J’ai Perdu Mon Corps : « Je marche mieux quand ma main serre la tienne »

Si puissant kaléidoscope d’images qui fixe les mouvements, imprime les gestes et les souvenirs, J’ai Perdu Mon Corps a l’effet stroboscopique des instants qui se succèdent, se chevauchent et se répondent dans l’écho sans fin du destin. C’est un poème fait des flashs fragiles, tranchants et sublimes de l’existence, de la vie qui refuse de s’endormir. De s’endormir loin de nous. Car, peu importe les routes à traverser, tant que je sais que ce qui doit m’attendre de l’autre côté ne bougera pas jusqu’à mon arrivée, jusqu’à pouvoir m’effleurer du bout de ses doigts afin d’aligner les astres dans le tracé qui m’a été attribué à l’instant même de ma venue ici-bas.

La beauté du geste, la simplicité du mouvement

Que vient de nous offrir Jérémy Clapin ? Une épopée à travers les champs éternellement cultivés des destinées ? Un geste romantique enveloppé dans la beauté ? Un haïku bercé par le rythme d’une mélancolie qui a la limpidité renversante de l’acoustique ? Un peu de tout cela en réalité, définissable plus globalement par un acte infiniment poétique, faisant l’éloge d’une multiplicité de gestes qui, s’ils nous sont bel et bien familiers, nous apparaissent ici dans leur rapport profond au Beau et dans la pureté qui s’y reflète. Comme le disait si bien Peter Falk dans Les Ailes Du désir, y a-t-il plus grand bonheur que de pouvoir frotter ses mains l’une contre l’autre dans les journées d’hiver interminables ? En effet, ici, les gestes même les plus simples ne sont jamais des mouvements anodins, oubliables. Ce sont au contraire des traces pourvues de l’immuabilité des souvenirs, que l’on encense et sublime (le sable qui s’échappe de la main entrouverte, la main qui berce le nourrisson, celle qui parcourt matières et instruments…).

De part et d’autre

J’ai Perdu Mon Corps fait aussi l’éloge du chant apaisant et bouleversant de la conversation constante qu’entretiennent le corps et l’âme entre eux, à distance ou côte à côte. Les membres qui nous constituent ne sont-ils pas en effet des extensions déguisées du moi intérieur ? L’un ne peut assurer la vie sans la survie du second. Les maux de l’un blessent l’étoffe de l’autre, les déchirures de l’autre amenuisent la force du premier. Ce n’est pas tant l’histoire d’un membre que l’on perd, que celle de l’opération de reconstruction des morceaux éparpillés par les regrets, la douleur et la culpabilité. C’est le récit de l’enfant que l’on n’est plus mais qui continue de se réveiller toutes les nuits, enlisé qu’il est dans les sables d’hier, sans promesse de lendemain, sinon celui d’une nouvelle solitude. A moins qu’on fasse la rencontre d’une autre dans laquelle laisser reposer sa main, entrelacer ses doigts.

Deux corps étrangers

Si mon corps est constitué de membres, il n’a d’égal que ceux qui ne m’appartiennent pas et qui sont appelés à entrer en collision avec ma propre vie. Ces âmes étrangères, familiales ou familières, sont les plus belles des fatalités, une raison de rester. Ces collisions sont écrites, leur début comme leur fin s’inscrivent dans la trame du destin qu’on ne peut éviter en changeant simplement de trottoir. Ces membres, bien que physiquement non rattachés à nous, sont pourtant l’extension sublime d’un corps qui s’ignore.

 

J’ai Perdu Mon Corps : Bande-annonce

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