Parfum de femme (1974) de Dino Risi : fragrance de chef-d’œuvre

Tamasa célèbre un des classiques signés Dino Risi, Parfum de femme via cette nouvelle édition en tout point recommandable. On y retrouve le génial Vittorio Gassman dans un de ses rôles phares, celui d’un aveugle tour à tour féroce, charmeur, cynique, goujat et pitoyable. Sublime et détestable, le personnage est à l’image d’un film qui porte la marque unique du maître de la comédie italienne. Une comédie ambigüe, contrastée, mélancolique, où l’on rit finalement peu. Ce cocktail doux-amer représente une espèce en voie de disparition sur grand écran, alors savourons sans compter ce moment de nostalgie… 

Si la comédie selon Dino Risi s’est toujours distinguée par son relief mêlant, tour à tour, satire, mélancolie, critique sociale et politique, romantisme ou encore tragédie, les années 1970 furent l’époque où il assuma le plus volontiers cette hybridité. Il le fit notamment via deux adaptations d’œuvres du romancier Giovanni Arpino, Parfum de femme en 1974 et Âmes perdues en 1977, avec lequel il versa carrément dans le style gothique pour un résultat très surprenant. Son comédien fétiche Vittorio Gassman l’accompagna dans cette affirmation de style, ce qui n’a rien d’étonnant car la star génoise avait déjà réalisé grâce à Risi une évolution couronnée de succès du théâtre et du cinéma dramatique vers la comédie. Bref, à l’époque, metteur en scène et acteur se rejoignent parfaitement dans l’exploration de la comédie à plusieurs niveaux, quitte à provoquer dans les salles beaucoup moins d’éclats de rire que les comédies italiennes populaires.

Dans Parfum de femme, Gassman atteint le sublime (il remporta d’ailleurs le Prix d’interprétation masculine à Cannes) dans un rôle d’antihéros que le spectateur ne parviendra jamais à détester complètement, avant même sa rédemption finale où il tombe enfin le masque. Irascible officier en retraite depuis un terrible accident qui l’a rendu aveugle et lui a coûté une main, Fausto Consolo accueille un nouvel ordonnance, Giovanni (qu’il a tôt fait de surnommer « Ciccio », ne souhaitant pas prendre la peine de retenir son vrai nom), chargé de l’accompagner dans un voyage à Naples. Celui-ci ne sera pas de tout repos, c’est le moins que l’on puisse dire ! Pas un seul instant le guerrier handicapé ne provoque-t-il la compassion, tant son comportement ingérable n’épargne personne. Intolérant, capricieux, libidineux, Fausto fait tout pour se rendre détestable aux yeux de tous, y compris de la belle Sara (Agostina Belli) qu’il retrouve à Naples. Celle-ci est en effet amoureuse de lui depuis l’enfance, et semble prête à subir toutes les vexations de ce goujat de compétition.

Sacré personnage de cinéma que Fausto ! Il fallait le génie de Gassman et la direction d’acteurs de Risi pour l’installer dans la nuance adéquate : celle d’un homme qui, en définitive, ne renvoie aux autres que sa détestation de soi et son désespoir. Quand vient le moment du sacrifice, préparé de longue date, le mythe tragique fantasmé s’écroule et Fausto, enfin prêt à s’accepter, daigne appeler à l’aide. Trêve de sentimentalisme. Dino Risi coupe court au happy end : certes Sara se précipite auprès de Fausto, mais quel avenir peut-on imaginer à un couple aussi improbable ?

Avant cette note d’espoir finale, Risi et Gassman s’en donnent à cœur joie pour offrir une représentation du handicap à mille lieues du pathos. On ne compte plus les gags où Fausto profite de sa cécité pour obtenir des avantages (souvent lubriques), ou au contraire ceux où les autres personnages en tirent profit pour se moquer de lui ou échapper à son contrôle. En ne tenant jamais compte (sauf dans la dernière séquence) de son infériorité physique, notre antihéros provoque la stupeur de ses adversaires, soudain désarmés – par exemple à l’idée de se battre avec un aveugle. C’est par son côté bravache et inconscient que Fausto finit par emporter l’adhésion du spectateur… alors que ces mêmes caractéristiques le rendent détestable. Formidable ambiguïté d’une comédie qui ne se laisse pas apprivoiser facilement.

Si Gassman porte son rôle de fanfaron (cf. le film de Risi sorti en 1962) à de nouveaux sommets en ne snobant pas le surjeu, ses collègues à l’écran ne s’en sortent pas mal non plus. Dans le rôle de l’amoureuse transie, Agostina Belli (auquel Risi offrira le rôle principal dans La Carrière d’une femme de chambre, en 1976) ne se contente pas de tabler sur son physique avantageux – dans un rôle il est vrai assez caricatural, nous sommes dans l’Italie des années 1970 – en donnant une épaisseur supplémentaire à un personnage auquel la différence d’âge avec Gassman se teinte d’une ambiguïté étonnante. Quant à Alessandro Momo, 17 ans à l’époque du tournage, il réussit le tour de force d’exister aux côtés d’un personnage aussi haut en couleur et d’un comédien brillant, en supportant de moins en moins les frasques de l’officier aveugle et en n’hésitant plus, au fil du récit, à manifester son agacement. Son parcours prometteur se terminera hélas tragiquement la même année, dans un accident de moto…

SUPPLEMENTS

Cette belle édition proposée par Tamasa est complétée par un seul supplément vidéo, mais il est de qualité puisqu’il s’agit d’un entretien d’une grosse demi-heure avec Aurore Renaut, enseignante en études cinématographiques et audiovisuelles à l’Université de Lorraine. Rompue à l’exercice, la spécialiste aborde nombre de sujets passionnants pour qui souhaite prolonger le plaisir éprouvé à la vision du film. Contextualisation de ce dernier dans les carrières respectives de Dino Risi et Vittorio Gassman, analyse des personnages et thèmes principaux, liens avec d’autres œuvres, mise en perspective… Tout y est et Aurore Renaut sait transmettre sa passion pour le cinéma transalpin. Elle rappelle également que Parfum de femme fut adapté aux Etats-Unis en 1992, sous le titre Le Temps d’un week-end (Scent of a Woman/Martin Best). Elle n’hésite pas à comparer les deux œuvres, au détriment de l’américaine qui, même si elle valut un Oscar à Al Pacino qui reprenait le rôle de l’officier aveugle (même si le comédien livre une prestation marquante, on ne peut s’empêcher de penser que la distinction lui fut remise pour compenser une victoire tardive après une brochette de rôles iconiques…). Aurore Renaut estime en effet, à juste titre, que l’opus de Martin Best gomme bon nombre d’aspérités et, surtout, d’ambiguïtés du personnage principal, et cède à un romantisme hollywoodien bon teint…

Le plaisir visuel est enfin prolongé par un livret de 32 pages d’excellente facture. Compilant des textes de Michel Boujut et Yves Alion, qui offrent de nouvelles analyses intéressantes du personnage de Fausto et de la carrière de Risi, il vaut surtout par un long entretien avec le cinéaste, mené par Alion en 1993. On y découvre un artiste d’une modestie peu commune et d’une honnêteté sans tabou, qu’il s’agisse de son art (« Qu’est-ce qui peut donner envie de faire du cinéma ? L’argent et les jolies filles ! Je ne parlerai pas de vocation. »), de l’apprentissage (« Il n’était pas écrit que je devais faire des chefs-d’œuvre. Je faisais tout. Parce qu’il faut faire tout. Le travail permet d’apprendre le métier. Même si on fait des mauvais films. »), de sa relation avec Vittorio Gassman (« C’était un homme d’une très grande complexité, aux prises avec des démons intimes très présents. En apparence, il semblait fort, despotique, égoïste. En réalité il était solitaire et vulnérable… »), de ses influences (« L’humanité des personnages est un terrain formidable pour le rire. C’est pour cela que, pour moi, Chaplin restera inégalé. ») ou encore de politique (« Quitte à paraître iconoclaste, je suis certain que la postérité jugerait Mussolini différemment s’il n’avait pas été subjugué par Hitler et s’il ne l’avait pas suivi dans sa folie. »). Une longue interview passionnante de bout en bout, qui nous permet de conclure que les amateurs ne devraient pas rater cette magnifique édition combo DVD/Blu-ray ; elle vaut le détour !

Synopsis : Il y a sept ans, Fausto a perdu sa main gauche et ses yeux dans un accident. Il recrute Giovanni (qu’il surnomme rapidement « Ciccio »), un jeune ordonnance, pour l’accompagner pendant une semaine jusqu’à Naples. Fausto y retrouve Sara qui depuis l’adolescence se consume d’amour et d’adoration pour lui qui la rudoie, la repousse et l’humilie sans cesse… 

Suppléments de l’édition Blu-ray

  • Livret 32 pages : Dino Risi, entretien avec Yves Alion
  • « Dino, Vittorio et Agostina » par Aurore Renaut (36 min)
  • Films annonce 1975 français et italien + film annonce 2021 VOSTF

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

4

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