La Honte d’Ingmar Bergman: la désolation de l’humain

LeMagduciné met les petits plats dans les grands et fait la revue en long en large de la filmographie de l’un des maîtres du cinéma, Ingmar Bergman. Il est temps cette fois ci, d’évoquer non sans peine, La Honte, film qui, comme souvent chez le cinéaste, s’attaque avec pessimisme à la sphère du couple et à son délitement progressif.

Ingmar Bergman, renoue une nouvelle fois avec son duo d’acteur Max Von Sydow et Liv Ullmann, pour disséquer le couple et sa déchéance. Cette fois, au lieu de passer par l’horizon du fantastique en entrant dans l’imaginaire d’un artiste ayant peur de créer comme c’était déjà le cas dans L’Heure du Loup, le cinéaste évoque le couple par le prisme de la guerre. La guerre est utilisée à la fois comme une évocation métaphorique des responsabilités et des soubresauts du foyer mais est aussi un contexte déshumanisé qui permet de faire rencontrer le chaos avec l’intimité recluse de deux personnes qui vont changer de visages avec le temps. Dès le début de son film, le réalisateur scrute le quotidien de deux amoureux, qui mènent sur une île une vie sans obstacles et qui s’intéressent très peu à ce qui se déroule à l’extérieur. Ils vivent un peu en autarcie.

Elle, veut prendre les devant, s’avère pleine de vitalité et est assez fougueuse ; lui est fatigué et n’a pas une grande passion pour les tâches du quotidien et se retranche derrière une certaine morosité. On remarque d’emblée, un clivage tangible entre les deux, même si cela reste seulement dans la sphère des non dits. Par sa mise en scène, sa faculté à matérialiser les petits gestes du quotidien, Ingmar Bergman éblouit par sa grande maitrise visuelle, à la fois pour isoler le personnage dans le champ et nourrir ses sombres questionnements mais est aussi impressionnant pour dévoiler la souffrance intime et cette perspective de voir des personnages en rupture avec la guerre qui arrive.

Pourtant, alors que le couple se délite petit à petit, se voit s’opposer sur des sujets qui font le cœur d’une réciprocité, comme la question sur le fait d’avoir un enfant ou non, la guerre va surgir et faire exploser les barrières autant internes qu’externes que le couple avait installées. Dans cette période, qui verra les assaillants arriver, des morts en pagaille, la torture déchirer les corps, la détérioration d’un paysage devenant apocalyptique, le couple ne va pas se connecter et sortir vainqueur de cette difficile atmosphère mais va au contraire, voir leurs certitudes se dérober sous leurs pieds. On ne comprend pas toujours les raisons de cette guerre, ni les motivations de chacun, mais ce n’est en aucun cas le but du réalisateur de légitimer une quelconque once de guerre.

Au contraire, le fait que cette guerre ne soit pas nommée (même si le spectre de la guerre du Vietnam n’est jamais loin), accentue les tourments, la violence des deux camps qui s’opposent et les critiques du cinéaste envers ce drame. La caméra s’arrête sur ses conséquences dévastatrices sur l’humain et les mises à l’épreuve qu’il devra subir pour continuer à subsister. Sauf que des choix seront à la portée du couple, et cela aura une incidence sur leur déshumanisation progressive, leur haine envers l’autre notamment chez Jan, qui mutera petit en petit en monstre sans âme.

A partir de cette guerre, Ingmar Bergman déploie toute la magie de son savoir faire, et instaure une ambiance de souffre, de mort époustouflante, et de désolation perpétuelle qui écarte toute forme d’héroïsation de ses protagonistes. La déshumanisation de ses personnages est visible aussi par la froideur représentée par ce couple, qui maladroitement et sans grande vertu, n’a que pour but de survire à ce drame quitte à tuer ou à délaisser sa dignité. Mais à aucun moment, cette caractéristique devient une limite à l’ampleur promise par l’œuvre.

Comme l’atteste Persona et L’heure du loup notamment, l’émotion initiée chez Bergman est parfois théorisée mais cette théorisation des enjeux n’est pas un frein à la puissance dramatique qui se joue sous nos yeux. C’est alors un récit initiatique poétique de deux personnes qui débute, un couple désemparé qui évitait à tout prix la communicabilité avec l’extérieur et qui se voit pris au piège des maux du monde. Bergman s’interroge avec pertinence, nous interroge sur l’Humain, sa capacité à résister aux combats et aux difficultés  du monde quitte à tomber dans les affres du chaos et de la déshumanisation. 

Bande annonce – La Honte

Synopsis : Sur une île, un couple de musiciens se retrouve plongé dans une guerre civile.

Fiche technique – La Honte

Réalisateur : Ingmar Bergman
Scénariste : Ingmar Bergman
Acteurs : Liv Ullmann, Max von Sydow
Photographie : Sven Nykvist
Genre : Drame/Guerre
Durée : 1h42mn
Date de sortie : 29 septembre 1968

Suède – 1968

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Yi Yi : les angles morts de l’existence

"Yi Yi", ultime film d’Edward Yang, déploie une fresque sensible où une famille taïwanaise traverse doutes, silences et bouleversements intimes. À travers Taipei en mutation, le cinéaste explore la modernité, la transmission et les angles morts de nos existences. Cette analyse revient sur la puissance émotionnelle, la précision formelle et l’héritage durable de ce chef-d’œuvre.

Mahjong : les mirages du capitalisme

Dans "Mahjong", Edward Yang transforme le Taipei des années 1990 en un labyrinthe urbain où argent, illusions et identités en dérive s’entrechoquent. Satire féroce d’une mondialisation naissante, le film dévoile des êtres dispersés comme des tuiles, en quête d’amour, de sens et de ce que l’argent ne pourra jamais acheter. Un portrait lucide, nerveux et profondément humain.

Confusion chez Confucius : Anatomie du désordre

À travers "Confusion chez Confucius", Edward Yang dépeint un Taipei en pleine métamorphose, où modernité, ambition et valeurs traditionnelles s’entrechoquent. Entre satire sociale, portraits intimes et quête d’indépendance, le film explore le travail, l’art, les relations et les fractures d’une société qui évolue plus vite que ceux qui la vivent. Une fresque lucide et poétique sur l’identité taïwanaise face à la modernité.