Les Deux Orphelines, au cœur de la tempête révolutionnaire

Dernier des grands films fondateurs du pionnier américain David W. Griffith, Les Deux Orphelines nous offre une leçon de mise en scène et de montage qui parvient à faire oublier les nombreux défauts du scénario.

Au sujet de David Wark Griffith, l’écrivain et scénariste James Agee (qui a signé le scénario de La Nuit du chasseur, entre autres) a écrit :

« Quand on se penche attentivement sur son œuvre, on a l’impression d’assister à la genèse d’un chant ou à la première utilisation consciente du levier ou de la roue, d’être témoin de l’apparition, de l’organisation et des débuts du langage et de la naissance d’un art. » 

Sergueï Mikhailovitch Eisenstein, le réalisateur du Cuirassée Potemkine, affirme quant à lui qu’il lui doit tout.

De fait, de nos jours, Griffith jouit d’une réputation très ambivalente : il est à la fois reconnu comme un des pionniers du cinéma, inventeur formel sans qui le cinéma n’aurait peut-être pas connu le destin qui est le sien aujourd’hui (rappelons qu’Auguste Lumière lui-même ne croyait pas à l’avenir du cinématographe). Mais lorsque l’on mentionne ses films, une gêne s’installe immédiatement : Naissance d’une nation est un film ouvertement raciste faisant l’apologie du Ku Klux Klan. Par la suite, il tournera Intolerance, aujourd’hui considéré comme un classique incontournable de l’histoire cinématographique, mais qui fut, à sa sortie en 1916, un échec commercial retentissant dont Griffith ne se relèvera jamais vraiment.

Le mélodrame

Adapté d’un roman français qui connaîtra un grand succès, Les Deux Orphelines est le dernier des grands films de Griffith. On peut y voir deux projets distincts.

Le premier est un mélodrame. Le film raconte l’histoire de deux jeunes femmes prises dans le tourment de l’aristocratie débauchée, puis de la violence de la Révolution Française. Tous les ingrédients du gros mélo bien lourd sont présents ici : un enfant abandonné à la naissance, une jeune aveugle, un kidnapping, des gens méchants prêts à abuser de jeunes femmes innocentes, des séparations tragiques, etc. A cela s’ajoute le jeu d’acteur si spécifique au cinéma muet, avec des expressions sur-jouées (surtout de la part des acteurs secondaires ; les deux sœurs Gish, Lilian et Dorothy, qui tiennent les rôles-titres, sont extraordinaires).

La révolution… bolchévique ?

L’autre projet est d’ordre politique. L’emploi invraisemblable du terme « bolchévique » pour qualifier la Révolution française en dit long sur l’état d’esprit de Griffith quand il réalise Les Deux Orphelines. Nous sommes en 1921, deux révolutions ont successivement abattu le trône impérial russe et porté au pouvoir un gouvernement bolchévique, et c’est sans doute de cela que parle réellement Griffith dans son film.

Parce que, sur le plan historique, la présentation qu’il fait de la Révolution française fait doucement sourire. Nous avons droit à l’éternelle opposition entre un Danton gentil et humaniste et un Robespierre froid, intrigant et insensible ; d’ailleurs, pour bien faire comprendre au public américain de qui on parle, Danton est présenté dans les intertitres comme « the French Abraham Lincoln ». Cela en dit long sur les facilités et les raccourcis historiques qui peuplent le film. D’un côté, nous avons une aristocratie décadente et enfoncée jusqu’au cou dans la débauche, comme si elle n’était peuplée que de Marquis de Sade. Les nobles sont oisifs, cruels et méprisants, sûrs de leur supériorité. Face à eux, le peuple des révolutionnaires « bolchéviques » est un peuple de gueux, sale, mais surtout il ne vaut moralement pas mieux que les aristocrates.

Si cette présentation n’était qu’un procédé scénaristique permettant de prendre en étau les deux héroïnes, ce serait déjà suffisamment caricatural. Mais Griffith va plus loin, n’hésitant pas à émettre l’idée que seul le gouvernement américain est un bon mode de gouvernement, et que tout ce qui s’en éloigne est dangereux.

L’art du réalisateur

Alors, résumons : un mélo plutôt lourd et sans grande originalité, et un film politique caricatural. Mais alors, pourquoi regarder encore Les Deux Orphelines de nos jours (du moins la version Griffith ; on pourrait privilégier celle réalisée par Maurice Tourneur ou la très belle version du grand Ricardo Freda) ?

Parce qu’une fois de plus, Griffith y fait un travail technique exceptionnel. Ici, c’est principalement sa science du montage qui est mise en avant. Cela s’illustre de façon magistrale dans deux scènes.

Dans la première, les deux sœurs, séparées, sont très proches l’une de l’autre, prêtes à se retrouver, mais les événements (là encore décidés par la méchanceté des hommes) en décidera autrement.

L’autre scène est à la fin du film, et pour des raison évidentes nous ne dévoilerons rien ici. Mais elle constitue le sommet du film.

Griffith, plus que jamais, affine sa science du montage et montre que celui-ci ne sert pas uniquement à coller des scènes les unes à la suite des autres. Le réalisateur américain fait du montage une des étapes essentielles de l’écriture d’un film.

Et finalement, tous les défauts du film, tous ses raccourcis historiques, tout ce qui nous avait paru ridicule jusque là, est simplement balayé par la force de la mise en scène, par la qualité technique de l’ensemble, par un cinéaste qui ne se contente pas de nous parler de la Révolution mais nous fait vivre ce tourbillon insensé. Griffith nous montre quelle est la force du cinéma.

Les deux Orphelines : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=NWGGvu_mG8o

Les Deux Orphelines : fiche technique

Titre original : Orphan of the storm
Réalisateur, scénariste et producteur : David Wark Griffith (scénario signé sous le pseudonyme de Gaston de Tolignac)
Interprètes : Lilian Gish (Henriette), Dorothy Gish (Louise), Joseph Schildkraut (Vaudrey), Monte Blue (Danton), Sidney Herbert (Robespierre).
Photographie : Paul H. Allen, G. W. Bitzer, Hendrik Sartov
Montage : James Smith, Rose Smith
Société de production : D. W. Griffith
Société de distribution : United Artists.
Genre : mélodrame
Durée : 150 minutes

États-Unis – 1921

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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