite du seigneur des anneaux que j'ai prévu de sortir d'ici 25 ans. Alors oui, c'est long, mais je voudrais vous y voir à écrire en elfique.

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