Rétrospective Clint Eastwood : Le Maitre de guerre

S’il y a bien une chose dont Clint Eastwood n’a jamais rien eu à faire, c’est bien d’aménager son cinéma pour ses détracteurs. Un état d’esprit que le réalisateur n’a jamais sacrifié au statut qui est le sien aujourd’hui de légende culturellement anoblie. Mais il faut bien admettre qu’à l’exception d’American Sniper, Clint ne pousse plus les potins comme à la grande époque. L’âge peut-être, mais aussi sans doute le sentiment d’avoir tiré le rideau avec Le Maître de guerre, paroxysme de mythologie eastwoodienne injustement dévalué dans sa filmographie.

Synopsis : Tom Highway, un brillant sergent qui ne supporte pas le temps de paix, rejoint un régiment de reconnaissance des Marines pour y former les jeunes recrues. Il se trouve confronté à une garnison qui se laisse aller, encadrée par des officiers ambitieux ou inefficaces

Qui m’aime me suive

Il serait presque trop facile d’inventorier les raisons pour lesquelles un film comme Le Maître de guerre serait difficile à concevoir de nos jours. Difficile pourtant de résister à la tentation de se laisser aller à songer aux dramas que provoqueraient les saillies verbales du sergent Thomas Highway sur la petite susceptibilité des croisés modernes du moralisme progressiste. Peut-être arrive t-il lui à Eastwood lui-même d’y penser, avec ce sourire du coin des lèvres qui caractérise l’homme de Malpaso depuis maintenant 50 ans.

Pourtant, le monsieur avait déjà de quoi s’occuper à la sortie du film. Pas encore intronisé grand cinéaste, Eastwood continuait d’être perçu comme le chantre d’un cinéma de droite emballant son idéologie crypto-fasciste dans la vulgarité populaire de son imagerie. Bref, un homme « bon à marier » dans un Hollywood qui n’aime rien tant que promouvoir sa bienpensance satisfaite. Si les relations du milieu avec Eastwood ont d’ailleurs longtemps été celles d’un mariage de raison (on dédaigne ses opinions, mais on regarde ailleurs comme il rapporte du pognon), on se doute que le Maitre de guerre n’a pas dû arranger la vie mondaine du réalisateur.

Dans ce superbe hommage au cinéma de Samuel Fuller et Robert Aldrich (sans oublier Sergent la Terreur de Richard Brooks, dont il reprend une partie de l’intrigue), Eastwood semble prendre un malin plaisir à titiller les tétons de ses détracteurs. Comme s’il voulait éliminer les allergiques à la nuance et réserver la richesse de son propos aux autres. Éloge de la camaraderie virile forgée au front, punchlines en rafale qui mitraillent le politiquement correct à vue, personnage de mâle alpha teigneux mais craint et admiré par tous les autres personnages… C’est peu dire que Le Maitre de guerre ne fait pas de prisonnier. Encore aujourd’hui, il est probable que ceux qui ont appris à aimer son travail avec Sur la route de Madison restent sur le bas-côté de la route. Les autres continuent de jouir de bonheur en se ressassant quelques-uns des instants devenus mythiques dans le « motherfucking Eastwood » patrimoine (même en VF).

Nous étions soldats

Bien évidemment, Le Maître de guerre ne saurait se résumer à sa façade viriliste, aussi jubilatoire soit-elle. C’est justement parce que ce n’est que le sommet de l’iceberg d’un film constamment animé d’un traumatisme sourd que les scènes « Clint friendly » se révèlent aussi salvatrices. Ainsi, Le maître de guerre célèbre avec emphase son archétype triomphant pour mieux en faire peser le poids sur les épaules de l’individu l’ayant endossé. Une dimension qui s’inscrit d’abord dans l’écriture du personnage. Loin d’avoir le militarisme triomphant, Tom Highway est présenté comme un paria de l’armée, légende embarrassante qui ne veut pas raccrocher les gants quand on le presse de le faire avec insistance (ses supérieurs, son ex-femme, ses élèves). Dans un premier temps, le film ainsi raccroche les wagons avec les habitudes eastwoodiennes du maverick en guerre contre le monde, qui prend plaisir à sa propre irascibilité. Mais surtout, cela permet à Eastwood d’entamer la confrontation d’un personnage avec une époque dans laquelle il n’a plus sa place.

Finalement, personne ne veut d’Highway, anachronisme vivant qui revient sur sa base pour reprendre le cours d’une vie qui lui a filé entre les doigts depuis bien longtemps. Son ex a refait sa vie, le monde n’est plus le même et l’armée a évolué sans lui demander l’autorisation. Seuls son ancien compagnon d’armes et la tenancière du bar dans lequel il loge lui ménagent un semblant d’accueil. Derrière l’ambiance de vestiaire revendiquée, Le maître de guerre est empli d’une tristesse qui ne fait que croître à mesure que le héros ressent l’écart se creuser entre lui et ses contemporains, qui voit l’horizon d’une retraite solitaire se profiler. C’est l’histoire d’un retour dont personne ne veut et d’un départ imminent. Tom Highway est un revenant non désiré.

Ghost Story

Un constat d’autant plus fort que le terme de revenant est, comme de coutume chez le réalisateur, à prendre dans les deux sens. Bien qu’il se soit attelé à tous les genres dans sa riche carrière, Eastwood n’a jamais fait que mettre en scène des films fantastiques. Allons plus loin : toute sa carrière peut se voir comme une exploration de la figure du fantôme, dont l’une des plus belles itérations reste sans doute le magnifique personnage de Tim Robbins dans Mystic River,  un autre (très très) grand film sur un retour impossible.

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« Toi, tu vas pas continuer à me chier sur les bottes encore longtemps »

Dans Le maître de guerre, ça commence dès une introduction où après un générique composé d’images d’archives, la voix d’Eastwood résonne en voix-off sur des plans en noirs et blancs. A mesure que l’on découvre le personnage qui tient ce monologue la couleur fait son entrée. Le propos est limpide : Highway est bien le fantôme d’un autre temps à qui le monde moderne reproche de ne pas y être resté. Par la suite, Eastwood n’aura de cesse de dessiner cette mélancolie par nuances, culminant dans  cette scène bouleversante où son ex-femme vide son sac devant Highway en le soignant après une bagarre de bistrot. Le marivaudage de l’homme bourru et de la femme farouche auquel se livraient les personnages, comme pour dissimuler leur blessure derrière les apparences d’une comédie sociale, prend fin. Les masques tombent alors qu’Eastwood tourne le dos à la caméra, pendant que sa femme le confronte aux années noires de leur mariage. Rarement un acteur a su aussi bien jouer de dos que Clint Eastwood, et rarement réalisateur a su aussi bien le filmer que lui-même. Chez lui, on ne se livre jamais au grand jour et on se détourne pour pleurer : la pudeur des classiques n’est jamais aussi belle que lorsque le héros révèle sa vérité dos à l’objectif.

Sacerdoce du mythe

Comme le soulignait Benjamin Deneuféglise, le cinéma d’Eastwood peut se lire à l’aune des opinions politiques libertaire, doctrine impliquant notamment qu’aucune restriction ne doit-être posé à la liberté dont doit disposer l’individu quant à son devenir. Or, les individus ne sont pas libres chez Eastwood, ils sont enchaînés à leur archétypes et esclaves des attentes mythologiques et sociales qui pèsent sur eux. Soit l’inverse d’un Sylvester Stallone, qui possède une sensibilité classique similaire mais pour qui l’homme rachète sa condition en se transcendant dans la légende. Le Maitre de guerre, comme American Sniper 30 ans plus tard, met en scène la légende pour éclairer le traumatisme induit sur l’homme, et sa place dans une Amérique dépendante de sa tragédie, et condamnée à répéter sans fin le cycle de la violence.

Après l’opération sur l’île de Grenade, Tom Highway se détourne de la parade organisée pour fêter le retour des marines victorieux, laissant les jeunes prendre leur place dans un rituel auquel il a trop donné. Le Chris Kyle d’American Sniper pourrait-être l’un d’eux : le film s’achevait sur les images de la procession donnée en son honneur, comme une rémanence funèbre de la fin du Maître de guerre. Le cycle, encore et encore.

Bande-annonce : Le maître de guerre

Fiche Technique : Le maître de guerre

Titre original : Heartbreak Ridge
Réalisation : Clint Eastwood
Interprétation: Clint Eastwood (Sergent artilleur Tom Highway), Mario Van Peebles (Caporal « Stitch » Jones), Everett McGill (Major Malcolm A. Powers), Moses Gunn  (Sergent d’état-major Webster), Eileen Heckart (Little Mary), Bo Svenson (Roy Jennings, le propriétaire du Palace)
Scénario : James Carabastsos, avec la participation non créditée de Dennis Hackin et Joseph Stinson
Musique : Lennie Niehaus
Photographie : Jack Green
Montage : Joel Cox
Casting : Phyllis Huffman
Concepteurs des décors : Edward C. Carfagno
Décors : Robert R. Benton
Producteur : Clint Eastwood
Producteur délégué : Fritz Manes
Sociétés de production : Jay Weston Productions

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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