Chevy Stevens : ce que ses trois premiers romans disent d’elle

Ses thrillers ont tôt été remarqués. Et pour cause : Séquestrée, son premier roman, fut un best-seller aux États-Unis et en Allemagne, au point de se vendre à plus d’un million d’exemplaires et de remporter l’International Thriller Writers Award for Best First Novel. Son second livre, Il coule aussi dans tes veines, a également connu un vif succès, puisqu’il fut traduit dans vingt pays et se hissa parmi les meilleures ventes du New York Times et du Spiegel. Si Des yeux dans la nuit ne rencontra pas le même enthousiasme que ses deux prédécesseurs, comme l’attestent notamment les classements de vente communiqués par Amazon, il a néanmoins le mérite de clôturer une trilogie solide et cohérente, aux thématiques souvent analogues, placée sous le patronage de la psychanalyse.

Chevy Stevens a grandi dans un ranch sur l’île de Vancouver, au Canada. Elle fut diplômée en Arts appliqués, puis agent immobilier, avant de se lancer dans une carrière de romancière. Dans une interview publiée en 2013 par 20 minutes, elle se dit passionnée par la psychologie. Ces éléments autobiographiques, on les retrouve en bloc dans ses trois premiers romans. L’île de Vancouver est le principal théâtre des événements qu’elle narre, sa première héroïne n’est autre qu’un agent immobilier retenue captive par un dangereux psychopathe et la psychiatre Nadine Lavoie se trouve au cœur des deux derniers romans cités – tandis que Séquestrée ne déroge pas non plus à l’exploration de la psyché humaine.

1/ La psychanalyse. La série Les Soprano exposait les états d’âme du chef de la mafia du New Jersey dans le cabinet du Dr Melfi. La dualité du parrain incarné par James Gandolfini était éventée à travers des séances de psychanalyse donnant lieu à un double décryptage : celui d’un personnage complexe d’abord, criminel sanguinaire doublé d’un farceur souffrant de crises d’angoisse ; celui du spectacle télévisuel ensuite, puisque les événements mis en scène étaient ensuite commentés par leur principal instigateur. Dans les deux premiers thrillers de Chevy Stevens, le cheminement est légèrement différent : les séances chez le psy constituent la seule fenêtre ouverte sur les mésaventures vécues par deux jeunes héroïnes. Annie et Sara se livrent à leur thérapeute selon une modalité binaire : elles confessent leurs sentiments, leurs espoirs ou leur mal-être, mais exposent aussi les éléments narratifs qui, assemblés, forment l’histoire contée par Chevy Stevens. Les manipulations mentales, dans les trois romans, et surtout le dernier d’entre eux, n’y apparaissent que plus clairement : Annie conserve de sa période de captivité les servitudes imposées par son bourreau ; Sara éprouve des sentiments ambigus au sujet d’un père biologique sanguinaire mais prévenant ; Nadine Lavoie étudie les mécanismes d’enrôlement d’une secte dirigée par un gourou charismatique et pédophile.

2/ La cellule familiale et ses failles. « J’aime explorer la dynamique mère/fille, la relation d’un père à ses enfants et les liens existants au sein d’une fratrie. Il peut y avoir tellement de tensions et de douleurs dans une famille, mais également de grandes joies et beaucoup d’amour. » Dans les trois romans présentement analysés, Chevy Stevens accorde une place prépondérante à la famille. Séquestrée met en scène une famille recomposée, des tensions et jalousies entre soeurs et cousines, des rapports mère/fille parfois exécrables, mais aussi une trahison familiale des plus sordides. Il coule aussi dans tes veines se veut encore plus dense en la matière, puisqu’il y est question d’adoption, de l’attention disputée d’un père, de la recherche de parents biologiques et de trois soeurs aux liens distendus. Qui a été favorisé au détriment de qui ? Pourquoi Sara repousse-t-elle indéfiniment l’écoute du CD de Kyle, le petit ami de Mélanie ? Qu’est-ce qui explique le comportement parfois abject de cette dernière vis-à-vis de sa soeur ? Des yeux dans la nuit repose dans une large mesure sur le sentiment d’abandon ressenti par Lisa à l’endroit de sa mère Nadine, et sur le désarroi de cette dernière face aux accoutumances tenaces de sa fille. Une autre manière d’envisager cette thématique serait de postuler que la communauté d’Aaron Quinn renvoie elle aussi, en seconde intention, à la famille : de substitution, par vulnérabilité et avec pertes et fracas. Dans tous les cas, l’incommunicabilité semble être le mal qui ronge ces noyaux éprouvés.

3/ Le deuil, les méchants inattendus, les femmes. Derrière la thématique familiale se cache une autre : le deuil. Il est concret et actuel dans Séquestrée, symbolique et filial dans Il coule aussi dans tes veines, pluriel dans Des yeux dans la nuit (le mari, le statut de mère, la mémoire, la patiente Heather, le chien). Même Vérité posthume, la courte nouvelle révélant le passé trouble de Sandy McBride, le sergent du roman Il coule aussi dans tes veines, fait la part belle à ces deux récurrences : le deuil concerne ici la mère de l’héroïne… qui aurait supposément été assassinée par son époux ! Il existe bien entendu d’autres liens entre les quatre ouvrages précités : si la menace apparaît protéiforme – un inconnu sadique et sociopathe, un tueur en série particulièrement rusé, un gourou pédophile –, les méchants inattendus peuplent l’imaginaire de Chevy Stevens. Un ami de la famille, un policier, une mère, un beau-fils, le mari d’une patiente (malgré lui) : il est difficile d’évoquer toutes ces figures sans rien divulgâcher. « Derrière un visage angélique, une inspiration démoniaque », résume en une formule laconique l’éditeur L’Archipel. Force est de constater que cette inspiration méphistophélique frappe exclusivement les femmes, puisque tous les personnages principaux de l’auteure canadienne, en ce y compris ceux qui irrigueront les ouvrages succédant aux quatre que nous mentionnons ici, sont exclusivement féminins.

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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