Dodes’kaden fantasme en DVD et Blu-Ray

Sortie ce mercredi de deux films d’Akira Kurosawa, Barberousse (1965) et Dodes’kaden (1970), en coffret DVD – Blu-ray et livret chez Wild Side. Revenons ici sur le second, qui est le premier film en couleur du maître et une œuvre troublante sur une communauté miséreuse et ses projections fantasmagoriques.

Dernier volet de la tétralogie de la misère, Dodes’kaden fut un échec critique et public si fort que Kurosawa fit une tentative de suicide heureusement sans succès. « Expérimental », « trop dur »… Des qualificatifs trouvés ici et ailleurs pour tenter de justifier cet échec massif. Le film est davantage à mettre dans la catégorie des « films difficiles à expérimenter » du maître, dans lesquels on peut aussi trouver le merveilleux Les Bas-Fonds. Le contexte posé, allons au-delà des (tentatives d’) explications et justifications historiques entourant la réception du long métrage, et attaquons-nous au film même.

Regards projecteurs

Le film présente une galerie de personnages fort intriguants. En effet, plusieurs emploient leur regard (la vue, l’audition) de telle manière qu’ils projettent des éléments invisibles pour le commun des mortels. En effet, ils perçoivent dans les monts d’ordures de ce territoire de misère des objets et individus qui nous sont imperceptibles. Dans le dossier de presse de la sortie du coffret, Wild Side écrit justement à propos des personnages : « tous se nourrissent poétiquement du rien qui les entoure« . S’ils se nourrissent poétiquement de leur abominable environnement, les personnages utilisent cette matière acquise pour faire fonctionner leurs regards projecteurs. Ainsi le jeune homme obsédé par les transports ferroviaires remplit chaque jour sa mission de conducteur et technicien d’un train. Nous le voyons s’affairer dans un espace vide, utiliser des outils qui n’existent pas, toucher des surfaces invisibles. Kurosawa nous fait entendre les sons propres aux diverses manipulations du jeune homme. Nous pouvons donc entendre la projection du gamin. Ce dernier fait lui-même certains sons avec sa bouche. En effet, pour le roulement du train, il ne cesse de répéter l’onomatopée « dodes’kaden » aussi employée pour le titre du film.

Le jeune homme lance son train fantasmé.
Le père projette devant ses yeux et les nôtres la construction de la maison idéale.

Un autre personnage, un père qui rêve d’une formidable maison sur une colline pour lui et son fils, projette sa construction fantasmée de leur demeure idéale. Quelques mouvements de mains dessinent les lignes d’un portail, et alors survient tout à coup à l’écran sa vision. A noter l’importante utilisation de la couleur par Kurosawa (sur l’ensemble du film, et notamment ici) qui propose véritablement des tableaux pour illustrer la construction de la maison de ce père rêveur.

Enfin, un homme relativement âgé n’a plus la force de vivre. Il a tout perdu, son magasin, sa famille. Il désire mourir pour rejoindre les siens, qu’il ne cesse de rencontrer dans ses rêves. L’ancien du coin lui expliquera ceci : s’il meurt, alors sa famille disparaîtra. En effet, les rêves de l’homme sont des projections possibles parce qu’il est vivant, soit grâce à la vie. Alors, s’il meurt, ses projections cesseront, et il ne rencontrera plus les siens. L’homme décidera alors de rester plus que jamais en vie.

Dans Barberousse, le maître nous réapprenait à regarder le monde, ses éléments et individus. Avec Dodes’kaden, Akira Kurosawa nous invite à projeter, avec notre regard – notre imagination, nos espoirs et nos souvenirs -, le meilleur de nous-mêmes sur le plus misérable et abominable de notre réalité. Avec sa galerie de personnages dressée sans aucun cynisme, le long métrage de Kurosawa pose une nouvelle pièce à son portrait total de l’humanité/l’humain, entre observation sans jugement et critique virulente ; violence et merveille ; poésie douce et poème guerrier ; épopée et tragédie ; réalité(s) et fantasmes ; haines ensanglantées et sérénités absolues ; entre bien d’autres choses.

Wild Side nous permet de redécouvrir le film avec une formidable copie vivifiant l’univers coloré de Kurosawa peintre. Accompagnée de quatre intéressants bonus (voir compléments plus bas) dont un livret écrit spécialement par Christophe Champclaux, l’édition possède un visuel soigné et précis, à la piste sonore plus que satisfaisante.

 EXTRAIT – Dodes’kaden

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DVD

Master restauré – Format image : 1.33, 16/9ème compatible 4/3 – Couleur – Format son : Japonais DTS Mono et Dolby Digital Mono – Sous-titres : Français – Durée : 2h15

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUE Blu-ray

Master restauré – Format image : 1.33 – Couleur – Résolution film : 1080 24p – Format son : Japonais DTS Master Audio Mono – Sous-titres : Français – Durée : 2h19

COMPLÉMENTS (exclusivement sur le Blu-ray)

Kurosawa en couleurs (36’)

Kurosawa par Kurosawa : entretien avec son fils Kazuko (39’)

Kurosawa par Kurosawa : entretien avec sa fille (13’)

+ un livret de 82 pages, écrit par Christophe Champclaux

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