Nausicaä de la vallée du vent : naissance de l’héroïne selon Hayao Miyazaki

En 1984, Ghibli n’existe pas encore, mais le succès de Nausicaä de la vallée du vent n’est pas pour rien dans la décision de Miyazaki de fonder le célèbre studio.

L’héroïne de Nausicaä de la vallée du vent est purement made in Hayao Miyazaki : elle est jeune et puissante, elle se bat contre les forces de la nature et les destructions humaines. Le dessin est d’une belle complexité, le visage de Nausicaä est poupon mais le monde qui l’entoure est d’un fantastique sombre et en pur contraste avec des films plus enfantins comme Mon voisin Totoro. Cette très belle réussite est aussi un chant d’humanité, nous appelant à écouter la nature qui nous entoure. Un prélude au plus désabusé Princesse Mononoké et sa violence stylisée, son monde véritablement malade. Tous ces films sont à voir en ce moment sur Netflix. La plateforme de streaming a en effet acquis près de 21 films du studio japonais. Nausicaä de la vallée du vent arrive lors de la seconde phase du 1er mars avec des titres comme Le Royaune des chats. Il faudra attendre le 1er avril pour découvrir le tout dernier film de Miyazaki en date : Le Vent se lève. Cette belle acquisition est l’occasion non seulement de rehausser le niveau du catalogue, mais aussi de revenir sur des films puissants et dévastateurs, autant que la nature l’est par le monde des hommes.

Une héroïne en phase avec la nature 

Nausicaä est d’emblée montrée comme une héroïne proche de la nature. Elle se déplace avec une grande légèreté dans son avion monoplace et va vite apprivoiser un animal à priori sauvage : un renard-écureuil, prénommé Teto par la jeune fille. Ce second long métrage impressionne par sa maîtrise et les questions qu’il soulève. Il s’agit de l’adaptation d’un manga publié par Miyazaki lui-même dans le magazine japonais Animage entre 1982 et 1994. Ce petit trésor est aujourd’hui publié en France chez Broché dans pas moins de 7 volumes. Miyazaki y détaille les origines de son héroïne, sa toute première au cinéma, Nausicaä. Elle serait un alliage entre deux héroïnes qui ont fasciné Miyazaki : la Nausicaa de L’Odyssée. A laquelle s’ajoute : « En découvrant Nausicaa, je me suis remémoré une héroïne japonaise. Rencontrée dans Konjaku Monogatari (histoires qui sont maintenant du passé), cette jeune fille, issue d’une famille de l’aristocratie et surnommée « la princesse qui aimait les insectes », bien qu’en âge de se marier, continuait à parcourir les plaines en s’émerveillant des métamorphoses des chenilles en papillons, et était considérée par ses pairs comme une excentrique ». Miyazaki oppose donc d’emblée son héroïne aux conventions car déjà enfant, dit-il, il s’inquiétait pour le devenir d’une jeune fille refusant à ce point les conventions. Elle est donc résolument libre et moderne. Mais la Nausicaä de Miyazaki vit dans un monde où les chenilles ne se transforment plus en papillons. Nous sommes plus de mille ans après une énorme catastrophe et Nausicaä vit tout près de la mer de la décomposition. L’air est devenu irrespirable et la terre est recouverte d’une forêt où les insectes sont rois et n’hésitent pas à attaquer les hommes. Au milieu de tout cela, Nausicaä, qui n’est pourtant pas un garçon comme le souligne son patriarche, s’apprête à prendre la suite de son père trop affaibli. Or, elle ne se retrouve pas vraiment à la tête d’une vallée pacifique puisqu’une guerre se prépare. Heureusement, elle ne se laisse pas facilement impressionnée.

Ecologie et jeune fille en feu

L’univers décrit dans la version papier du manga est d’une très grande richesse et finesse, mais déjà dans le film, la relation entre Nausicaä et ces grands Ômus est gigantesque et d’une grande noirceur. Pourtant, beaucoup de couleurs s’échappent également du métrage. Avant la totale destruction que prévoit Princesse Mononoké, il y a encore de l’espoir dans la chevelure rougeoyante de Nausicaä. C’est une jeune fille en feu, crépitant pour une nature en détresse. Pourtant, la nature se rebelle déjà et sait s’adresser à des alliés de poids: « tuer , tuer » est le chant que Nausicaä entend s’élever de la forêt et qui la pousse à s’y rendre malgré le danger. Car l’héroïne de Miyazaki fait fi du danger et de la peur. C’est une enfant mais consciente du monde qui l’entoure, connectée à lui. Elle est proche de la nature et invite le spectateur à la contempler. Miyazaki lui donne une grande importance et déploie des paysages époustouflants, chaotiques à l’image des Ômus dont Nausicaä explore les carapaces laissées après les mues. Ces bestioles sont géantes et recouvertes de quatorze yeux la plupart du temps rouges de colère. Ce que recherche l’héroïne, ce n’est pas à les détruire mais à les apaiser. Le combat n’est donc que celui de la préservation, de la recherche d’une harmonie possible. Pourtant, il s’agit aussi de regarder l’humanité et ses destructions en face, sans fioritures. L’objectif est donc bien l’équilibre, un message écologiste auquel nos actuels discours ont tout à envier.

Humanité contradictoire

La force du film est donc celle-ci : mettre en avant une héroïne comme forme d’espoir, un être qui ne souhaite pas le pouvoir. Car c’est lui qui est destructeur. Nous nous trouvons dans le futur et les personnages sont revenus à une certaine frugalité par la force des choses, mais leurs désir de pouvoir, d’extension des territoires acquis les poussent à commettre de nouveau les mêmes erreurs. Une sorte de champ de force autodestructeur et cyclique. Un contraste si bien rendu récemment dans les mots de  Ian Mc Ewan (dans Une Machine comme moi) qui pourrait à eux seuls résumer une grande partie de l’oeuvre de Miyazaki : « On crée une machine possédant l’intelligence et la conscience  de soi, et on la précipite dans notre monde imparfait. Un tel esprit conçu selon des principes généralement rationnels, bienveillants envers autrui, se trouve vite aux prises avec un ouragan de contradictions. Nous en avons fait l’expérience, et la liste nous fatigue d’avance.  Nous pouvons guérir des millions de maladies mortelles. Des millions de gens vivent dans la misère alors qu’il y a de quoi les nourrir. Nous dégradons la biosphère alors que nous savons qu’elle est notre seule demeure. Nous nous menaçons les uns les autres avec les armes nucléaires tout en sachant  où cela peut nous conduire. Nous adorons les créatures vivantes, mais nous autorisons une extinction massive des espèces ». C’est pourquoi Nausicaä de la vallée du vent est un film résolument intemporel,  beau à pleurer, une merveille qui nous met face à nos contradictions.

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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