Retrospective de Films de Noël : Gremlins

Pas de repas après minuit, fuir la lumière du soleil et éviter l’eau… Respectez ces trois règles ou votre sublime mogwaï ne sera bientôt qu’un affreux lutin vert. Avec Gremlins, Joe Dante signe une fable satirique culte où derrière l’humour se cache une morale claire et universelle. A travers ce conte gentiment horrifique, le réalisateur dépeint à la fois sa vision du cinéma mais délivre aussi un récit où les pires monstres ne sont finalement pas ceux à qui l’on pense.

Ne pas l’exposer à la lumière du soleil, ne pas l’approcher de l’eau et surtout ne pas les nourrir après minuit… Ces trois règles, désormais cultes, empêcheront notamment de transformer votre Mogwaï, adorable bestiole poilue, en terribles créatures vertes… les Gremlins. Évidemment chacune des ces règles sera transgressée et sera un élément clé pour faire avancer le récit. Sorti en 1984, le film est réalisé par Joe Dante, réalisateur culte du cinéma d’horreur, papa de Hurlements et Piranhas. L’histoire se concentre sur l’arrivée d’un mogwaï , une petite bête attachante, dans le foyer du jeune Bill, dans la paisible ville américaine de Kingston Falls. Malheureusement cette créature donnera vite naissance à des lutins terrifiants prêts à détruire la ville.

On vous présente ce film dans le cadre de notre rétrospective des films de Noël. On peut aisément se demander qu’est-ce qu’un film de Noël ? Est-ce un film qui fait de la fête de Noël le centre de son récit ou simplement un film qui se passe durant cette période ? Y répondre de manière absolue serait vain tant la variété des films de notre rétrospective offre des réponses différentes à ces questions. Alors que vient faire Gremlins ici ? A priori, le long-métrage de Joe Dante parle bien de monstrueuses petits êtres qui saccagent une petite ville tranquille des États-Unis. Et il s’agit bien de cela mais pas seulement. Grâce à un détail : l’aventure se passe lors des fêtes de Noël et enveloppe le film dans un registre bien particulier : celui du conte de Noël. Une ville paisible, une petite bête mignonne et inoffensive, et des méchants monstres hostiles à l’esprit de Noël. Ce n’est pas sans compter sur l’humeur horrifique et son ton décalé de Joe Dante pour transformer ce tableau enfantin en une hilarante fable satirique et monstrueuse. « Pendant que certains ouvrent leur cadeau, d’autres s’ouvrent les veines » clame Kate à Bill sous la neige, alors que le thème de Noël retentit. D’ailleurs plus loin dans le film, Kate expliquera comment son Noël, symbole de joie et d’amour, s’est transformé en cauchemar.

Un amour du cinéma

C’est sur ce curieux équilibre que fonctionne parfaitement l’œuvre de Joe Dante. Le projet naît de la collaboration entre Dante, donc, qui apporte sa passion pour le cinéma de genre et de monstres, Chris Colombus, réalisateur des deux premiers Harry Potter, qui délivre la dimension enfantine, et puis évidemment Steven Spielberg qui apporte son savoir-faire hollywoodien. Il sera d’ailleurs à l’origine de quelques modifications du scénario, la trame originale étant bien plus sombre et macabre. En effet, la mère de Bill devait être décapitée alors que son chien aurait été dévoré par les monstres. D’ailleurs, notre cher Gizmo devait au départ devenir le gremlin à crête blanche, avant que Spielberg ne décide de le préserver de ce destin funeste.

Avec ce film, Joe Dante signe une merveille d’humour noir qui concilie à la fois son amour du cinéma et celui des monstres. Car si un film respire la cinéphilie de son réalisateur, c’est bien Gremlins de Joe Dante. Les références au 7ème art sont omniprésentes dans le film et renvoient sans cesse le spectateur à sa propre consommation du cinéma. Entre les gremlins qui regardent Blanche Neige et les Sept Nains au cinéma, Gizmo qui s’émeut devant Pour Plaire à sa belle, ou La vie est belle que la mère de Billy regarde à la télé, des extraits de films discutent sans cesse le rapport entre les protagonistes et leur manière de réagir aux œuvres. Pour l’anecdote, Dante révèle avoir commencé sa cinéphilie avec Blanche Neige et les Sept Nains.

Les Gremlins, monstres de cinéma

Les gremlins, impolis à souhait, ne respectent en rien l’œuvre qu’ils regardant, brayant, hurlant.. Dans le second volet, ils iront même jusqu’à déchirer la bobine de leur propre film. La mise en abyme est totale. Si l’on garde cette analogie au cinéma, les personnages des gremlins représentent vite ce que Hollywood peut faire de pire. Il est bon de rappeler qu’issu du cinéma de genre et de série B, Joe Dante fait, à l’époque, office d’outsider dans les productions américaines déjà bien huilées. Nourri à la pop culture, alors qu’elle était encore considérée comme triviale par le grand public, Joe Dante a assisté pendant les années 80 à l’appropriation des grands studios de cette culture, alors plus souterraine.

Le parallèle se fait alors très vite avec la trame du film. Gizmo est tapi dans l’ombre et l’inconnu à Chinatown, où il est préservé du monde extérieur. Le père de Bill, créateur d’inventions ridicules et vite obsolètes, vient l’acheter sans respect des conditions du propriétaire. On peut donc le considérer comme un producteur véreux qui vient mettre ses mains sur une entité bien plus pure que ses intentions. A l’image donc des grands studios qui se sont accaparés une culture plus underground qu’ils préféraient décrier quelques années plus tôt. Cette idée ira encore plus loin dans la suite où un entrepreneur, simili de Trump, tiendra à raser Chinatown à tout prix pour y construire un ersatz désincarné et faux. Gizmo incarne donc cette pureté à ne pas toucher, d’où les règles très strictes à respecter.

Malheureusement une fois touché par l’eau, agent extérieur visiblement loin de l’écosystème des mogwaï, Gizmo se multiplie et offre des versions bien plus bâtardes de ce qu’il est. Ces mêmes bâtards qui après avoir mangé après minuit se transforment en gremlins. Comme si la règle symbolisait la surconsommation. A travers la reproduction d’un unique et tendre mogwaï en de dizaines de créatures dégénérées, on peut voir la déclinaison d’une œuvre en une multitude de produits dérives et de suites qui en ruinent l’essence. Tout le long du métrage, la horde de gremlins tient à tout prix à ruiner la vie de Gizmo, comme si cette nouvelle masse illégitime voulait dominer à tout prix sur ce qui lui a précédé, quitte à écraser ses origines et donc la dernière once d’innocence et de pureté. Cela peut représenter la violence avec laquelle Hollywood traite ses auteurs et ses licences. De plus, une fois exposés à la lumière, les Gremlins fondent et meurent. Leurs apparences monstrueuses laissent alors place à un aspect globuleux encore plus hideux et terrifiant. Comme si une fois la nature marketing et malhonnête des ersatz filmiques révélée, la mascarade qu’ils représentent pouvait prendre fin. Cette critique est d’autant plus pertinente que quelques années plus tard, Joe Dante sera boycotté par Hollywood pour ne pas vouloir compromettre ses films afin de vendre des jouets. A l’image du Mogwaï qui finit par quitter la ville américaine, Joe Dante n’avait peut-être finalement pas sa place dans un Hollywood hypocrite et trop nauséabond pour son art.

D’ailleurs, l’histoire ne prend réellement fin que lorsque le propriétaire vient chercher Gizmo, insistant encore plus sur l’un des messages du film. « Vendu, vous donnez à ce mot un sens particulier, vous lui avez appris à regarder la télé… » s’étonne-t-il face au père de Bill. Le système de vie américain aurait totalement corrompu Gizmo, aux yeux de son propriétaire. Cette critique de la surconsommation et de l’appropriation véreuse s’étend encore plus loin lors de cette réplique du propriétaire : « Vous faites avec Mogwai, ce que vous faites avec tous les dons que la nature vous a offerts ». Un parallèle avec la destruction de l’environnement par l’homme, sujet encore plus d’actualité aujourd’hui, se dessine facilement. Les véritables créatures sont celles qui saccagent à la fois leur propre univers culturel et environnemental.  Ces terribles bestioles incarnent quelque chose d’encore plus primaire : la perfidie pure, la cruauté, l’avidité, la bêtise. Autant de traits que nous humains partageons avec ces créatures. Pour Joe Dante, les gremlins sont loin d’être les seuls monstres qui gangrènent le monde.  Derrière son emballage d’humour noir et satirique, Gremlins est définitivement un conte de Noël avec une morale bien claire et universelle.  Si cette œuvre nous apprend quelque chose, c’est que certaines choses doivent être préservées et protégées, à moins de se transformer en monstres hideux…

Gremlins : bande-annonce

Gremlins : Fiche technique

Réalisation : Joe Dante
Scénario : Chris Colombus
Interprètes : Zach Galligan, Phoebe Cates, Hoyt Axton, Frances Lee McCain
Photographie : John Hora
Montage : Tina Hirsch
Producteurs : Michael Finnel
Sociétés de production : Amblin Entertainment et Warner Bros
Genre : comédie horrifique, fantastique
Durée : 105 minutes
Date de sortie : 5 décembre 1984

France – 1984

Festival

FFCP 2026 : People and Meat, l’appétit des oubliés

"People and Meat" suit trois retraités de Séoul, deux ramasseurs de cartons et une marchande de légumes, qui s’attablent au barbecue pour mieux décamper sans payer. Une comédie tendre et douce-amère sur la vieillesse oubliée en Corée du Sud, portée par Park Geun-hyung, Jang Yong et Ye Soo-jung.

FFCP 2026 : The Journey to Gyeong-Ju, une famille à recoudre

"The Journey to Gyeong-ju", c’est une vengeance en famille, maladroite et douloureuse. Une mère et ses trois filles kidnappent le meurtrier de la cadette et filent vers Gyeongju. Kim Mi-jo mêle rires, larmes et suspense, avec un beau quatuor d’actrices, mais sans toujours trancher.

FFCP 2026 : Ideal and Weird Family, l’art de se séparer ensemble

Deux mères au bord du divorce, deux adolescentes sommées de choisir, un mariage en ligne de mire. Avec "Ideal and Weird Family", Kim Ji-hyun signe un premier film queer tendre et drôle sur une famille que la Corée refuse de reconnaître. Un road movie attachant, inégal, tourné avec les moyens du bord.

Programme de la 30ème édition du Festival du film francophone « Les Œillades » d’Albi

Du 17 au 22 novembre, le Festival du film francophone « Les Œillades » d'Albi soufflera ses trente bougies, en présence de trois invités d’honneur : le réalisateur marseillais Robert Guédiguian, le cinéaste franco-grec Costa-Gavras et l'actrice belge Natacha Régnier. Au programme de cet anniversaire marquant : 30 avant-premières prestigieuses réparties dans les trois salles albigeoises Arcé, Lapérouse et Cordeliers, dont 10 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 10 séances « Reprises » pour redécouvrir les films coups de cœur de l'année, mais aussi la traditionnelle compétition de courts-métrages, une soirée consacrée à Jacques Tati, génie du burlesque moderne, une "petite nuit du cinéma" reconduite et un ciné-concert de clôture. Aperçu des festivités d'une 30ème édition qui s'annonce d'ores et déjà comme le rendez-vous incontournable de l'automne cinématographique tarnais.

Newsletter

À ne pas manquer

Gojira, l’enfant des cendres #02 – Le Projet G

En avril 1954, la Tōhō perd un film et en gagne un autre. D’une idée griffonnée par Tomoyuki Tanaka dans un avion naît le « Projet G », classé secret. Entre Ishirō Honda, Eiji Tsuburaya et Shigeru Kayama, découvrez comment Godzilla prend forme en six mois, de l’auberge de Shibuya au premier clap.

Gojira, l’enfant des cendres #01 – Le soleil couchant de l’empire

Né en 1954 des bombes et de la peur atomique, Godzilla est aussi l’histoire d’un pays. Des navires noirs de Perry en 1853 à l’essai de Bikini, en passant par l'ère Meiji, la guerre du Pacifique, Hiroshima et l’Occupation américaine, retrouvez le contexte qui a donné naissance au roi des monstres.

Moulin : l’étoffe d’un héros

Avec Moulin, László Nemes s'écarte des règles du biopic pour livrer une réflexion sur le statut du héros et sur le combat que se livrent l'obscurité et la lumière. Un geste de mise en scène qui n'égale certes pas celui du remarqué Le Fils de Saul mais donne un film plastiquement somptueux, servi par l'interprétation très juste de Gilles Lellouche et Lars Eidinger.

Sanguine : époques sanguines

Avec son premier long métrage féroce "Sanguine", Marion Le Corroller, évadée du monde la finance, injecte une dose de body horror survitaminé dans le cinéma français. Scènes choc, plastique ensanglantée, geste carnassier, "Sanguine" saigne fort l'époque et tous ses symptômes violents, quitte à s’essouffler sous le trop-plein d’idées dans sa dernière demi-heure.

Ulya, le très beau film de Viesturs Kairišs : quand on cherche du côté de chez soi

Dans la Lettonie soviétique, une adolescente issue d’une famille russe de Vieux-Croyants découvre le basket comme une sortie possible hors de son isolement. Avec Ulya, Viesturs Kairišs imagine le chemin intérieur qui mène Ouliana Semionova vers elle-même.

Yi Yi : les angles morts de l’existence

"Yi Yi", ultime film d’Edward Yang, déploie une fresque sensible où une famille taïwanaise traverse doutes, silences et bouleversements intimes. À travers Taipei en mutation, le cinéaste explore la modernité, la transmission et les angles morts de nos existences. Cette analyse revient sur la puissance émotionnelle, la précision formelle et l’héritage durable de ce chef-d’œuvre.

Mahjong : les mirages du capitalisme

Dans "Mahjong", Edward Yang transforme le Taipei des années 1990 en un labyrinthe urbain où argent, illusions et identités en dérive s’entrechoquent. Satire féroce d’une mondialisation naissante, le film dévoile des êtres dispersés comme des tuiles, en quête d’amour, de sens et de ce que l’argent ne pourra jamais acheter. Un portrait lucide, nerveux et profondément humain.

Confusion chez Confucius : Anatomie du désordre

À travers "Confusion chez Confucius", Edward Yang dépeint un Taipei en pleine métamorphose, où modernité, ambition et valeurs traditionnelles s’entrechoquent. Entre satire sociale, portraits intimes et quête d’indépendance, le film explore le travail, l’art, les relations et les fractures d’une société qui évolue plus vite que ceux qui la vivent. Une fresque lucide et poétique sur l’identité taïwanaise face à la modernité.