Cycle HBO : « Les Soprano », Mafia Blues

Les Soprano est une série chorale, dense, séminale, à multiples étages et degrés de lecture. David Chase y raconte le quotidien doux-amer d’un chef de la mafia ambivalent, partagé entre une vie de famille compliquée et ses affaires criminelles.

Ce à quoi on a l’habitude de résumer Les Soprano n’est jamais pleinement satisfaisant. Tony est le chef d’une famille mafieuse du New Jersey qui soigne ses crises d’angoisse en rendant épisodiquement visite à sa psychiatre. Pachydermique, engoncé dans l’opulence, maillé de « capo » lui étant entièrement dévoués, toujours à l’affût d’une combine juteuse, il a depuis longtemps appris à ménager ses scrupules, se réservant des droits inextinguibles que sa morale chrétienne devrait pourtant réprouver : adultères, escroqueries, rackets, vols, meurtres, le tout revêtu d’un machiavélisme des plus perfides. Dès le générique, le spectateur est invité à déborder cette présentation sommaire. Dans un trajet métaphorique retraçant le parcours géospatial de milliers d’Italo-Américains, le parrain de la famille Soprano est révélé par bribes, tandis qu’il sillonne le New Jersey, ses quartiers communautaires, et traverse quelques hauts lieux de la série, avant de rejoindre une banlieue résidentielle où trône son fastueux domicile conjugal. On devine à sa moue contrariée que couve dans ce foyer une tension ineffable, allant de marche en marche vers des formes plurielles de ruptures, n’épargnant personne, ni femme ni enfants.

Tout au long des six saisons que compte Les Soprano, le corps familial se verra pris de fièvre et de spasmes déments. Carmela, épouse aussi empressée qu’insatisfaite, doit supporter la négligence, les mensonges et la violence d’un mari entêté à l’extrême. Cocufiée, méprisée, elle se sent si peu considérée qu’elle trouvera plusieurs fois refuge, toujours de manière fugace, dans les bras d’un autre. La maîtresse de maison, « une femme honnête » pour qui le regard des autres est « injuste », craint de finir ruinée, se rêve en promotrice immobilière, apprécie la culture, fantasme sur Paris, organise des clubs de lecture ou de cinéma – prétextes aux commérages –, mais se voit régulièrement confrontée à ses propres limites, notamment en regard de sa fille Meadow, bien plus instruite, ouverte et progressiste qu’elle. Cette dernière, profondément marquée par les discriminations dont souffrent les minorités – et singulièrement les Italo-Américains –, hésite longtemps entre des études de médecine et la fac de droit, deux trajectoires qu’elle n’envisage que sous le prisme de l’altruisme. Xénophile dans un milieu pourtant enclin au racisme, engagée dans des associations juridiques, davantage admiratrice de Pablo Picasso et Henri Matisse que de Tony Montana ou Vito Corleone, elle n’a d’autre choix, pour limiter les dissonances cognitives, que d’épouser une pensée transversale minimisant les crimes sur lesquels s’est bâtie sa famille. S’inscrivant à rebours de certaines déclarations fracassantes, souvent assénées sous le coup de la colère, cette forme de déni constitue une manière inavouée de préserver une image acceptable de ses proches, qui s’accommodent bien mieux qu’elle des chemins de traverse. Quant à Anthony Junior, dépressif et occasionnellement pris d’angoisse (comme son père), il entretient des rapports souvent orageux avec ses parents, pour qui il représente à la fois une source d’amour et de déception, les deux se répartissant de manière quasi équivalente. Il n’a manifestement pas la stature pour suppléer Tony, mais est néanmoins constamment renvoyé dans son ombre, comme en témoignent les nombreuses réflexions mi-fascinées mi-goguenardes de ses amis, le présentant régulièrement comme « le fils de Tony Soprano » et jouant volontiers de sa réputation mafieuse pour se donner des airs supérieurs ou parvenir à leurs fins.

les-soprano-critique-hbo-michael-imperioli-et-james-gandolfiniL’autre versant des Soprano implique évidemment le crime organisé, ses chevilles ouvrières incultes, ses supplétifs tragicomiques et leurs drames plus ou moins attendus. Du neveu toxicomane cherchant à percer à Hollywood au cousin affranchi aspirant à une vie rangée, du capo taisant son homosexualité au bras droit gorgé de présupposés, tous se mettent en état de vassalité pour leur chef. Tony les considère comme une famille par affiliation, profite des enveloppes qu’ils lui remettent à intervalles réguliers, les attendrit par de petits gestes fraternels, mais ne manque jamais de se désolidariser de leurs erreurs ou de s’irriter de leurs failles ou de leur médiocrité. Le parrain s’échine à astreindre tous ses hommes à la discipline, usant pour ce faire de menaces, de promesses ou d’encouragements. C’est un régulateur dont la jauge dysfonctionne régulièrement, ce qui peut l’amener à commettre des meurtres par opportunisme, à séduire des femmes lui étant dangereuses ou à projeter sur d’autres ses propres fantasmes ou intentions. Dans le milieu phallocratique et ultra-violent de la mafia, la raison se falsifie jusqu’à donner une idée de l’infini : on cogne sans motif le barman d’un club de strip-tease, on dépouille un partenaire d’affaires pour offrir un 4X4 à sa fille, on se débarrasse sans sourciller de traîtres ou de proches jugés trop encombrants, on fait exploser le restaurant d’un ami, on tente de soudoyer des policiers ou des agents du FBI, on orchestre discrètement fortunes et perditions, on organise des tables de jeux dans un établissement psychiatrique, on cite de manière erronée Sun Tzu, on confond Quasimodo et Nostradamus, et on en appelle à Dieu, à Martin Scorsese, à Gary Cooper ou… à sa psychiatre.

Le cabinet du Docteur Jennifer Melfi semble à la fois hors du temps et de l’espace. On ignore où il se situe exactement, et on ne voit jamais Tony y pénétrer ou en ressortir. Sa fonction principale ne relève même pas de la psychanalyse. Il participe avant tout à la déconstruction du parrain mafieux, à la dissection de ses actes, c’est-à-dire du spectacle télévisuel, par une mise en abîme proprement vertigineuse. Installée dans la position réceptive du spectateur, le Docteur Melfi est tour à tour charmée, fascinée, abasourdie ou dégoûtée par le Don du New Jersey. Elle écoute le chef de famille commenter ses propres agissements, ceux de ses proches, ainsi que ses problèmes familiaux, sentimentaux et professionnels. Désormais intégré dans ce qui s’apparente à une salle de décryptage des états d’âme de Tony Soprano, le public se tient aux premières loges pour assister au match psychologique et moral que le boss livre en temps réel contre lui-même. Avec une densité et une intelligence remarquables, on en vient à effeuiller la mafia, ses coups, ses contrecoups et les commentaires qu’ils occasionnent. Dès son acte d’ouverture, la série de David Chase entreprend ainsi la production d’un méta-discours d’une puissance suggestive surprenante. C’est là-bas, dans le cabinet acajou du Docteur Melfi, que Tony prend enfin conscience du handicap que peut constituer une mère castratrice et insensible, qu’il s’épanche sans étouffoir sur sa double famille, sur les désillusions engendrées par Anthony Junior et sur celles, non moins abyssales, de Christopher, son neveu, « capo », et fils de substitution.

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La dualité de Tony Soprano ne s’impose pas seulement à sa psychiatre lors d’accès de fureur ou de parades amoureuses, elle éclabousse littéralement l’écran. Le show tout entier est articulé autour de ses solos arythmiques. Côté pile et affable, on trouve le professionnel du retraitement d’ordures, charmeur, blagueur et prévenant, aidé en cela par une bonhomie naturelle et quelques codes de bonne conduite résistant encore à la tempête criminelle. Côté face et obscur, on découvre le mafieux cruel, menteur, manipulateur, irascible et mégalomane, passant le plus clair de son temps à aboyer sur ses subalternes ou à faire offense à ses proches. Cette ambivalence pulse à chaque instant : à l’image du gangster courroucé et impitoyable réaffirmant son autorité en passant à tabac son jeune chauffeur bodybuildé se superpose celle du père de famille bedonnant qui, les cheveux ébouriffés et l’allure ridicule, contemple avec gourmandise le contenu de son frigo. La morphologie de James Gandolfini n’y est évidemment pas étrangère : l’acteur américain, impeccable d’un bout à l’autre de la série, incarne naturellement ce curieux mélange de pouvoir et d’enjouement, de tyrannie et d’insignifiance. Le Don a aussi hérité du racisme de sa mère, dont les tirades contre les Juifs demeurent mémorables. C’est ainsi qu’il s’opposera sans raison apparente à la relation unissant Meadow et le métis Noah ou qu’il se désolera de voir les anciens quartiers italiens du New Jersey tomber entre les mains des Noirs. Tout Tony pourrait en fait se résumer en une réplique. Après avoir fait montre d’une violence inacceptable envers elle, il fait envoyer un bouquet au Docteur Melfi pour se faire pardonner. Constatant une froideur inhabituelle lors de la rencontre qui s’ensuit, il s’enquiert benoîtement : « Vous n’avez pas reçu les fleurs ? »

Les mafieux de David Chase n’ont rien à voir avec ceux de Martin Scorsese ou de Francis Ford Coppola. Bien que Les Soprano soit serti de références cinématographiques (dont un train phallique, miniature, à la Hitchcock), ses héros se distinguent avant tout par leur vulnérabilité, leur duplicité, mais aussi leur extrême absurdité. Pas d’hypertrophie iconique ici, mais plutôt un minutieux travail d’écriture en vue de caractériser au mieux chacun des protagonistes. Tony Soprano voue un culte parfois assommant aux héros traditionnels tels que Gary Cooper. Bobby Baccalieri, propulsé « capo » à la faveur de circonstances inattendues, est un tendre qui se passionne pour les trains électriques et refusera longtemps de réchauffer le dernier plat cuisiné par sa défunte femme. Christopher Moltisanti entretient un rapport amour-haine enfantin avec son oncle Tony. Il peine à avancer sur le scénario dont il parle tant, lequel s’ouvre par un pathétique et disqualifiant « J’ai parvenu ». Il subit régulièrement les moqueries idiotes de ses amis criminels alors même qu’il essaie péniblement de ne pas replonger dans la drogue et l’alcool. Souvent ridiculisé au cours de la série, Paulie Gualtieri a quant à lui tout du parfait imbécile. C’est un impulsif à la langue bien pendue, superstitieux, belliqueux et hypocrite, incapable de produire la moindre pensée profonde, mais souvent irritant pour son entourage.

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Les sujets traités dans Les Soprano s’avèrent en revanche plus sérieux que les protagonistes qui défilent à l’écran. Aux considérations familiales et criminelles viennent se greffer des enjeux bien plus étendus : le multiculturalisme, le déracinement, le terrorisme (qui deviendra l’obsession d’Anthony Junior après le 11 septembre), l’Amérique désenchantée, la corruption (notamment via l’affaire des logements sociaux), l’éthique médicale (accepter ou pas l’argent sale d’un patient, traiter ou pas un criminel), l’homosexualité, le Mezzogiorno, la religion, les questions filiales (de Paulie, de Tony et Christopher, d’Anthony B.) ou encore la pédophilie. Tous ces thèmes bénéficient d’une approche typiquement « sopranienne » : David Chase y injecte ce qu’il faut de causticité et de sophistication pour les hisser à la hauteur d’une mise en scène « cinématographique » à laquelle rien ne saurait être reproché. Au coeur du récit se posent en outre deux interrogations auxquelles la série n’apporte que des réponses partielles. Les Melfi et les Soprano constituent-ils les deux faces antinomiques de l’immigration italienne aux États-Unis ? Pour soulager sa conscience, Tony peut-il se réclamer tout ou partie de l’écrivain Bernard Mandeville, qui postulait que le vice finit toujours par profiter à tous ?

Il va sans dire que Les Soprano a largement contribué à révolutionner la téléfiction. Énorme succès commercial dans lequel apparaissent notamment Steve Buscemi et Peter Bogdanovich, la série a suscité, aux côtés de Oz, le renouveau d’un genre auparavant mineur, qui parvient aujourd’hui à rivaliser avec le septième art – et même à l’outrepasser pour ce qui est de la construction narrative. HBO ayant donné carte blanche à David Chase, ce dernier a pu filmer avec une liberté absolue – et quelque penchant autobiographique – les pérégrinations douces-amères de Tony, l’arrière-salle virile et enfumée du Bada Bing, les tueries claniques ou encore la valse des « capo » effacés et/ou démembrés sur ordre du boss. Il a aussi donné corps à quelques éclairs de génie qui resteront à jamais dans les mémoires des spectateurs : une balade dans une forêt enneigée aux trousses d’un Russe hyper-entraîné, Christopher pétant un plomb dans une boulangerie, Tony assistant à la première de La Machette, la liquidation en mer de Big Pussy, les incidents intercommunautaires entre Indiens et Italiens au sujet de Christophe Colomb, le meurtre de Richie Aprile commis par Janice Soprano ou encore la rivalité au long cours opposant Tony à son oncle Corrado, qui se clôturera par le coma du premier et la démence sénile du second.

Générique : Les Soprano

Fiche technique : Les Soprano

Titre original : The Sopranos
Genre : Série dramatique
Création : David Chase
Production : Brad Grey
Acteurs principaux : James Gandolfini, Lorraine Bracco, Edie Falco, Michael Imperioli, Dominic Chianese, Steven Van Zandt, Tony Sirico, Robert Iler, Jamie-Lynn Sigler
Pays d’origine : États-Unis
Chaîne d’origine : HBO
Nombre de saisons : 6
Nombre d’épisodes : 86
Durée : entre 45 et 75 minutes
Diffusion originale : 10 janvier 1999 – 10 juin 2007

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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