Faust : L’oeuvre de Dieu, la part de l’Homme

Pour parachever notre rétrospective consacrée aux années 2010, intéressons-nous aujourd’hui au remarquable Faust d’Alexandre Sokourov. Plus qu’une simple reprise du mythe de Goethe, ce film est un voyage cinématographique parcourant les tréfonds de l’âme, une toile de maître dans laquelle transparaissent les visages diaboliques et divins de l’être humain.

Synopsis : Le docteur Faust cherche désespérément un sens à sa vie lorsqu’il fait la rencontre de Méphistophélès, figure du diable masquée sous les traits d’un usurier. Celui-ci lui offre l’occasion d’approcher la jeune Marguerite, troublante image de la grâce et de la féminité…

Après avoir sondé le “mal” qui gangrena le 20 e siècle, par le portrait des grands despotes qui le peuplèrent (Hitler dans Moloch, Lénine dans Taurus, Hiro Hito dans Le Soleil), Alexander Sokourov cherche à conclure sa tétralogie consacrée au pouvoir de manière purement allégorique. C’est le mythe de Faust qui lui en offre la possibilité, à travers notamment la reprise de cette célèbre formule : “l’éternel féminin nous élève “ (“das Ewig-Weibliche zieht uns hinan”). En effet, sans la rencontre avec l’être aimé, sans la connaissance de “l’amour”, l’homme ne saura rien du bonheur et sera incapable de s’élever ! Sa vie, dès lors, deviendra synonyme de damnation, oubliant l’existence du “bien” pour mieux s’enferrer dans un “mal ”absolu…

Ainsi, c’est à la faveur d’un plan-séquence des plus morbides, se concluant par l’image d’une verge en état de putréfaction, que Sokourov nous annonce le constat qui est le sien : le divin a quitté les lieux, le sexe est mort, et l’amour aussi. Faust et son assistant ont beau chercher “l’âme” en autopsiant les différents organes, ils ne pourront la trouver dans ce corps abandonné par la vie, asséché en émotions.

Dans le récit original, Goethe dresse lui aussi un constat pour le moins saisissant : face à l’immensité du monde, l’homme n’est rien et ne peut accéder au savoir universel. Il ne lui reste plus qu’à signer un pacte avec le démon pour enfin connaître l’essentiel : l’amour véritable ! En bon auteur qu’il est, Sokourov tente une relecture toute personnelle de l’œuvre, en lorgnant également du côté de la version de Murnau, afin de filmer ce désenchantement qui ouvrit les portes du pouvoir à Hitler et consorts. Exit donc le “divin”, les représentations du “Paradis” et de “l’Enfer”, le récit sera entièrement dominé par le réalisme, l’organique, et surtout cette “pesanteur” qui nous prive de toute transcendance.

Pour nous en faire percevoir les contours, Sokourov affûte avec minutie ses différentes représentations esthétiques. Dans ce 19e siècle fantasmé, la mort et les considérations pécuniaires pèsent de tout leur poids sur les individus, et les condamnent à l’inertie : les corps sont patauds, les lieux exigus, et les hommes se heurtent, se mêlent, se gênent continuellement. Ils sont prisonniers de la matérialité comme le village peut l’être de la boue. Le maléfique, lui-même, n’a plus grand-chose de spirituel : dépossédé de cornes, affublé d’un sexe greffé sur l’arrière-train, Méphistophélès est un être difforme et ridicule. La pesanteur est telle, qu’il ne peut s’élever au-dessus du commun des mortels, subissant aussi bien les lois organiques (douleurs, diarrhées…) que sociales (cachetonne en tant que prêteur sur gages). Avec une douce ironie, Sokourov nous interroge : que peut-on attendre d’un monde où la matérialité nous attire irrémédiablement vers le bas ? Comment espérer trouver du divin dans un endroit où le pacte avec le diable n’est qu’un vulgaire contrat d’escompte ?

Le travail pictural qui s’ensuit nous donne un avant-goût de la basse matérialité de l’existence. Le recours à une palette chromatique restreinte, faite de vert et de marron, recouvre les êtres et les choses d’une même teinte terreuse : on confond les individus, les objets et les lieux, on plonge dans une réalité qui n’est que matière. Une impression que le maillage sonore accentue un peu plus : la concomitance de différentes sonorités (musique, brouhaha, parole) empêche l’avènement de ce supplément d’âme qu’est le silence. Quant aux déformations de l’image, elles indiquent avec élégance le trouble qui gagne la vision de Faust, et donc sa compréhension de l’amour.

Le mal n’a pas besoin du bien pour exister, nous dit-on. Une phrase que le cinéaste applique à la lettre, déplorant la fin du spirituel par une image où prédomine uniquement l’organique (la chair de l’usurier, de l’homoncule) et la mort (cadavres, corps livides, etc.). Seule Marguerite semble échapper à cette représentation, elle dont la beauté angélique est parfaitement sublimée par Sokourov (corps à la sensualité exacerbée, visage naissant dans un éclat de lumière, etc.). Elle est la promesse d’un amour qui transcende le réel, elle incarne cet “éternel féminin” qui est censé nous élever. Seulement, pour Faust, l’élévation est impossible car sa damnation est totale : comme il a tué pour se rapprocher d’elle, son amour alourdi de culpabilité l’entraîne irrémédiablement vers le bas. Il n’y a point de salut pour lui, comme nous l’indique avec une douce poésie la scène du lac : les corps s’enfoncent dans l’eau, l’amour tombe dans les abysses.

C’est finalement en toute logique que le film se termine par l’ascension d’une montagne, par la vaine tentative humaine de prendre enfin de la hauteur. Incapable de comprendre qu’il n’existe aucune transcendance dans ce monde, Faust se fourvoie en s’efforçant d’en trouver une. Face à la puissance d’un geyser naturel, il pense avoir trouvé la réponse à la question qu’il se posait devant le pénis mort du début : où se trouve l’âme ? Où se situe le divin ? Égocentrique forcené, persuadé de pouvoir reproduire l’effet du geyser, notre homme ambitionne désormais à être le nouveau Créateur. Hitler, Lénine et Hiro Hito peuvent venir en toute quiétude avec le siècle naissant, car les garde-fous ont sauté, et les pactes démoniaques sont périmés. Désormais, l’Homme n’a plus besoin du diable pour brader sa propre humanité…

Faust : Bande-Annonce

Faust : Fiche Technique

Réalisation : Alexandre Sokourov
Scénario : Iouri Arabov, Alexandre Sokourov et Marina Koreneva d’après Faust de Goethe et Le Docteur Faustus de Thomas Mann
Photographie : Bruno Delbonnel
Production : Andrey Sigle
Société de production : Sophie Dulac Distribution (France)
Genre : drame
Durée : 134 minutes
Date de sortie : 20 juin 2012 (France)

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4.2

Festival

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