Les plus belles Palmes d’Or : Elephant de Gus Van Sant

Alors que le Festival de Cannes 2019 va bientôt ouvrir ses portes dans quelques semaines, Le Magduciné a décidé durant le mois d’avril de mettre en avant les palmes d’Or qui ont le plus marqué ses rédacteurs. Aujourd’hui, retour sur Elephant de Gus Van Sant : un chef d’œuvre à la pureté inégalable.

Elephant est un film qui préfère observer plutôt que raconter. Et le sujet n’est pas des moindres : il s’appuie sur la fusillade de Columbine, ayant entrainé la mort de nombreuses personnes (élèves ou professeurs). Malgré quelques indices décelés par ci par là, malgré quelques situations qui pourraient nous faire comprendre le basculement du pourquoi du comment de cette violence qui va s’abattre, Elephant ne cesse de rester en retrait, jusqu’à nous montrer frontalement la tuerie. Elephant n’est pas un purgatoire de la morale, il décide de manière préférentielle, de se concentrer sur les élèves de l’établissement le jour du massacre. Non pas par lâcheté ou par pur opportunisme artistique : mais tout simplement parce que Gus Van Sant ne fait pas que brièvement regarder un énième moment de barbarie, mais filme de près la naissance même d’un chaos.

Il décide de ne jamais schématiser sa progression dans l’enfer du mal, mais essaye au mieux de capter un vent qui souffle, et dont la braise va tout embraser sur son passage. Il observe avec poésie, mais aussi une immense amertume, son sujet de prédilection – l’adolescence – être tourmenté par le monde adulte et qui dans le même temps, se voit déchiqueté dans sa chair de toute son innocence. Elephant n’est pas un film qui tente de s’interroger en son sein, mais au contraire, souhaite que le spectateur s’interroge lui-même. De par ses multiples plans séquences, ses longs travellings de dos qui suivent les protagonistes dans leur pérégrination et l’aspect rectiligne de sa mise en scène, Gus Van Sant crée une œuvre qui se détache de toute emprise scénaristique : un film formel dénué de tout formalisme. C’est là toute la candeur incroyable même d’une œuvre d’une pureté presque flamboyante. Il n’est pas question pour Elephant de vouloir scénariser un drame avec ses codes habituels, ou à l’inverse, de dramatiser un instant T avec ses violons inhérents. L’objectif serait de représenter un flash, un moment impalpable, un reflet fugace avec l’envie de comprendre ou de matérialiser un environnement en train de se désagréger : rendre fantomatique toute vie, et faire naître une distance entre une humanité qui se délite, et une mère nature indifférente à cette violence.

Certes, Gus Van Sant, à travers son montage, ses nombreux cadrages vers le ciel ou les arbres, et le parallélisme des parcours de certains adolescents, nous parle de l’humiliation à l’école, de la pression entre élèves, de la honte de soi, ou même de l’isolement que provoque l’effet de groupe. Il montre avec brio, sincérité et délicatesse, les déclencheurs ou stigmates d’une communauté – la jeunesse – qui se voit imprégnée par les errances de la société. Rares sont les œuvres dont la sève est aussi douce et douloureusement violente : la mise en scène si aérienne de Gus Van Sant témoigne de deux notions qui ne cessent de se combattre durant tout le film : l’immobilisme et le mouvement.

Il y a ce mouvement perpétuel de cette caméra qui suit les pas des adolescents, qui visualise leur joie mais aussi leur peine avec une bienveillance admirable : à l’image de cette scène où une jeune fille subit les ricanements de certaines de ses camarades. Ce mouvement qui veut que l’adolescence soit toujours sur le qui-vive, que l’émotion à fleur de peau ne se décèle pas au premier regard, et que la conséquence d’un acte soit celui d’un tout. Ce mouvement qui voudrait que l’adolescence se sorte du danger au lieu de s’y engouffrer. Puis il y a cet immobilisme : cette pesanteur mélancolique, cette distance qui montre l’impuissance, la sienne ou la nôtre, quant au destin tragique de ce massacre. Deux notions qui finalement se superposent pour créer une œuvre hors du temps. 

Elephant – Bande Annonce

Elephant – Fiche technique

Réalisateur : Gus Van Sant
Avec John Robinson, Alex Frost, Eric Deulen
Genre : Drame
Durée : 1h21
Date de sortie : 22 octobre 2003

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Hope : Korean Rollercoaster!

Avec Hope, Na Hong-jin livre un blockbuster sud-coréen spectaculaire mêlant action, horreur et science-fiction, porté par une mise en scène virtuose malgré un scénario plus conventionnel.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Yi Yi : les angles morts de l’existence

"Yi Yi", ultime film d’Edward Yang, déploie une fresque sensible où une famille taïwanaise traverse doutes, silences et bouleversements intimes. À travers Taipei en mutation, le cinéaste explore la modernité, la transmission et les angles morts de nos existences. Cette analyse revient sur la puissance émotionnelle, la précision formelle et l’héritage durable de ce chef-d’œuvre.

Mahjong : les mirages du capitalisme

Dans "Mahjong", Edward Yang transforme le Taipei des années 1990 en un labyrinthe urbain où argent, illusions et identités en dérive s’entrechoquent. Satire féroce d’une mondialisation naissante, le film dévoile des êtres dispersés comme des tuiles, en quête d’amour, de sens et de ce que l’argent ne pourra jamais acheter. Un portrait lucide, nerveux et profondément humain.

Confusion chez Confucius : Anatomie du désordre

À travers "Confusion chez Confucius", Edward Yang dépeint un Taipei en pleine métamorphose, où modernité, ambition et valeurs traditionnelles s’entrechoquent. Entre satire sociale, portraits intimes et quête d’indépendance, le film explore le travail, l’art, les relations et les fractures d’une société qui évolue plus vite que ceux qui la vivent. Une fresque lucide et poétique sur l’identité taïwanaise face à la modernité.