Meurtre à Montmartre, un film noir à la française signé Gilles Grangier

Les éditions Pathé poursuivent leur hommage au cinéma de Gilles Grangier avec Meurtre à Montmartre (également intitulé Reproduction interdite), très beau film noir à la française dans lequel on retrouve les caractéristiques de ce grand cinéaste.

Marc Kelber tient une galerie de peinture à Paris. Une boutique qui a peu de succès, et Kelber connaît bien des difficultés financières. Une situation qui influe sur son humeur et, par extension, sur son mariage. Kelber est colérique, il ne supporte plus l’attitude de son beau-fils, qu’il soupçonne de ne pas l’aimer. En bref, pas grand-chose ne va.
Jusqu’à ce qu’il décroche le gros lot. Du moins le croit-il. Un particulier l’appelle en pleine soirée : il doit déménager en toute urgence et veut vendre quelques tableaux familiaux. Parmi ces tableaux, Kelber reconnaît un Gauguin et pense pouvoir arnaquer le vendeur.
C’est le début d’un engrenage terrible. Si Gilles Grangier a une filmographie très variée, allant des comédies avec Fernandel jusqu’aux feuilletons télé d’aventures (Quentin Durward ou Deux ans de vacances, par exemple), il reste de nos jours connu pour ses films policiers, souvent teintés de drame. Meurtre à Montmartre rentre pleinement dans ce genre. Grangier réalise ici ce qui s’apparente à un film noir à la française.
Du film noir, Meurtre à Montmartre possède les principales caractéristiques, à commencer par une intrigue où la morale des personnages tient une place importante. C’est bien la volonté de faire de l’argent, et d’en faire toujours plus, qui guide les choix des personnages.
Le piège moral dans lequel Kelber s’est enfermé trouve son apogée dans une terrible scène de meurtre, le sommet du film. Une scène longue, interminable, jouant bien sur le cauchemar de Kelber, une scène dont l’aspect visuel, par ses cadrages et son emploi des lumières et des ombres, renvoie à l’expressionnisme (une des sources visuelles du film noir).
L’autre caractéristique de Meurtre à Montmartre qui renvoie au film noir, c’est son aspect social. Comme souvent, Gilles Grangier insère son histoire criminelle dans un cadre social hyper-réaliste. Le film ne se concentre pas uniquement sur Kelber, il élargit le cadre sur toute une vie de quartier, avec le boucher, le kiosque à journaux, etc. Cet aspect est encore accentué par le fait que Grangier tournait ses films en décors naturels, et non pas en studio.
Ce caractère social renforce encore le réalisme psychologique du personnage. Kelber est un de ces petits personnages du Paris des années 50, un petit bourgeois commerçant obnubilé par ses affaires et ses finances, mais aussi un homme amoureux. Ce qui est magnifique dans Meurtre à Montmartre, c’est que Kelber navigue constamment entre le statut de victime et celui de criminel. Entre le bonhomme sympathique et l’arnaqueur entraîné dans une histoire qui le dépasse.
Comme d’habitude avec Grangier, le film s’intéresse aux petits gestes quotidiens. On se souvient d’Echec au porteur et du travail de la police. Ici, c’est la peinture, l’expertise picturale qui est montrée dans son quotidien. Cela augmente encore l’intérêt du film.
Enfin, dernière caractéristique empruntée au film noir, Meurtre à Montmartre est un film qui se déploie comme une tragédie vers un final inévitable. Les événements s’enchaînent à toute vitesse, et cela donne au film un rythme rapide.
La force de Grangier est d’avoir su adapter le genre du film noir, très américain, au cinéma français, avec ses dialogues, ses particularismes sociaux et son jeu d’acteurs. On pourrait seulement regretter la présence de commentaires de Kelber en voix off, qui alourdissent un peu le film. Le reste est remarquable, soutenu par une excellente interprétation, dont Paul Frankeur qui obtient là un de ses rares premiers rôles, après avoir tourné chez Carné, Cayatte, Duvivier, etc.

Compléments de programme
Le film est accompagné de deux compléments de programme.
Les spectateurs habitués aux éditions Pathé connaissent la qualité des films et de leur restauration. Ils sont aussi habitués à la présence d’une actualité cinématographique Pathé en lien avec le film. Ici, nous voyons des policiers affairés à dénicher de faux tableaux, et qui, pour cela, font même appel à de grands peintres comme Maurice Utrillo.
Le principal complément de programme est un entretien avec Valérie Paulin, qui fut l’assistante de Gilles Grangier et qui est son ayant-droit, et François Guérif, auteur d’un livre d’entretiens avec Grangier. Valérie Paulin évoque la personnalité du cinéaste, mais aussi sa façon de travailler, son professionnalisme et sa fidélité : il a longtemps travaillé avec la même équipe (par exemple, Jacques Deray, futur réalisateur de Borsalino et de Flic Story, a été son assistant réalisateur sur onze films).
Les deux intervenants précisent également que le film est d’abord sorti sous le titre de Reproduction interdite (titre sous lequel il est encore référencé sur certains sites), mais l’échec commercial a incité les producteurs à le ressortir sous un autre titre, Meurtre à Montmartre.

Caractéristiques du DVD

Durée : 88 minutes
Format 1.33
Langue : français
Audiovision
Sous-titres : anglais, sourds et malentendants
Compléments de programme :
_ Meurtre à Montmartre : entretiens autour du film (31 minutes)
_ Actualité Pathé : exposition de faux chefs-d’œuvre au salon de la police (1 minute)

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Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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