3 Billboards de Martin Mcdonagh : les peurs de l’Amérique

Même si 3 Billboards : les panneaux de la vengeance » de Martin Mcdonagh parait peu subtil, il est une satire prenante et volcanique, qui secoue son auditoire par la drôlerie de ses dialogues, par sa ribambelle de gueules cassées, par sa colère rampante qui ne lorgne jamais vers la rédemption.

Vous êtes la mère d’Angela Hayes ? Voici la première question que le publicitaire Red Welby demandera à Mildred Hayes. Avant d’être Mildred, elle est identifiée comme étant la mère d’une fille assassinée, une femme qui a une colère qui gronde et qui ronge son frein dans un tiroir inconscient. Quoi de mieux que de crier sa peine aux yeux du monde à travers des panneaux publicitaires longeant les routes campagnardes d’une Amérique aveugle. Avec ces faux airs de Christopher Walken dans Voyage au bout de l’enfer, Mildred est à mille lieux de l’habituel archétype de la mère éplorée : elle est grossière, véhémente, folle, colérique voire hypocrite, cette mère de famille met tout en œuvre pour faire ressortir son incompréhension face à ce qui lui parait être de l’injustice.

Les panneaux d’affichage sont pour Mildred un moyen de faire avancer les choses et de changer le rapport de force sur une scène extérieurement pacifique. Une grande partie de l’histoire implique les ondulations de l’indignation que les panneaux d’affichage inspirent. Sauf que l’humanité prend une toute autre dimension dans 3 Billboards : alors qu’il est d’usage de magnifier la bonté pour définir l’humanité et d’amener le récit vers la route de la rédemption pour que l’empathie fonctionne, il est ici question de l’ambiguïté humaine dans tout ce qu’elle a de plus décharnée, de plus symptomatique dans une société dans laquelle le bien et le mal ne font qu’un. Le cinéma américain a cette habitude de nous affranchir du récit nous racontant que seules la compréhension et la bienveillance nous ouvrent la voie du bonheur. Sauf qu’ici, dans ce thriller policier étant un western choral et portraitiste, la beauté glacée se liquéfie et nous montre une nature humaine véloce et détestable : raciste, sexiste, violente, vengeresse.

Au lieu d’interroger les personnages sur leur véritable nature, le cinéaste ne bougera pas ou peu les lignes de son écriture : il décrit la folie sous toutes ses coutures, dans tous ses contours les moins vertueux, au travers d’une haine qui croit tout comme elle peut décroître, qui parait cohérente comme elle peut paraître incohérente. Alors que ses protagonistes sont en friche, qu’ils ont pour la plupart une violence qui les anime, voire même éviscéré par la maladie, 3 Billboards ne tente jamais de contenir ni de gratter le vernis de leur haine pour voir ce qu’il y a en dessous de la carapace. Car il n’existe pas de carapace.

3 Billboards montre la réalité telle qu’elle est. Certes, le film se sert des codes de la satire « Coenienne » pour étirer les traits de sa caractérisation, pour amplifier la grossièreté et l’immondice burlesque d’une société américaine aussi rugueuse que silencieuse devant l’horreur mais 3 Billboards regarde au plus près, les visages même de cette « americana » dont la définition semble être « tuer ou se taire ».

C’est cet aspect qui peut autant plaire que déranger : cette ambiguïté moribonde, presque ricaneuse et désinvolte devant un pays qui se dessine par sa violence, par les gouttes de sang qui tachent le sol de son environnement. Les 3 panneaux représentent parfaitement l’équilibre et le déséquilibre de l’Amérique : parfaite pour se dédouaner, parfaite pour hisser de beaux discours fédérateurs, mais réfractaire à se responsabiliser, à écouter la déviance dans laquelle elle s’insère, incapable de se construire par le respect. Martin Mcdonagh n’épargne personne, permettant à presque tous ses personnages d’être profondément viciés, en particulier Mildred et Dixon (policier raciste et violent).

Aussi drôle que dérangeant, 3 Billboards désarçonne par sa vision d’une humanité bouillonnante, incompétente au possible, autant coupable que victime, remise à sa seule violence salutaire. L’amusement provoqué par cet humour provocateur ne dissimule en rien la tragédie qu’est de train d’écrire 3 Billboards où la notion de culpabilité y est remise en question.

Derrière le spectre du fantôme d’Angela Hayes, à l’image de celui qu’était Laura Palmer dans Twin Peaks, l’enquête policière n’est qu’un subterfuge pour mieux espionner la décadence d’une Amérique circonscrite dans ses fêlures. Par le biais d’une réalisation, somme toute invisible qui ne veut pas esthétiser sa violence, mais qui arrive à contenir avec qualité toute la porosité émotionnelle de ses personnages, 3 Billboards est un manifeste qui sort des carcans.

Et malgré sa réussite globale aux Golden Globes, le film de Martin Mcdonagh époumone, est une œuvre émouvante, dérangeante et viscérale qui tape sur tout ce qui bouge où il n’existe pas de héros ni de méchants bien définis et où la seule justice n’est que celle que s’inflige l’Homme.

Synopsis: Après des mois sans que l’enquête sur la mort de sa fille ait avancé, Mildred Hayes prend les choses en main, affichant un message controversé visant le très respecté chef de la police sur trois grands panneaux à l’entrée de leur ville.

Bande Annonce – 3 Billboards

Fiche Technique – 3 Billboards

Réalisateur : Martin Mcdonagh
Scénario : Martin Mcdonagh
Interprètes : Frances McDormand, Woody Harrelson, Sam Rockwell
Photographie : Ben Davis
Montage : Jon Gregory
Distribution: Twentieth Century Fox France
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 17 janvier 2018

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3.5

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