Mindhunter saison 1 : les hommes qui n’aimaient pas les femmes

David Fincher et l’image du « Serial Killer », c’est une drôle d’histoire d’amour. Après son polar pluvieux qu’était Seven, sa dissection méthodique que fut Zodiac et sa plongée dans la Suède muette et viscérale de Millenium, voilà de nouveau le cinéaste se frotter à l’idée même du tueur en série. Mais comme on pouvait s’y attendre, Mindhunter se range plus du côté de Zodiac que de Seven dans sa manière d’appréhender le mal. Car à l’image de Zodiac, ce qui importe dans la série, ce n’est pas tant la représentation du mal et la violence des faits, mais plutôt la compréhension de la volonté d’un acte, le recoupement d’indices et la puissance des mots. 

C’est l’histoire d’une obsession, presque maladive, dégénérative, qui empoisonne le quotidien et tout un entourage, celle qui amène à comprendre et surtout, à contrôler son interlocuteur. A l’image du dialogue inaugural dans The Social Network, entre le futur créateur de Facebook et sa future ancienne petite amie, tout est une question de point de vue, de rapidité, de connexion au monde, à l’idée de hiérarchie et de domination verbale. Entre personnages, c’est un débat assez récurrent et durant les entretiens avec certains des meurtriers, le questionnement se matérialisera une nouvelle fois : le comment n’est pas d’une grande utilité, tout est dans le dossier ; le sang, le nombre de coups de couteaux, la mort, la présence de marques de viol ou non sont une conséquence d’un mal profond. La conséquence d’une cause. Et cette cause est le fil rouge de la série : c’est le pourquoi qui prédomine, c’est cette recherche de ce qui est inconnu, l’aboutissement d’une pensée mortifère et meurtrière qui pourrait servir de bases pour empêcher – et non prévenir, c’est aussi en débat – ce genre de crimes à l’avenir. 

Dans une époque qui a vu sa période libertaire des 60’s s’effacer pour voir naître une période des 70’s plus moribonde et crépusculaire dans ses agitations sociales et morales, comme le montraient des films comme Inherent Vice ou même le dernier Quentin Tarantino Once Upon A Time in Hollywood, l’Amérique prend les allures d’un terrain de jeu où les petites villes de périphéries deviennent des espaces pour tuer et où la police, notamment locale, se fait incompétente pour gérer dans les faits ce genre d’épreuves. C’est alors que deux agents du FBI vont sillonner l’Amérique pour donner des cours à la police locale tout en commençant, avec l’aide du docteur Wendy Carr, des entretiens carcéraux avec des tueurs en série pour comprendre leurs agissements. Au delà de son duo composé du jeune loup plein d’ambition (Holden Ford) et du vieux briscard fatigué et las du goût du sang (Bill Tench) comme ce fut déjà le cas dans Seven, de son ambiance névrotique alimentée une nouvelle par la bande son hypnotique de Jason Hill rappelant celle de Trent Reznor et Atticus Ross, de sa pluie de détail sanguinolent, de la luminosité pleine de pénombre du cadre habituelle chez Fincher (il a réalisé 4 épisodes sur 10), le verbe est au centre de tout. 

Premièrement la série n’interrompt quasiment jamais le dialogue, l’échange ou même le monologue narcissique. Chaque détail est mis sur un piédestal : c’est foisonnant de fluidité et exigeant dans l’architecture des rapports humains (impressionnant et glaçant personnage de Ed Kemper ou même de Jerry Brudos). Mais ces séquences continues de mots ont un but : redéfinir le genre. A l’heure où à notre époque nous voyons fleurir un nombre incalculable de séries policières où certains agents de leurs sections connaissent sur le bout des doigts l’éventail de tous les comportements diagnostiqués à des tueurs en série (Esprits criminels et ce genre programme), Mindhunter revient au fondamentaux, va creuser et débattre sur la création de ces diagnostics là. Il existe dans les œuvres du cinéaste, une formule usée mais qui se renouvelle à chaque fois : celle de de la dualité de méthode entre la jeunesse/l’ancien, le nouveau monde/l’ancien monde, l’ambition/la raison. Seven avec son duo où la fougue de Mills s’évertuait à faire renaître la flamme de Somerset et inversement, ou la modernité de recherche de Lisbeth faisait face à la méthode faite de paperasse de Blomkvist dans Millenium. 

Mindhunter est une zone en friche qui, avec obsession et une méticulosité vacillante, va s’évertuer à vouloir comprendre, archiver et mettre en place une méthode pyramidale. Et c’est passionnant et les interrogatoires trépidants. Pourtant l’oeuvre pourrait devenir extrêmement monolithique et surtout particulièrement programmatique dans sa construction : entretien/compréhension, enquête/découverte, succès/chute. Sauf que la série se donne le droit d’avoir un deuxième jeu de lecture dans son escarcelle et lui donne ses lettres de noblesse : un versant plus malsain et sociétal. Au lieu d’être une simple étude du mal, au lieu d’afficher l’horreur domestique dans toute sa perversité, Mindhunter est avant tout une série très humaine et qui pose une question : que veulent les femmes ? 

L’autre fil conducteur de la série se penche sur les femmes et surtout sur l’homme qui ne comprend pas les femmes. La série, notamment dans les discussions entre Holden et Debbie, aime à opposer les points de vue pour parfois  différencier le comportement féminin et celui qui est masculin. Du petit ami qui ne cesse de poser la question s’il a fait jouir sa compagne et qui devient peu à peu jaloux, de l’homme qui devient fou par le désamour et le mépris de sa mère, de ces hommes qui ne peuvent s’empêcher de juger les intentions d’une femme belle et libre, de cette femme qui cache aux yeux du monde son homosexualité, Mindhunter est une grande série sur la difficulté qu’a l’homme à se remettre en question et à dévoiler sa piètre capacité à utiliser son pouvoir d’auto persuasion pour vilipender la femme et lui jeter la faute sur les épaules. Le point culminant est l’un des derniers dialogues entre Holden et Debbie sur le porche de l’appartement de cette dernière : Holden parle seul, trouve une réponse aux faits et comprend pour la première fois sa petite amie. Ce qui le poussera à prendre une décision. Mindhunter affiche une grande première saison, qui d’une main de maître horrifie et questionne autant qu’elle passionne par son déroulement, certes  rapidement déchiffrable mais dont l’objectif premier est de nous perdre dans les méandres de pensées  qui amènent à la mort. 

Bande Annonce – Mindhunter

 

Synopsis : Comment anticiper la folie quand on ignore comment fonctionnent les fous ? Deux agents du FBI imaginent une enquête aux méthodes révolutionnaires et se lancent dans une véritable odyssée pour obtenir des réponses.

Fiche Technique – Mindhunter

Création : Joe Penhall
Réalisateurs : David Fincher, Andrew Douglas, Asif Kapadia, Tobias Lindholm
Interprétation : Jonathan Groff, Holt McCallany, Anna Torv, Hannah Gross, Cotter Smith
Distribution : Netflix
Genres : Polar/Drame
10x50min
Etats-Unis – 2017

Note des lecteurs14 Notes
4.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Off Campus : les hockeyeurs mis à nu

Après le succès de "L'été où je suis devenue jolie", Prime Video offre avec "Off Campus" une nouvelle romance destinée aux jeunes adultes. La série relate les histoires d'amour de quatre amis hockeyeurs, partageant leur temps entre les études, les matchs et les conquêtes féminines. Malgré son déroulé très convenu, "Off Campus" compose une romance agréable à condition de l'accepter pour ce qu'elle reste : une série ado qui mise sur le sex-appeal de ses acteurs pour attirer ouvertement le public féminin. Oubliable, mais pas déplaisant.

Spider-Noir : dans les toiles de la Grande Dépression

Après des années de flops et de faux espoirs, Sony surprend tout le monde avec "Spider-Noir", disponible sur Prime Video. Nicolas Cage incarne un Spider-Man vieillissant et désabusé dans le New York de la Grande Dépression. Un polar élégant, une esthétique soignée, et une belle réussite qu'on n'attendait plus vraiment.

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.