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Portier de nuit (1974) de Liliana Cavani : la transgression au féminin

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En 1974, le sulfureux Portier de nuit marque, bien malgré lui, la naissance d’un des sous-genres les plus nauséabonds du cinéma bis italien. Cette histoire d’un ex-officier SS et d’une ancienne déportée renouant le fil d’une relation sadomasochiste née au sein d’un camp de concentration, ne manqua évidemment pas d’attiser le scandale. A une époque riche en ce genre de productions, le film fut pourtant conçu comme un drame érotique et psychologique, servi par deux comédiens reconnus, Dirk Bogarde et Charlotte Rampling. Il est l’œuvre d’une femme engagée, Liliana Cavani. La polémique la dépassa et finit par éclipser une carrière pourtant très intéressante. Retour sur une œuvre devenue culte.

Une cinéaste qui ne laisse pas indifférent

Née en 1933 en Emilie-Romagne, Liliana Cavani fait partie de cette génération d’artistes italiens qui fut profondément marquée par la guerre et l’opposition au fascisme. Nourrie dans le cadre familial par les œuvres de Marx, Engels et Bakounine, elle penche très tôt vers l’extrême-gauche du spectre politique. Diplômée en littérature et philologie à l’Université de Bologne en 1960, sa passion pour le cinéma l’entraîne à y tenter sa chance. Elle étudie le cinéma documentaire au célèbre Centro Sperimentale di Cinematografia de Rome – inauguré par Mussolini, né dans la même région qu’elle, ironie de l’Histoire… Embauchée par la RAI, ses premiers documentaires témoignent de son intérêt pour l’histoire et la politique, notamment une Histoire du IIIe Reich (Storia del III Reich), diffusé entre 1962 et 1963, qui marque le paysage télévisuel car il s’agit de la première évocation du totalitarisme allemand à être diffusé sur le petit écran. D’autres documentaires consacrés à Staline, la résistance ou Pétain (Lion d’Or à Venise en 1965 dans la catégorie documentaire) confirment ses centres d’intérêt, qui s’élargissent toutefois de plus en plus à des considérations sociales et religieuses.

Cavani se lance dans la réalisation de longs-métrages en 1966, et le mieux que l’on puisse dire est que son parcours sera jalonné d’œuvres « clivantes » – pour reprendre un mot à la mode. Dès Francesco d’Assisi (1966), tourné pour la télévision, c’est le scandale. Ce film influencé par les œuvres de Rossellini et Pasolini, peint un portrait du célèbre fondateur des Frères mineurs, personnage vénéré en Italie, qualifié à l’époque de « hérétique et blasphématoire » … Loin d’être effarouchée, la réalisatrice enfonce le clou avec Galileo (1968), nouvelle occasion de s’attaquer au dogme catholique. Également tourné pour la télévision, le film sera censuré et jamais montré, avant de miraculeusement trouver un distributeur pour une exploitation en salles. Cavani revient à ses réflexions politiques en 1970 avec I cannibali, charge contre l’état de la politique italienne contemporaine à travers le mythe d’Antigone. Elle s’intéresse ensuite, déjà, aux relations entre personnes marginales dans L’ospite (1971), puis tourne une œuvre tout à fait singulière – remarquée par Pasolini –, Milarepa (1973). 

Un film « sale et lubrique »

Lorsqu’on y regarde de plus près, il existe une filiation évidente entre Pier Paolo Pasolini et Liliana Cavani. Comme son aîné d’une dizaine d’années, les œuvres cinématographiques de la réalisatrice sont imprégnées de différentes disciplines intellectuelles – littérature, philosophie, histoire, mythologie, spiritualité. Comme Pasolini dès 1969 (Théorème), elle n’hésite pas à choquer. On notera sur ce point que Portier de nuit sortira un an avant Salò ou les 120 Journées de Sodome, les deux œuvres ayant bien des thématiques communes : la sexualité, le nazisme, les relations de puissance…

Même si, on l’a vu, plusieurs œuvres de Cavani ont déjà alimenté des polémiques, rien ne permettait d’anticiper le scandale que sera Portier de nuit. La cinéaste italienne se lance en effet dans une production plus conséquente et, surtout, elle dispose pour la première fois de deux stars britanniques, Dirk Bogarde et Charlotte Rampling (même si la célébrité de cette dernière est récente). Cela ne l’incite cependant pas à « s’assagir », bien au contraire, puisque Portier de nuit fera date dans l’histoire des polémiques du septième art !

Résumer l’histoire suffit à saisir la violence de la controverse. Nous sommes à Vienne, en 1957. Max, le portier de nuit taciturne d’un hôtel cossu, rencontre par hasard Lucia, qui y séjourne avec son époux, un chef d’orchestre. Ils se reconnaissent immédiatement. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Max était en effet un officier SS et il noua une relation sadomasochiste (il la tourmentait et la protégeait en même temps) avec Lucia, une prisonnière alors adolescente. Leurs retrouvailles une dizaine d’années après la fin de la guerre ne tournent cependant pas à la confrontation ; au contraire, ils renouent leur relation déviante ! Se déroulant dans deux huit clos successifs (l’hôtel, puis l’appartement de Max où s’enferme le couple sulfureux), le film baigne dans une atmosphère irréelle et malsaine, entre passions interdites, débauche, simulacre de procès que veut organiser une poignée d’anciens nazis, et quelques scènes-choc (pour l’époque), le tout strié de nombreux flashbacks du camp de concentration où ont eu lieu des expériences scabreuses (dont la célèbre scène de cabaret où Lucia danse et chante en allemand, seins nus, devant un parterre de nazis, coiffée d’une casquette d’officier SS et d’un pantalon à bretelles). Visuellement, bien des séquences ressemblent davantage à des cauchemars ou des fantasmes malades qu’à la réalité.

Esthétique nazie, érotisme dérangeant, passion sadomasochiste : on comprend que le film ne laissa personne indifférent à sa sortie. Si le courage de Liliana Cavani dans son exposition de la transgression sexuelle fut salué, le fait d’avoir situé celle-ci dans le contexte ô combien sensible – moins de vingt ans après les faits – de l’Holocauste fut dénoncé comme une exploitation de mauvais goût, voire franchement inqualifiable. La critique se déchaîna particulièrement outre-Atlantique où le célèbre Rogert Ebert (pour ne citer que lui) qualifia le film de « sale et lubrique, une tentative ignoble de titiller le spectateur en exploitant des souvenirs de persécution et de souffrance ». Malgré un réel succès initial dans les salles, la violence de la polémique autour de Portier de nuit finit par entraîner sa censure en Italie, son interdiction aux moins de 16 ans en France, et carrément son classement X aux États-Unis.

Sonder l’inconscient 

L’association du nazisme et de l’érotisme peut surprendre aujourd’hui, alors qu’elle a totalement disparu de l’inspiration artistique. Pour la comprendre, il faut, comme souvent, opérer une remise en contexte. Liliana Cavani fait partie de la génération « post-néoréaliste », celle qui, à l’image de Bertolucci ou Pasolini, constate l’échec du marxisme et voit dans les années 1970 – les fameuses années de plomb – une potentielle résurgence du fascisme. Cette crainte imprègne profondément une partie de son œuvre. On la retrouve ainsi dans Portier de nuit dans ce simulacre de procès que veut organiser le groupe d’anciens nazis, dont l’objectif ambigu semble être à la fois de se libérer de leur culpabilité (« N’ayons pas d’illusion, la mémoire n’est pas faite d’ombres, mais de regards insistants, de doigts pointés vers vous », dit l’un d’eux) et d’éliminer les témoins gênants. Max, peu conciliable dès le départ (il préfère se cacher « comme une souris d’église »), finit par devenir dangereux lorsqu’il renoue une relation passionnelle avec une ancienne victime, court-circuitant ainsi le rituel de purification. L’enfermement des amants dans l’appartement de Max, à la fin, renvoie même à celui qui caractérisait le camp de concentration. Sans jamais chercher de rédemption pour ses crimes, Max refuse donc d’effacer le passé, ce qui le rend indésirable aux yeux de ses anciens « collègues » …

Chez Cavani, la préoccupation de la renaissance éventuelle du fascisme est renforcée par le fait que, depuis le tournage de son documentaire Storia del III Reich (qui entraîne la réalisation d’un autre documentaire, Il Giorno della Pace), elle est convaincue que le refoulement et la volonté d’oublier le fascisme nourrissent, en Italie, son retour sous une forme nouvelle, dans le contexte d’un affrontement violent entre les politiques extrêmes. Dans un ouvrage consacré au Portier de nuit, publié l’année de la sortie du film, la réalisatrice explique que lors des entretiens menés pour Il Giorno della Pace, une ancienne déportée à Dachau lui raconta que, pendant trois ans, elle revint chaque été sur les lieux de son supplice. « C’est la victime, plutôt que le bourreau, qui retourne sur le lieu du crime. Pourquoi ? Il faudrait sonder l’inconscient pour le savoir. », écrit Liliana Cavani. C’est l’intérêt pour cet étrange syndrome de Stockholm, un phénomène psychologique rendu populaire par le criminologue suédois Nils Bejerot en 1973, qui est à l’origine directe de Portier de nuit.

La crainte d’un retour des chemises brunes s’explique donc par un contexte de tensions politiques et d’une évolution de l’inconscient collectif transalpin vers un oubli pouvant se muer en déni. Quid de la puissance d’attraction érotique du fascisme ? Le lien est plus tordu mais loin d’être isolé. Ainsi, ce n’est pas un hasard si Liliana Cavani est allée chercher ses deux comédiens principaux dans Les Damnés de Luchino Visconti (1969), un chef-d’œuvre dont Portier de nuit se présente comme une version plus choquante (et moins aboutie). Rappelons que ce film met en scène la montée du nazisme dans l’Allemagne industrielle des années 1930, à grand renfort de violence et de perversité sexuelle, illustrée notamment par l’orgie homosexuelle avant la Nuit des Longs Couteaux. Portier de nuit fait d’ailleurs explicitement référence à ce film, à travers plusieurs scènes de viol (dont celle, particulièrement glauque, d’un déporté sous les regards inexpressifs d’autres prisonniers, sur fond de La Flûte enchantée de Mozart). Quant à Helmut Berger travesti en Marle Dietrich dans l’œuvre de Visconti, Portier de nuit y rend hommage via la chanson de Marlene Dietrich qu’entonne une Lucia lascive dans la scène de « cabaret nazi » mentionnée plus haut. Ajoutons que Cavani ne fut pas la seule à être marquée par Les Damnés ; il suffit de songer à son héritage dans le cinéma de Rainer Werner Fassbinder…

Érotisme et héritage putassier

Le rapport classique entre désir et pouvoir explique la force d’attraction érotique conférée fréquemment à cette époque au fascisme/nazisme. Fascinating fascism est d’ailleurs le titre que l’essayiste et romancière américaine Susan Sontag donne en 1975 à un ouvrage dans lequel elle s’interroge sur ce sujet. Décrivant le caractère théâtral du fascisme, elle le compare, dans la sphère intime, au sadomasochisme, par définition la forme de sexualité la plus théâtrale. Elle semble ainsi décrire très exactement le propos et l’esthétique de Portier de nuit, un film aux références multiples à l’opéra : le mari de Lucia est chef d’orchestre, l’hôtel où travaille Max est littéralement l’Hôtel de l’Opéra (Hotel zur Oper) et la bande-son fait appel à Mozart et à Gluck. Il convient d’y ajouter d’autres arts du spectacle auxquels le film fait appel, comme le cabaret (les soirées grotesques et sordides organisées par les nazis au sein du camp de concentration) ou le théâtre (le « procès » que veulent mettre en scène les anciens nazis). De manière générale, le film baigne dans une atmosphère déréalisée où les faits sont mis en scène – notamment dans ces flashbacks à la teinte verdâtre, qui ne correspondent qu’aux fantasmes érotiques de Max, qui altère des souvenirs probablement beaucoup plus sordides… Enfin, on trouve dans le film plusieurs personnages grotesques, comme tirés d’un spectacle burlesque, à l’instar de la comtesse Stein (Isa Miranda), une cliente qui reçoit les faveurs sexuelles du personnel de l’hôtel, et du danseur Bert (Amedeo Amodio), qui entretient une relation plus qu’ambiguë avec Max (et qui est sans doute lui aussi une ancienne victime de viol). Sont-ils eux aussi déformés par l’imagination maladive de Max ? A vrai dire, tous les personnages ressemblent à une caricature et jouent un rôle. Max et Lucia sont les seuls à s’en différencier car, s’ils mettent en scène leur relation sexuelle, leurs sentiments sont sincères et ils les défendront jalousement jusque dans la mort.

Sans le réaliser, Liliana Cavani signe, avec Portier de nuit, la naissance d’un sous-genre du cinéma d’exploitation promis à un avenir court mais intense, même s’il faut ajouter Les Damnés, Salò ou les 120 Journées de Sodome et Madame Kitty (Tinto Brass/1976), notamment, au rang des autres films d’auteur (sadiconazista en italien) qui ont inspiré ces films bis aux prétentions nettement moins honorables. Le succès-surprise de Ilsa, la louve des SS (Don Edmonds/1975), l’histoire d’un officier SS féminin à la poitrine généreuse – et généreusement dévoilée à l’écran – pratiquant des expériences perverses sur les prisonniers, ouvre la brèche de l’infâme nazisploitation (également nommée nazi porn, un terme un brin exagéré), sous-genre du cinéma bis italien auquel plusieurs dizaines de longs-métrages se rattacheront dans les années 70. Situées la plupart du temps dans des camps de concentration ou des bordels nazis, ces séries Z fauchées et au mauvais goût sidérant (mais assumé), mettent en scène des nazis s’adonnant à toutes sortes d’expérimentations déviantes, dans un cocktail de gore, de sadisme et de porno soft. Elles ne rencontreront guère de succès commercial, à quelques exceptions près, et disparaîtront au milieu des années 80 – comme l’ensemble de la production bis italienne, par ailleurs.

Quel regard actuel ? 

Alors que le vent de la polémique est aujourd’hui retombé et que le film a en partie été réhabilité (projection en France en 2012 dans une version restaurée), quel regard porter sur Portier de nuit ? D’abord, soulignons le courage des deux comédiens principaux, qui se retrouvèrent quelques années après avoir tourné ensemble dans Les Damnés de Visconti, pour avoir accepté un rôle difficile, ambigu et ingrat. On retiendra surtout la prestation de Dirk Bogarde, qui mit sa carrière en jeu (il n’était pas vraiment connu pour des rôles licencieux) afin d’interpréter ce personnage dont l’apparence agréable – à 53 ans il était toujours fort bel homme – cache un passé et des fantasmes abjects. Quant à Charlotte Rampling, on saluera son engagement total dans ce film dans lequel les scènes de nudité et de violence sexuelle sont fréquentes, mais sa froideur – consciemment cultivée pour ne pas susciter d’empathie – dessert à notre sens plusieurs séquences du film.

L’audace de Liliana Cavani ne souffre aucune contestation, d’autant plus qu’elle s’est attachée à ne conférer aucune sensualité aux nombreuses scènes de sexe, contrairement aux futures productions de la nazisploitation. Paradoxalement, cette intention louable de ne pas verser dans le putassier constitue peut-être, avec le recul, la faiblesse principale du film. Non pas que Portier de nuit pèche par manque de vulgarité, mais la pudeur en matière de sexe et de violence n’élève pas la forme au niveau d’abjection du scénario. Par conséquent, il nous reste l’histoire d’une ancienne prisonnière battue et violée, qui n’est jamais présentée comme une victime. Le formalisme du film le maintient en permanence dans un érotisme dépourvu d’un regard d’auteur. On est loin de la vision d’un Sade ou d’un Dostoïevski dont Cavani se réclame pourtant, qui brouillèrent les pistes entre les rôles du bourreau et de la victime. Le fait que Lucia ne soit pas présentée comme une victime est louable car le film évite ainsi la voie évidente, mais qu’est-ce qui anime alors ce personnage ? Non l’instinct de survie ou l’amoralité, mais simplement une libido détraquée ? Si elle n’est pas innocente, de quoi Lucia est-elle coupable, au juste ? Le seul personnage qui témoigne de sentiments humains est, ironiquement, l’ancien SS Max, qui avoue dans une scène touchante son amour sincère pour Lucia. La froideur énigmatique de cette dernière, la rédemption que semble presque mériter Max, ainsi que la conclusion du film placée sous le signe du romantisme noir, laissent une impression d’inachevé. Liliana Cavani a posé dans son film des questions passionnantes et elle n’a pas craint de choquer les consciences. Pour autant, elle a manqué d’une vraie vision d’auteur, dépassant l’esthétique choquante, qui permette de cristalliser non un message politique (après tout, rien ne l’y obligeait), mais simplement un propos, une réflexion cohérente et assumée jusqu’au bout.

Synopsis : Vienne, 1957. Max, ex-officier SS, s’est reconverti en portier de nuit dans un grand hôtel. Il se retrouve un jour face à Lucia, un fantôme de son passé. En effet, elle était l’une de ses prisonnières dans un camp de concentration où ils ont vécu, à l’époque, une histoire d’amour passionnelle et brutale. Toujours attirés l’un par l’autre, leurs retrouvailles troublantes ne plairont pas à tout le monde…

Portier de nuit : Bande-annonce

Portier de nuit : Fiche technique

Titre original : Il portiere di notte
Réalisatrice : Liliana Cavani
Scénario : Liliana Cavani et Italo Moscati
Interprétation : Dirk Bogarde (Max), Charlotte Rampling (Lucia), Philippe Leroy (Klaus), Gabriele Ferzetti (Hans Fogler), Giuseppe Addobbati (Stumm), Isa Miranda (Comtesse Stein), Amedeo Amodio (Bert)
Photographie : Alfio Contini
Montage : Franco Arcalli
Musique : Daniele Paris
Producteur : Robert Gordon Edwards
Société de production : Lotar Film
Durée : 118 min.
Genre : Drame Erotique/Psychologique
Date de sortie : 3 avril 1974
Italie/France – 1974