Rétrospective Coppola : Tetro, retour aux fondamentaux

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4.5

Tetro n’est pas un film qui a fait autant de bruit que les précédents du grand cinéaste Francis Ford Coppola que l’on n’a plus besoin de citer, tant ils ont phagocyté, sans doute à raison, le metteur en scène. Mais il est l’un de ses plus personnels, l’un de ses plus inventifs, et certainement l’un de ses plus beaux.

Synopsis Tetro est un homme sans passé. Il y a dix ans, il a rompu tout lien avec sa famille pour s’exiler en Argentine.
A l’aube de ses 18 ans, Bennie, son frère cadet, part le retrouver à Buenos Aires.
Entre les deux frères, l’ombre d’un père despotique, illustre chef d’orchestre, continue de planer et de les opposer.
Mais, Bennie veut comprendre. A tout prix. Quitte à rouvrir certaines blessures et à faire remonter à la surface des secrets de famille jusqu’ici bien enfouis.

 Memories

Dans une carrière pavée de superlatifs, Tetro est un film de Francis Ford Coppola qui passe presque pour un OVNI. Tourné dans un noir et blanc extrêmement contrasté, sauf pour les séquences de flash-backs, le métrage présente d’emblée une atmosphère très intimiste, assez différente de la majorité des œuvres du cinéaste. Malgré tout, le thème central en reste très proche de ses prédilections, à savoir, la famille et tout ce qui tourne autour des relations familiales.

Bernie (Alden Ehrenreich), même pas tout à fait 18 ans, a déserté l ‘école militaire où son père Carlo Tetrocini (Klaus Maria Brandauer) l’a forcé à s’inscrire, et a trouvé une place de serveur sur un paquebot en escale forcée à Buenos Aires où son frère Angie (Vincent Gallo) vit dans le quartier de La Boca depuis plusieurs années. Angie n’est plus Angie, il se fait désormais appeler Tetro, et là aussi, c’est ce même père aussi bien mégalo que tyrannique qui a poussé Tetro à quitter New-York pour l’Argentine. Officiellement, il est parti pour pouvoir écrire. Mais Tetro a tout fait pour enterrer tout ce qui touche à sa famille, et même sa compagne Miranda (Maribel Verdu) ne sait rien ni de son père, pourtant un célèbre chef d’orchestre, ni globalement du reste de la famille. Il ne voit donc pas d’un très bon œil l’irruption de Bernie dans sa nouvelle vie, ne serait-ce que pour quelques jours.

De révélations en flash-backs, on plonge dans une histoire de famille compliquée. Les évènements traumatiques seront révélés les uns après les autres d’une manière brillante, sans fracture apparente entre le temps présent et les souvenirs. La question de la rivalité est au centre du scenario, un des rares écrits par Coppola lui-même. Carlo a un frère aîné,  Alfie (également Klaus Maria Brandauer), chef d’orchestre comme lui, mais qu’il a forcé à s’effacer pour que sa médiocrité relative ne lui nuise pas ; il ira jusqu’à lui demander de changer de nom. La noirceur du personnage de Carlo est à son comble dans cette séquence. Et le fait de changer pour la couleur à chaque fois que le cinéaste évoque les exactions de Carlo en est d’autant plus troublant. Le clair obscur en noir et blanc pour ses fils, des couleurs vives pour un homme antipathique qui se prend pour un génie, et dont le déroulement du film montrera à quel point il fut nocif.

Présentant son film à cannes, Coppola a d’ailleurs évoqué son intérêt pour ce thème de la rivalité (terme utilisé deux fois par les personnages dans le film), et de sa possible retransmission intergénérationnelle. De fait, la concurrence entre Tetro et Bennie, bien que diffuse, est assez palpable. On le perçoit notamment assez nettement dans leur relation avec Miranda, une femme lumineuse au milieu de ces deux êtres écorchés, ces frères presque ennemis, l’un voulant à tout prix connaître la vérité sur une famille qui lui a tu tous ses secrets, l’autre s’efforçant avec la même ferveur de mettre une barrière infranchissable entre ladite famille et lui-même. Vincent Gallo prête tout ce qu’il a de plus noir à un personnage torturé (il marche sur deux béquilles pendant la première moitié du film, c’est dire !), Alden Ehrenreich, avec ses faux airs du di Caprio de Gilbert Grape, campe parfaitement un personnage faussement ingénu, mais complètement d’attaque pour partir à la recherche d’une fraternité perdue. A force de fouiner dans la maison, Bennie va finir par tomber sur un manuscrit cryptique, autobiographique et inachevé de son aîné, dont il va s’emparer à l’insu de Tetro, pour le faire sien, dans un geste autant de bravade que d’envie désespérée de découvrir les mystères qui entourent leur famille.

Tetro est un film incroyablement riche et étonnamment libre, presque expérimental dans certains de ses aspects. N’oubliant pas ses études théâtrales, Coppola instille des créations qui réinterprètent des œuvres majeures telles que Faust travestie en Fausta et flirtant avec le burlesque, et surtout telles que les Contes d’Hofmann de Powell et Pressburger (1951), un film transmis par Tetro à son jeune frère, réinterprété dans les souvenirs de ce dernier dans une séquence mise en scène de manière sublime par le cinéaste. Tout est à l’avenant, et ce film caractérisé de « petits films » , à l’instar du précédent (l’Homme sans âge) et du suivant (Twixt), a en réalité tout d’un très grand métrage, le plus personnel, sans parler de son caractère plus ou moins autobiographique.

Tourné avec 5 « petits » millions de dollars, Tetro n’a donc pas à rougir devant des films tels que le Parrain ou Apocalypse Now. Traité sur un mode faussement mineur, il porte en lui des thèmes chers au cinéaste, et lui permet en plus de retoucher à un endroit de son cinéma qui est peut-être l’un des plus sincères. Certainement l’un des plus beaux, et la caméra de Mihai Malaimare doit être mentionnée quand on parle de la réussite esthétique du film, en plus du très grand talent et de la clairvoyance de cet immense cinéaste qu’est Francis Ford Coppola.

Tetro – Bande annonce

 

Tetro – Fiche technique

Titre original : Tetro
Réalisateur : Francis ford Coppola
Scénario : Francis ford Coppola
Interprétation : Vincent Gallo (Angelo ‘Tetro’ Tetrocini), Alden Ehrenreich (Bennie), Maribel Verdú (Miranda), Silvia Pérez (Silvana), Rodrigo De la Serna (José), Klaus Maria Brandauer (Carlo / Alfie), Carmen Maura (Alone)
Photographie : Mihai Malaimare Jr.
Montage : Walter Murch
Musique : Osvaldo Golijov
Producteurs : Francis Ford Coppola
Maisons de production : American Zoetrope
Distribution (France) : Memento films
Budget :  USD 5 000 000
Durée : 127 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 23 décembre 2009
USA | Argentine | Espagne | Italie – 2009

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Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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