Portrait de la Jeune Fille en Feu, de Céline Sciamma : Au bord du gouffre, les âmes s’étreignent enfin

J’ai toujours été fascinée et bouleversée par les âmes en suspension. Ces êtres qui ne sont déjà plus vraiment là, mais dont la force des émotions les repousse brusquement vers le chemin de la terre en leur chuchotant que ressentir n’est pas la plus triste des faiblesses, mais la plus belle des maladresses. Il m’arrive justement de dire que je « rencontre » un film lorsque j’y retrouve ces êtres pour qui la mélancolie est un nom de famille. Par la même, je « rencontre » l’artiste qui les a mis sur pieds et leur a chuchoté inconsciemment de venir me chercher, de venir me sauver.

La capuche est tombée pour venir choir sur ses épaules, laissant entrevoir le chignon relâché qui la caractérisait. Tout chez elle était propice à l’observation la plus fine, à l’émotion inexplicable qu’ont le don de réveiller les êtres les plus secrets, que l’on penserait impénétrables. La falaise ne l’effrayait pas. Elle était au contraire cette enfant attirée par le danger et les frissons que lui seul peut procurer, cette enfant s’interrogeant sur la nature même de la mort et sa propension à mettre fin à la vie pour les raisons les plus étranges.

Elle, femme artiste se croyait libre de par son indépendance. Elle ne voyait pas que celle-ci était devenue solitude vaine et sans attache. Elle qui se dérobait minutieusement à toute forme de lien qui s’inscrirait dans le temps, a accosté sur l’îlot des désirs et des sentiments. Elle a appris à tremper son pinceau dans les couleurs nues de ses sentiments pour les laisser s’épanouir sur la toile en traçant les contours d’un portrait dont personne ne saurait jamais la clandestinité de l’énigme.

La collision de ces deux âmes s’effectua dans la douceur la plus complète comme dans la passion la plus ardente. Ce sont deux regards qui se plongent l’un dans l’autre, deux mains qui se tiennent avec la fermeté de la peur du lendemain et des chutes incontrôlées, c’est un baiser échangé sous le voile des apparences et des attentes inconsidérées. Au bord du gouffre, les âmes s’étreignent enfin. Elles sont plus étroitement serrées que les deux moitiés d’un ruban soigneusement noué, mais le tout dans une délicatesse sculpturale et apaisée. La fin de l’étreinte est déjà signée dans la temporalité physique, mais son immortalité, son éternité dans les effluves des souvenirs sera l’évidence qui nous marquera comme la plus belle des rencontres, nous détruira comme la plus grande des tragédies.

On nomme muse « l’inspiration poétique, souvent évoquée sous les traits d’une femme ». Céline Sciamma vit pour sa muse et le souvenir sublime dont elle revêt les traits. Elle seule sait aimer les femmes (personnages et actrices) à ce point, et nous transmettre cette passion avec tant de sincérité. « On écrit pour les autres » nous disait-elle, mais sait-elle seulement l’espoir et l’amour qu’elle a su réveiller chez une « enfant de 20 ans » qui passe son temps enfermée dans la cage dorée des fantômes de son passé et des regrets inavouables ?

Portrait de la Jeune Fille en Feu représente cette ode aux souvenirs que mon corps et mon esprit quémandaient dans la violence du silence. C’est un tableau aux couleurs pastel et éternelles, dont la toile s’enflamme sous les doigts à l’endroit de l’organe vital. C’est cette œuvre qui m’a fait suffoquer dans un premier temps, détruite dans un deuxième, et apaisée, enfin, dans un dernier… Ce sont des visages qui frôlent les nuques du dernier au revoir, ce sont les bouches qui se cherchent et des yeux qui refusent de se fermer pour ne laisser aucune image au néant, ce grand rien qui avale et dans lequel l’oubli est pièce maîtresse. C’est un destin voué à n’être plus que deux sans un, plus qu’un sans elle.

Dans ton cou je cherche une dernière fois ton parfum, ton goût et tes frissons de me savoir là. Sur la plage, je laisse le sable recouvrir doucement ces moments qui étaient nôtres sans toutefois jamais le laisser les y enterrer définitivement. Car, les stigmates de notre amour mon très cher vous, je les veux greffés sous ma peau, à l’abri des regards, au chaud de mes émotions. Les cendres de notre feu sont précieusement déposées dans la fiole de ma mélancolie magnifique et seule leur réminiscence me permet encore de continuer mon chemin sans vous. On nous apprend à ne pas nous retourner, pourtant, vous-même me l’avait demandé, et le secret est de savoir se retourner en laissant les larmes couler et le sourire percer. Le secret est de transformer la douleur du chagrin en raison de se lever le matin. Le secret est de laisser Eurydice devenir le souvenir qui persiste à hanter de façon magnifique le bord de la falaise. Car peu importe les vagues, tant que je sais que j’y ai un jour tenu ta main…

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