Dans un jardin qu’on dirait éternel : amoureux du Japon

Précision du geste, perpétuation des traditions, respect et humilité. Comme dans un film d’Ozu, Dans un jardin qu’on dirait éternel résume l’esprit japonais dans une exquise économie de mots et de situations. Ce film, le premier du réalisateur Tatsushi Ōmori sorti dans les salles françaises et, hélas, le dernier de la comédienne Kirin Kiki, est un véritable bijou. La cérémonie du thé, immuable et ancestrale, y représente une parenthèse réflexive et profondément humaine dans le parcours d’une vie. Si l’on compare le film à la préparation d’un thé matcha, cette édition DVD distribuée par Arcadès en constitue assurément le wagashi, ces petites pâtisseries gourmandes et raffinées dont le goût nous rappelle l’affection que l’on éprouve pour ce pays fascinant qu’est le Japon.

Le Japon, une nation où l’ancestral côtoie l’ultramoderne au quotidien. L’image a beau être un lieu commun, sa réalité ne cesse de nous être rappelée. Et de nous envoûter. Un de nos coups de cœur de l’an dernier, Dans un jardin qu’on dirait éternel (Nichinichi kore kōjitsu) en est une éclatante démonstration. Neuvième film du réalisateur Tatsushi Ōmori, c’est seulement le premier que le public français a pu découvrir en salles. Un cadeau tardif (le film est sorti au Japon dès 2018, depuis lors Ōmori a déjà mis en scène quatre autres longs-métrages !) mais précieux, tant il dit énormément de choses sur la culture et les mentalités japonaises avec un raffinement inouï et une économie de moyens presque ascétique. En contemplant cette merveille, l’on se dit que quasiment rien n’a changé depuis Ozu, ce film récent aurait pu être tourné dans les années 50 – la couleur en sus. Relations sociales très codifiées, échanges intergénérationnels fondés sur le respect et la transmission, prévalence de la tradition collective sur l’individualité, leçons de vie distillées à partir de gestes et d’objets les plus anodins… Le film est comme un agrandissement d’un motif d’une toile peinte par Ozu : autour d’un thème, d’un rituel unique, il peint des images et déploie des émotions semblables.

Dans un jardin qu’on dirait éternel est l’histoire d’une parenthèse que s’offrent deux jeunes filles à un instant charnière de leur existence, celui où l’on devient adulte et où des choix compliqués s’imposent. La parenthèse n’a rien d’une récréation (année sabbatique, voyage ou aventure amoureuse), c’est même tout le contraire puisqu’elle implique une discipline et une concentration extrêmes. Noriko (Haru Kuroki) et sa cousine Michiko (Mikako Tabe) décident en effet de s’initier à la cérémonie du thé au sein d’une maison traditionnelle de Yokohama tenue par Madame Takeda (Kirin Kiki). La vénérable praticienne du chanoyu connaît sur le bout des doigts les nombreux gestes du cérémoniel incroyablement précis et codifié, summum du raffinement nippon inspiré du bouddhisme zen. Alors que l’apprentissage, logiquement laborieux au début, pouvait faire craindre une œuvre formaliste, rigide et gentillette ou, pire, une leçon de philosophie imperméable, c’est un phénomène bien plus subtil qui se manifeste.

Le titre de l’ouvrage de Noriko Morishita dont s’inspire le film est révélateur : La cérémonie du thé ou comment j’ai appris à vivre le moment présent. Les leçons de Mme Takeda sont comme l’antichambre de la vie, un moment de stase dans la cacophonie du quotidien. Peut-être remplissent-elles pour Noriko un rôle palliatif, face aux doutes, aux échecs et aux drames d’une vie qui n’a pas besoin d’atteindre les extrémités d’une tragédie antique pour exister, pour continuer à dérouler son fil et, de cette façon, nous sembler familière. Sans prétention critique mais reflétant la mentalité japonaise, le film est une formidable leçon de respect et d’humilité. Les deux jeunes filles peuvent initialement paraître en décalage avec l’univers figé dans le temps qu’est la cérémonie du thé. D’ailleurs, elles ne suivront pas le même chemin, Michiko finissant par faire le choix de partir aux Etats-Unis. Elle referme ainsi une parenthèse enchantée et poursuit sa route. Noriko, elle, s’investit pleinement dans ce qui devient un apprentissage.

Avec intelligence, sensibilité et bienveillance, le film décrit, à mille lieues du pensum philosophique, les vertus de la répétition des gestes, du temps qui passe, de l’épure, de la lenteur et du silence. Aux étapes de l’enseignement répondent le cycle des saisons et les années qui s’écoulent. In fine, ce n’est pas tant le thé matcha préparé par Mme Takeda et ses élèves qui infuse, mais un certain art de vivre. Il n’y aucun risque de confondre ce dernier avec une espèce d’illusoire échappatoire, quelque chose qui relèverait du spirituel ou de l’éphémère : l’extrême minutie des gestes que requiert la cérémonie certes chargée en symboles mais éminemment concrète, et à laquelle Mme Takeda veille rigoureusement, ramène sans cesse au réel. La vie qui se déroule au dehors, sur la scène principale, celle qui n’est pas occultée mais n’est pas le sujet principal du film, n’est jugée ni positivement ni négativement. Elle est simplement là, et chacun s’en sort comme il peut dès qu’il quitte le chashitsu. Dans cette incessante fuite en avant existentielle, le film affirme néanmoins l’importance d’un havre de paix, où l’on se retrouve et où rien d’autre n’existe que le temps présent et ceux avec lesquels on le passe.

Dans un jardin qu’on dirait éternel dit peu de choses, mais elles sont essentielles. Le film est extrêmement subtil mais jamais intellectualisant. Il est lent mais – à condition d’être sensible à son propos – jamais ennuyeux. Les trois comédiennes principales sont à l’image de leur personnage : très investies au service de l’œuvre. Il s’agit de la dernière prestation de Kirin Kiki, puisque la comédienne est décédée en 2018 à l’âge de 75 ans. Dans une carrière traversant six décennies, elle aura collaboré avec d’innombrables cinéastes japonais, parmi lesquels Toshiya Fujita, Nobuhiko Ōbayashi, Seijun Suzuki, Kon Ichikawa, Kinji Fukasaku ou Masahiro Shinoda. Sa fin de parcours fut à la hauteur de ce qu’elle représente dans le cinéma nippon puisque, avant ce film d’Ōmori, elle nous a ébloui dans plusieurs longs-métrages de Hirokazu Kore-eda (dont le génial Une affaire de famille, Palme d’or 2018 à Cannes) et les sublimes Délices de Tokyo de Naomi Kawase, où elle nous a ému aux larmes. Que son ultime apparition cinématographique le soit dans une œuvre traitant avec autant de sensibilité du passage du temps et de la valeur de la vie, est une coïncidence pour le moins touchante…

Synopsis : Dans une maison traditionnelle à Yokohama, Noriko et sa cousine Michiko s’initient à la cérémonie du thé. D’abord concentrée sur sa carrière dans l’édition, Noriko se laisse finalement séduire par les gestes ancestraux de Madame Takeda, son exigeante professeure. Au fil du temps, elle découvre la saveur de l’instant présent, prend conscience du rythme des saisons et change peu à peu son regard sur l’existence.

SUPPLÉMENTS

Deux compléments au film sont proposés par l’éditeur français. Le premier consiste en un making of d’une quarantaine de minutes. Cas assez rare, les images de tournage et les interviews (avec le réalisateur, les comédiens principaux, etc.) ont été tournées exclusivement sur le plateau, alors que le film était en train de se faire. L’intérêt n’est pas ce qui est dit (on n’y apprend pas grand-chose de plus que ce que l’on voit dans le film), mais dans ce qui n’est pas dit. Dans l’état d’esprit que l’on perçoit, et qui est dans la parfaite continuité du film. C’est avec étonnement que l’on assiste ainsi à certains rituels très codifiés. Par exemple, avant qu’on comédien tourne sa première scène, on le présente et le comédien salue ses partenaires et l’équipe technique. Tout le monde y passe, y compris Tatsushi Ōmori. Idem lorsque les comédiens viennent d’achever leur dernière prise : quelqu’un l’annonce et tout le monde se remercie pour le travail effectué ensemble. Où d’autre qu’au Japon verrait-on pareille chose ? La simplicité, l’humanité, le respect et le raffinement dominent dans tous les entretiens de plateau. Quelle belle leçon de sagesse nous offre ainsi la doyenne Kirin Kiki lorsqu’elle s’exprime sur la complexité et l’agitation du monde, dans lequel il est nécessaire de trouver un espace pour soi, une activité où l’on peut se retrouver et ne pas être trop dur avec soi-même. Simplicité, profondeur, concision : les mots de la comédienne ressemblent aux kakemonos ornant une des parois du chashitsu de Mme Takeda, ces rouleaux de tissus où chaque jour figure une formule calligraphiée différente.

Le deuxième bonus est amusant puisqu’il s’agit… d’un ensemble de vingt courtes leçons pour apprendre les bases de la cérémonie du thé, what else? N’espérez pas un seul instant qu’elles vous suffiront pour maîtriser la séquence de gestes incroyablement précis, mais ces quelques informations intéressantes suffisent à nourrir la curiosité, ce qui n’est déjà pas si mal.

Suppléments de l’édition DVD :

  • Making of du film
  • Vingt leçons de thé

Note concernant le film

4.5

Note concernant l’édition

4

Festival

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