Little Odessa : James Gray et la tragédie familiale

Alors que James Gray sort son septième long métrage, le très attendu Ad Astra, retour sur son premier film, Little Odessa, tragédie glaciale qui prend l’aspect d’un thriller.

Synopsis : Joshua Shapira est un tueur à gages agissant pour la mafia. Il reçoit son nouveau contrat qui lui demande d’aller au quartier de Brooklyn appelé Little Odessa. Il hésite fortement : ce quartier est celui de son enfance, et celui où sa famille vit encore.

Little Odessa, c’est le quartier russe et ukrainien de New York City. Et James Gray a une façon très particulière de filmer ce quartier. La photographie est à l’image du ciel : grisâtre et froide. Les rues sont tapissées de neige et désertées de toute population. Jamais on ne voit les lieux connus de Manhattan, mais surtout le cinéaste prend bien garde à ne jamais montrer quoi que ce soit qui soit typiquement new-yorkais. De fait, cette ville où se déroule l’action pourrait très bien se situer en Europe de l’Est. C’est la question de l’identité qui est ainsi posée en quelques images : sommes-nous en Amérique ou en Russie ?

Cette question pourrait être anecdotique si elle n’était pas liée intimement aux personnages centraux du film, les Shapira. La question de l’identité est centrale à Little Odessa. Ainsi, chez les Shapira, on parle trois langues : la grand-mère s’exprime en yiddish, le père en russe et les fils en anglais. Ce multilinguisme entraîne inévitablement un manque de communication : Reuben ne parle quasiment qu’à sa mère mourante, mais ni à son père, ni à sa grand-mère qui pourtant l’interpelle chaque fois qu’il rentre. Ce manque de communication renforce l’idée d’une incompréhension mutuelle entre les membres de la famille.

Au centre de cette incompréhension, il y a le personnage émouvant du père, brillamment interprété par Maximilian Schell. Tiraillé entre deux cultures, il a l’impression de ne pas comprendre ses enfants, qui sont beaucoup plus « américanisés » que lui. La violence qu’il déchaîne contre Joshua et Reuben provient sans doute de cette incompréhension, et de la peur de perdre son plus jeune fils. Il a déjà exclu Joshua de la famille, et il ne veut pas avoir à se séparer de Reuben. D’autant plus qu’il se sent coupable de la situation familiale. Cette question de la responsabilité paternelle est présente dès le début du film : Reuben est au cinéma et voit un western (Vengeance Valley, de Richard Thorpe) ; dans la scène qui nous est montrée, un père s’accuse d’être responsable de l’immoralité de son fils. Cette notion se retrouvera dans plusieurs autres films de James Gray (The Yards, La Nuit nous appartient). Le père Shapira est un véritable personnage de tragédie, celui qui, comme Créon dans Antigone, est condamné à voir sa famille s’écrouler autour de lui, et cela donne des scènes parmi les plus fortes du film, en particulier celle où Joshua menace d’exécuter son père dans un terrain vague en bordure de la ville.

Une disparition de la famille qui est figurée par la maladie qui ronge la mère, personnage symbolique s’il en est. La mère, habituellement cœur d’une famille, est ici attaquée par une tumeur au cerveau, elle ne fait que s’éteindre progressivement dans la souffrance. Lorsque l’on voit que tous les personnages du film n’ont que tendresse et affection pour elle, on se dit qu’elle aurait pu être le ciment de la famille. Sa dégénérescence est du coup hautement symbolique du délitement des Shapira.

La question de l’identité est donc essentielle au film. Cela a même des répercutions sur le genre de Little Odessa. La scène de pré-générique nous entraîne plutôt vers un thriller ou un film mafieux. Et Little Odessa est bien cela aussi : un film dont le personnage principal est un tueur à gages ayant à remplir son contrat : abattre un bijoutier iranien. On le voit se constituer un petit groupe et préparer le coup. On devine aussi que Joshua est attendu dans le quartier par des personnages qui ne lui valent pas que du bien.

Tous les éléments du thriller sont donc réunis. Mais cependant il n’est pas possible d’affirmer que Little Odessa est un thriller, tant le drame familial va prendre de l’importance sur le reste. Little Odessa, c’est l’histoire d’une famille déclassée (en Russie, ils s’en « sortaient bien », nous dira-t-on), déracinée, coupée de ses origines et de ses traditions, repliée sur elle-même dans cette peur de perdre son identité de juif russe. Comme toutes les tragédies, c’est une histoire de responsabilité parentale. Et comme toutes les tragédies, l’histoire va se dérouler de façon inéluctable vers une fin prévisible.

James Gray va savoir magnifiquement bien filmer cette histoire avec la distance nécessaire pour éviter tout pathos. Les rares vois où elle intervient, la musique ajoute une dimension mystique à ce qui se joue à l’écran ; sinon, dans ce domaine comme dans tout le reste, c’est la sobriété qui domine. C’est en partie grâce à cette grande économie de moyens que Gray arrive à une œuvre aussi forte. Dans Little Odessa, on ne verra rien qui ne soit strictement indispensable. Chaque plan, chaque son, chaque parole est absolument nécessaire. Ce dépouillement dans le déroulement de l’histoire permet au film de filer vers sa conclusion en gardant ce caractère de fatalité qui pèse sur les personnages.

Et, bien  entendu, le film ne serait pas aussi réussi sans ce jeu d’acteur exceptionnel. Tous les interprètes, depuis les premiers rôles jusqu’aux plus minimes, font preuve d’un talent rare. Tout cela fait de Little Odessa une réussite rare, un film maîtrisé de bout en bout et qui marque son spectateur. Le début d’une grande carrière.

Little Odessa : bande annonce

Little Odessa : fiche technique

Scénario et réalisation : James Gray
Interprétation : Tim Roth (Joshua Shapira), Edward Furlong (Reuben Shapira), Maximilian Schell (le père, Arkadi Shapira), Vanessa Redgrave (la mère, Irina Shapira), Moira Kelly (Alla Shustervitch).
Directeur de la photographie : Tom Richmond
Montage : Dorian Harris
Producteur : Paul Webster
Société de production : Fine Line Features, New Line Cinema, Live Entertainment
Société de distribution : New Line Cinema
Genre : drame
Date de sortie en France : septembre 1994
Durée : 94 minutes

Etats-Unis – 1994

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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