« Jack le Magnifique » : un Américain à Singapour

Une nouvelle fois, Peter Bogdanovich fait étalage de tout son métier. À une réalisation élégante et sophistiquée se greffent le monde de la prostitution, une charge politique impitoyable et un personnage principal ambivalent. Jack le Magnifique est à redécouvrir en Blu-ray. De toute urgence.

Entre Paul Theroux, Roger Corman et Orson Welles, Peter Bogdanovich a été plutôt bien encadré. Le premier est l’auteur du texte sur lequel s’appuie Jack le Magnifique. Le second a produit le film. Le dernier conseilla à l’architecte de Paper Moon et de La Dernière séance de se pencher sérieusement dessus. Tout fut filmé en décors réels, mais au prix de mensonges audacieux. Pour ne pas éveiller les soupçons des autorités singapouriennes, plutôt circonspectes, Peter Bogdanovich et son équipe arguèrent qu’ils voulaient mettre en images une histoire tout à fait innocente, à mille lieues de ce portrait de proxénète italo-américain gérant des maisons closes dans la cité-État insulaire. En définitive, « un bordel est toujours un bon placement », la libération sexuelle bat son plein et le héros n’est rien de moins qu’un maquereau angélisé – vétéran de la guerre de Corée et ancien étudiant boursier en littérature.

Sur Singapour se pose un regard incrédule. La brigade mondaine n’intervient dans les bordels que lorsque la corruption est à l’arrêt. La pègre chinoise rôde en permanence de manière menaçante. Jack Flowers travaille sous parrainage parce qu’il a des problèmes de visa. Les autorités américaines s’en sortent à peine mieux : les soldats de l’Oncle Sam démobilisés du Vietnam fréquentent les bordels – des « exutoires sexuels » – et y font preuve de violence envers les prostituées. La CIA, personnifiée par Peter Bogdanovich en personne, engage Jack en vue de comploter contre un élu démocrate devenu gênant. Il s’agit de le piéger afin de prendre quelques photographies compromettantes.

« On fait l’amour pour des raisons idiotes. Pourquoi pas pour du fric ? » Jack le Magnifique est une œuvre absolument décomplexée. Et souvent très amusante : walk and talk potache, séquence absurde où est âprement négocié un moyen de transport, conversation déroutante sur le squash, « bullshit » qui fait débander, blague scabreuse sur les massages thaïlandais… Jack Flowers lui-même porte un nom d’une ironie mordante, puisqu’il se fera tatouer des fleurs sur le corps après avoir été kidnappé par ses rivaux chinois et peinturluré d’insultes. Le sous-texte se veut toutefois plus sérieux : nous sommes en 1971, six ans après l’indépendance de Singapour, et la main corruptrice des Américains est à la manœuvre partout – aussi omniprésente que le Coca-Cola.

La qualité des dialogues, l’élégance de la mise en scène, la précision du découpage, l’habileté des plans-séquences, les performances convaincantes de Ben Gazzara et Denholm Elliott : tout contribue à faire de ce voyage exotique dans un Singapour altéré une expérience cinématographique d’ampleur… biblique. C’est en tout cas ce que laisse suggérer le Saint Jack du titre original. Car, oui, on peut être proxénète, lâche et un peu banal, et se voir malgré tout gratifié du titre honorifique de saint.

BONUS

Une fois encore, le spectateur est gâté. Outre les photographies témoignant de l’évolution des lieux de tournage à travers le temps, on retrouve de longues interviews de Peter Bogdanovich et de son équipe. Le cinéaste raconte la genèse du film, l’acquisition des droits d’adaptation, la manière dont il échappa au contrôle sourcilleux des autorités singapouriennes, le succès relatif de Saint Jack (surtout en Europe) ou encore la tendresse qu’il éprouve envers son œuvre.

Bande-annonce : Jack le Magnifique

Synopsis : Dans les années 1970, l’Américain Jack Flowers ouvre une maison close à Singapour. Il espère faire fortune, mais la pègre chinoise se montre hostile à son activité. La guerre du Vietnam et la CIA vont bientôt bouleverser son quotidien…

Fiche technique : Jack le Magnifique

Titre français : Jack le Magnifique
Titre original : Saint Jack
Réalisateur : Peter Bogdanovich
Scénario : Peter Bogdanovich, Howard Sackler et Paul Theroux, d’après la nouvelle Saint Jack de Paul Theroux
Direction artistique : David Ng
Décors : Lucius Wong
Casting : Agnes D. Chia et Sally Tunnicliffe
Montage : William C. Carruth
Photographie : Robby Müller
Producteurs : Hugh Hefner, Edward L. Rissien
Société de distribution : New World Pictures
Langue originale : anglais
Genre : comédie dramatique

Carlotta Films. BD 50 – Master Haute Définition – 1080/23.98p – Encodage AVC
Version originale DTS-HD MA 2.0 / Version française DTS-HD MA 1.0
Sous-titres français – Format 1.78 – Couleurs – 115 min.

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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