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Rétro Coen: Barton Fink – Critique du film

Ce que le manque d’inspiration nous a apporté de meilleur

C’est en se retrouvant en manque d’inspiration lors de l’écriture de leur troisième film, Miller’s Crossing, que les frères Coen se sont mis d’accord pour faire du suivant la chronique d’un scénariste connaissant le même problème. Mettant de côté le détournement de films noirs, qui faisait le ciment de leurs premiers films, les deux frères ont tenu à revenir sur une période charnière d’Hollywood, celle de la fin de l’âge d’or des studios, suite à laquelle les scénaristes vont accéder à une certaine reconnaissance, tout en gardant leur regard cynique sur l’Amérique en insistant sur la place d’exécutants qu’occupaient jusque-là les auteurs à Hollywood. En donnant à John Turturro, déjà présent dans Miller’s Crossing, le rôle de ce dramaturge directement inspiré par Clifford Odets (auteur de Les Enchainés et Le Grand Chantage), l’acteur a trouvé le rôle de sa vie.

Dès son accueil à Cannes, Barton Fink entra dans la légende du 7ème Art puisqu’aucun autre film avant lui n’avait cumulé le prix de la meilleure interprétation masculine, le prix de la mise en scène et la Palme d’or (et aucun autre film ne le pourra plus puisque le film a même donné son nom à une jurisprudence de non-cumul des prix). Les critiques presse furent dithyrambiques et, même si le box-office ne permit pas à la production de rentrer dans ses frais, Barton Fink est assurément le film qui révéla les frères Coen au public européen, puisqu’il atteint près d’un demi-million de spectateurs en France (ils devront toutefois attendre Fargo, cinq ans plus tard, pour réellement être connus du grand public américain).

Si le film a tant divisé la critique et le grand public, c’est essentiellement parce qu’il mêle à ses références cinématographiques et littéraires, une dimension métaphysique assez retors. Coté références, il faut noter que le héros n’est pas l’unique personnage à être vraiment inspiré d’une personnalité bien réelle. Le nabab Jack Lipnick (Michael Lerner) est à lui seul un mélange entre Harry Cohl (l’autoritaire directeur de la Columbia à qui il emprunte son tempérament) et de Louis B. Mayer (le cofondateur de la MGM à qui il emprunte le physique ventripotent). De façon plus évidente, le romancier alcoolique W.P. Mayhew (John Mahoney) est lui, directement calqué sur William Faulkner qui, lui aussi, connut quelques troubles après avoir été débauché par Hollywood. Même s’ils ne sont pas percutants, ces parallèles appuient fortement la pertinence du propos sur l’industrie cinématographique proposé par les auteurs.

Pour ce qui est de la lecture métaphorique ce sont, à l’inverse, toutes les scènes se déroulant à l’intérieur de l’hôtel Earle qui méritent réflexion. Sans entrer dans une analyse profonde des éléments de la mise en scène, il n’est pas compliqué de considérer cette chambre sordide dont les murs se détériorent, cette photo d’une belle femme au bord de la mer et ce mystérieux voisin envahissant comme une allégorie de l’intérieur même de la psyché de Barton Fink. La preuve du talent de réalisateurs des Coen est justement de nous faire ressentir, à quel point cet environnement devient plus oppressant, tandis que la phobie de la page blanche envahit Barton. Dès lors, la réalité des évènements survenant dans l’hôtel devient incertaine, et la nature de Meadow (John Goodman), comme alter-égo maléfique de Barton ou comme représentation de ses angoisses, reste à débattre. Quoi qu’il en soit, les dialogues qu’ils entretiennent, sont d’une saveur mythique tant ils dénoncent avec violence l’outrecuidance des élites intellectuelles et leur mépris pour le peuple dont ils prétendent vouloir dépeindre le quotidien, à travers des œuvres sociales rendues, de fait, vides de sens.

En s’attaquant aussi bien à l’absence de considération artistique du système hollywoodien qu’aux auteurs dédaigneux, et en mêlant une comédie décalée à une fable philosophique, Joel et Ethan Coen ont réussi à signer un film lyrique, particulièrement pertinent et intemporel, sur les affres de la création. Barton Fink est définitivement un des plus grands chefs d’œuvre des années 90 et une véritable leçon de cinéma.

Synopsis : New-York. 1941. Les critiques encensent une pièce de théâtre mettant en scène la réalité des marchands de poissons. Son auteur, le timide mais passionné Barton Fink se voit offrir des opportunités de carrière à Hollywood. D’abord réticent, il accepte de s’y rendre et s’installe à Los Angeles, dans un hôtel glauque. Il reçoit ses ordres de l’extravagant patron de Capitol Pictures. Mais, dans cet univers qui lui est inconnu, la phobie de la page blanche va vite le rattraper.

Barton Fink : Bande-annonce

Barton Fink: Fiche Technique

Réalisateurs : Joel et Ethan Coen
Scénario : Joel et Ethan Coen
Casting : John Turturro, John Goodman, Michael Lerner, Steve Buscemi, Judy Davis, John Mahoney, Tony Shalhoub, Jon Polito….
Scénario : Joel et Ethan Coen
Musique : Carter Burwell
Chef Opérateur : Roger Deakins
Montage: Joel et Ethan Coen
Producteurs : Joel et Ethan Coen
Maisons de production : 20th Century Fox, Circle Films, Working Title Films
Distribution (France) : Bac Films
Genre : Comédie, Drame
Genre : Comédie dramatique
Durée : 113 min
Date de sortie : 25 septembre 1991

Etats-Unis – 1991

 

Jauja, un film de Lisandro Alonso : Critique

Synopsis : Un avant-poste reculé au fin fond de la Patagonie, en 1882, durant la prétendue « Conquête du désert », une campagne génocidaire contre la population indigène de la région. Les actes de sauvagerie se multiplient de tous côtés. Le Capitaine Gunnar Dinesen arrive du Danemark avec sa fille de quinze ans afin d’occuper un poste d’ingénieur dans l’armée argentine. Seule femme dans les environs, Ingeborg met les hommes en émoi. Elle tombe amoureuse d’un jeune soldat, et tous deux s’enfuient à la faveur de la nuit. À son réveil, le Capitaine Dinesen comprend la situation et décide de s’enfoncer dans le territoire ennemi pour retrouver le jeune couple. JAUJA est l’histoire de la quête désespérée d’un homme pour retrouver sa fille, une quête solitaire qui nous conduit dans un lieu hors du temps, où le passé n’est plus et l’avenir n’a aucun sens….

Lost in la pampa.

Jauja s’ouvre sur une image pleine de promesses. La promesse d’en prendre plein les yeux, avec ce format « presque » carré, 4:3 plus exactement. La britannique Andrea Arnold, qui a déjà filmé deux fois dans ce ratio (pour Fish tank et les Hauts de Hurlevent), dit en substance que lorsqu’on filme une seule personne, ce qui est le cas  ici la plupart du temps, le format 4:3  est celui qui le plus « respectueux » de cette personne, celui qui lui donne le plus d’ « humanité ».  Cette première image de Jauja (celle-là même de l’affiche) n’est pas certes pas celle d’une personne unique, mais deux, un père et sa fille regardant dans de directions opposées, mais unis comme des siamois, perdus dans l’immensité de la pampa : Andrea Arnold a raison, il est vrai qu’immédiatement, ces personnages nous attirent par la très grande mélancolie, par la grande solitude qu’ils dégagent ; une grande humanité en effet.

La deuxième, puis la troisième scène confirment cette première impression d’un film différent, libre et sans concession : un soldat en train de manger, les mains et le visage passablement ensanglantés, un autre, nu dans un petit étang, en train de se masturber, tous très visiblement comme en phase totale avec la nature. Peu de mots sont échangés, mais l’extraordinaire beauté formelle de ces scènes ne demande rien de plus à ce stade : des couleurs à la limite du surréel, des cadrages au cordeau, une profondeur de champ qui donne aux personnages toute la latitude nécessaire pour entrer et sortir du cadre…

Lisandro Alonso est un cinéaste argentin très confidentiel, dont les œuvres  n’ont n’a pas forcément eu une audience étendue, pas en France en tout cas. Avec une sortie nationale dans 29 salles, Jauja bat une sorte de record personnel. Car le film serait celui qui est le plus accessible des 5 qu’il a tournés jusqu’à présent. En apparence, une histoire simple d’un officier danois parti à la conquête de la Patagonie avec sa fille Ingeborg. Nous sommes en 1882, le capitaine Gunnar Dinesen travaille avec l’armée argentine à la conquête du mythique territoire de Jauja (un mythe qui fait partie de la culture inca, et  qu’un cartel au tout début du film décrit à la fois comme une terre d’abondance et une terre de perdition). Accompagné pour des raisons inexpliquées par sa jeune fille de 15 ans, obsédé par la protection de sa virginité face à des soldats qu’il traite de « porcs immondes », il se retrouve à arpenter le désert de Patagonie lorsqu’ « Inge » disparaît en compagnie de Corto, un soldat jeune et rustre dont elle est tombée amoureuse, un homme avec lequel on découvre qu’elle ne peut même pas communiquer, lui parlant espagnol, elle danois.

Cette thématique proche de la prisonnière du désert de John Ford, qu’Alonso affirme pourtant n’avoir jamais vu, est en réalité un prétexte pour autre chose, une chose qu’on n’arrive pas à saisir, dont nous ne sommes pas sûre que le réalisateur lui-même a saisi. Le film est minéral, organique, il y a quelque chose des films du mexicain Carlos Reygadas dans ce Jauja, en particulier du très éprouvant Post Tenebras Lux, la même veine pseudo-mystique, la même place allouée à la nature, les mêmes apparitions plus ou moins cauchemardesques. Nous suivons le personnage de Viggo Mortensen dans ses pérégrinations à travers un désert qui change radicalement de nature au fur et à mesure de son avancée, avec un paysage de bord de mer plutôt accueillant au début, puis une pampa luxuriante, pour finir en  cratères lugubres, dont le caractère lunaire fait penser que le personnage s’enfonce de plus en plus vers un ailleurs hors de notre portée. Cette impression est définitivement validée par l’apparition de guerriers qu’on dirait incas, ou encore d’une sorte de pythie, une femme du passé, du futur, on ne sait pas, on ne sait plus. Après ces rencontres, le personnage devient quasiment christique, écrasé de souffrance. Et les vingt dernières minutes du film achèvent de montrer à quel point le film lui-même devient autre.

Jauja est un film difficile, qui demande plus que l’attention du spectateur. Il demande son abandon, sa capacité à « dé-rationnaliser », à entrer en empathie non pas avec les personnages, mais avec le réalisateur lui-même, dans sa manière vaguement autistique de vouloir nous dire sa vérité. Mais c’est également un film d’une beauté époustouflante, où chaque scène est construite pour faire d’inoubliables tableaux vivants, avec l’aide de Timo Salminen, le chef opérateur d’Aki Kaurismäki.

Viggo Mortensen a-t-il eu raison de jouer dans Jauja et de le co-produire ? Il interprète en tout cas d’une manière totalement convaincante cet homme qui se laisse littéralement avaler par le désert, qui se laisse déposséder de lui-même. Cependant, l’émotion a du mal à passer, tant la frustration est grande face à la dérive incessante du film, face à son côté insaisissable. Et malgré toute la beauté offerte par Alonso, le rythme extrêmement contemplatif du film écartera une partie des spectateurs de son chemin.

Jauja – Bande-annonce VOST

Jauja : Fiche Technique

Titre original : Jauja
Réalisateur : Lisandro Alonso
Genre : Drame, Western
Année : 2014
Date de sortie : 22 avril 2015
Durée : 109 min.
Casting : Viggo Mortensen, Ghita Norby, Villbjork Malling Agger, Esteban Bigliardi, Adrian Fondari
Scénario : Lisandro Alonso, Fabian Casas
Musique : Viggo Mortensen
Chef Op : Timo Salminen
Nationalité : France, Mexique, Argentine…
Producteur : Rémi Burah, Ilse Hughan, Andy kleinman, Viggo Mortensen, Sylvie Pialat, Jaime Morandia, Helle Ulsteen
Maisons de production : 4L, Arte, Canal Brasil, CNC, Fortuna Films, Les films du Worso, Kamoli Films,…
Distribution (France) : Le Pacte

 

Rétro Coen : Miller’s Crossing – Critique du film

Miller’s Crossing, un film noir… si noir que la fantaisie n’y a pas sa place !

Synopsis: À l’époque de la Prohibition le gangster Tom Reagan, bras droit d’un caïd irlandais, trahit et manipule son entourage, l’utilisant à ses propres fins, même par la violence, afin de se faire une place dans le milieu.

Leur deux premiers films n’ayant pas connu le succès, Joel et Ethan Coen ont décidé, pour leur troisième long-métrage, d’être plus ambitieux. Déjà, en trouvant le soutien de la 20th Century Fox pour leur octroyer un budget deux fois supérieur à celui de leur précédent film, mais surtout en essayant, sans en avoir les droits, de s’inspirer de l’œuvre d’un romancier considéré comme difficilement adaptable (Dashiell Hammett, auteur du Faucon Maltais, un des mètres-étalons du film noir). Prenant place dans l’Amérique de l’époque de la Prohibition et de la toute-puissance des mafias, le film démarre par une scène qui renvoie directement à la scène d’ouverture du Parrain. Les doléances d’Amerigo Bonasera auprès de Vito Corleone sont remplacées, dans une mise en scène similaire, par une discussion bien plus agressive entre Johnny Caspar (Jon Polito) et Leo O’Bannion (Albert Finney), tous deux accompagnés de leurs bras droits respectifs, Eddie « le Danois » (J.E. Freeman) et Tom Reagan (Gabriel Byrne). Alors que l’on comprend que la querelle entre les deux caïds, l’un irlandais, l’autre italien, va tourner à une inéluctable guerre des gangs, c’est sur Tom que le scénario va se concentrer.

À l’origine de cette querelle, Bernie -un bookmaker véreux et, accessoirement, le frère de la petite amie de Léo- est interprété par John Turturro qui, pour sa première collaboration avec les frères Coen, est excellent dans son rôle d’arnaqueur félon. Un autre personnage indispensable pour démêler la complexité de l’intrigue, et pourtant peu présent à l’écran, est également incarné par un autre acteur qui deviendra récurrent dans la filmographie coenienne: Steve Buscemi, dans le rôle de Mink. Davantage que la bataille entre les deux bandes de mafieux rivaux, le principal enjeu du film va se révéler être le délitement parallèle de deux triangles amoureux : d’un côté, Léo, Verna et Tom et, de l’autre, Eddie, Mink et Bernie. Si la question de l’homosexualité entre les trois malfrats restera toujours suggérée, elle est une clef indispensable pour comprendre l’enchainement des événements. En effet, restant fidèle au roman La Clé de verre d’Hamett, Joel et Ethan Coen ont signé là leur scénario le plus tordu et le plus fataliste, tant les twists s’enchainent à un rythme effréné et les relations entre les personnages (la fameuse « amitié » que prône hypocritement Caspar) semblent n’y dépendre que des intérêts de chacun.

Chaque acteur trouve là un rôle à sa mesure, et la musique de Carter Burwell est tout simplement splendide. Mais il faut aussi saluer le travail fait par le chef opérateur (Barry Sonnenfeld qui, après ce troisième travail avec les Coen, s’essaiera à la réalisation) nous permettant de profiter d’une ambiance obscure en parfaite harmonie avec le ton de l’intrigue. Tout aussi remarquable, la décoration nous replonge dans les années 30 tout en réussissant à rendre non-identifiable la ville où se déroule l’action (une ville fictive nommée Personville dans le roman d’Hamett). Cette cité anonyme où règnent le vice et la corruption, où la vie nocturne semble rythmée par les descentes musclées d’une police qui retourne sa veste au gré des influences mafieuses, est vraiment un décor idéal pour ce qui est certainement le plus beau film noir des années 90.

Pour reprendre la métaphore omniprésente dans le film, on a envie de dire « chapeau ! » aux Coen pour avoir réalisé cette petite perle qui leur a permis de se faire connaitre du grand public.

Miller’s Crossing : Bande annonce (VO) 

Miller’s Crossing : Fiche technique

Réalisation : Ethan & Joel Coen
Scénario :  Ethan & Joel Coen
Interprétation : Gabriel Byrne (Tom), Albert Finney (Léo), John Turturro (Bernie), Marcia Gay Harden (Verna), J.E. Freeman (Eddie le Danois), Jon Polito (Johnny Caspar)…
Photographie : Barry Sonnenfeld
Montage : Michael R. Miller
Musique: Carter Burwell
Restriction : Interdit aux moins de 12 ans
Durée : 122 minutes
Genre : Film noir, Film de gangsters
Date de sortie : 27 février 1991

Etats-Unis – 1990

Broadway Therapy, un film de Peter Bogdanovich : Critique

Broadway Therapy, une comédie vintage et rafraîchissante

Synopsis: Lorsqu’Isabella (Imogen Poots) rencontre Arnold (Owen Wilson), un charmant metteur en scène de Broadway, sa vie bascule. À travers les souvenirs – plus ou moins farfelus – qu’elle confie à une journaliste (Illeana Douglas), l’ancienne escort girl de Brooklyn venue tenter sa chance à Hollywood, raconte comment ce « rendez-vous » lui a tout à coup apporté une fortune, et une chance qui ne se refuse pas…Tous ceux qui se trouvent mêlés de près ou de loin à cette délirante histoire vont voir leur vie changer à jamais dans un enchaînement de péripéties aussi réjouissantes qu’imprévisibles. Personne n’en sortira indemne, ni l’épouse d’Arnold, Delta (Kathryn Hahn), ni le comédien Seth Gilbert (Rhys Ifans), ni le dramaturge Joshua Fleet (Will Forte), pas même Jane (Jennifer Aniston), la psy d’Isabella…

« Dans Central Park, certains aiment donner des noisettes aux écureuils. Mais si d’autres aiment donner des écureuils aux noisettes, qui suis-je pour leur donner tort? » c’est avec cette phrase qu’Owen Wilson va séduire Imogen Poots, une jeune call-girl, voulant devenir actrice. Il va lui donner 30 000$, si elle promet de quitter son métier et de suivre ses rêves. Nous sommes en pleine comédie romantique, du moins en apparence. On bascule rapidement dans la comédie loufoque, à travers des dialogues savoureux et des situations absurdes.
Cette citation qu’Owen Wilson déclame abondamment, provient du film La folle ingénue d’Ernest Lubitsch. Ce n’est pas anodin, tant le film semble un hommage à l’âge d’or d’Hollywood, aux comédies des années 30/40 de Frank Capra ou Howard Hawks. Ce côté vintage et rafraîchissant, comme son actrice principale Imogen Poots, aussi pétillante, qu’une coupe de champagne. Cette coupe que savoure aussi Audrey Hepburn dans la comédie Diamants sur canapé, ou elle tenait aussi le rôle d’une call-girl dans les années 60 et dont notre héroïne s’identifie en permanence. Des références, qui donnent l’impression de voyager à travers des décennies de comédies américaines, avec aussi un soupçon de Woody Allen.

C’est aussi le retour au premier plan du réalisateur Peter Bogdanovich. Cela faisait 13 ans, qu’il ne s’était pas retrouvé derrière une caméra. On doit son retour à deux fans, les réalisateurs Wes Anderson et Noah Baumbauch, qui sont ici, producteurs du film. C’est tout un pan de l’histoire du cinéma qui se rencontre. L’auteur du classique La dernière séance datant de 1971, symbolisant avec Easy Rider, un nouvel Hollywood, ou le réalisateur devenait plus important que le producteur. Ce fût une période courte, mais créatrice, avant que les studios reprennent le pouvoir. Cela sonna le glas de celui-ci, devenant un paria, après plusieurs échecs, malgré Mask en 1985.

Hollywood aime ce genre de résurrection, comme celle de Michael Keaton dans Birdman. Deux films rendant aussi hommage au théâtre, à la différence que la réalisation de Peter Bogdanovich est très classique. Si le film est brillant, c’est grâce à un casting réussi et des dialogues savoureux, masquant les errements d’un scénario famélique. On se régale devant les divers quiproquos, on se moque de ses hommes volages, avec leurs maîtresses cachées dans la salle de bain. Ces personnages ont tous un lien et vont à un moment ou un autre, se croiser dans un restaurant, un hôtel ou un théâtre.

Imogen Poots raconte son histoire à Illeana Douglas, mais juste avant, un texte défile, nous expliquant que la réalité est souvent enjolivée. Nous raconte-t’elle vraiment la vérité sur son histoire ? Une pauvre petite fille de Brooklyn, qui galère à trouver un rôle et fait la call-girl, en attendant des jours meilleurs, mais qui va faire la rencontre, qui va changer sa vie. C’est là que la magie du cinéma va opérer. On pourrait facilement se retrouver dans un drame, avec ces jeunes femmes qui vendent leurs corps pour survivre. Mais nous sommes dans une comédie, dans du théâtre de boulevard. Imogen Poots est aussi attendrissante qu’Audrey Hepbrun ou Julia Roberts. On s’attache immédiatement à son accent de banlieue, à ses manières en décalage, avec l’univers luxueux, dans lequel elle débarque. Mais elle n’est pas la seule à briller, Jennifer Aniston en psychologue, ne faisant pas vraiment preuve de finesse, est tout aussi fabuleuse. Ce sont les femmes qui mènent la danse, comme Kathryn Hahan face à son mari Owen Wilson, ou son ex-amant Rhys Efans.
Peter Bogdanovich se fait aussi plaisir, en donnant un rôle à sa muse des années 70, Cybill Sheperd, comme à Tatum O’Neal, Austin Pendleton et George Morfogen, qui ont joué dans ses films. Ils ne sont pas là pour faire de la figuration, ils sont tous délicieusement drôles. Puis, il y a ses caméo et ce clin d’œil aux Soprano. C’est un vrai régal pour tout cinéphiles, de voir tout ces acteurs se donner la réplique. On s’amuse de leurs travers, des situations et des réparties.

C’est une comédie générationnelle, un pur moment de plaisir. On s’amuse du début à la fin, même si cela passe trop vite. Il manque juste un brin de folie pour rendre le film incontournable. Peter Bogdanovich réussit son retour et révèle l’immense talent d’Imogen Poots, prête à suivre les traces de ses illustres aînées.

Broadway Therapy: Bande-annonce

Fiche technique : Broadway Therapy

She’s funny that way
USA – 2014
Réalisateur : Peter Bogdanovich
Scénario : Peter Bogdanovich et Louise Stratten
Distribution : Imogen Poots, Owen Wilson, Illeana Douglas, Jennifer Aniston, Will Forte, Kathryn Hahn, Richard Lewis, Cybill Sheperd, Rhys Ifans, Austin Pendleton, George Morfogen et John Robinson
Photographie : Yaron Orbach
Montage : Nick Moore et Pax Wassermann
Musique : Ed Shearmur
Production : Wes Anderson et Noah Baumbach
Sociétés de production : Lagniappe Films et Venture Forth
Genre : comédie dramatique
Durée : 93 minutes
Date de sortie : 22 avril 2015

auteur : Laurent Wu

Connasse, Princesse des cœurs : Critique du film

Quand Borat se prend pour Peau d’âne

Pour les habitués de Canal +, il est inutile de présenter Connasse. Pour les autres, il vaut sans doute mieux avertir que le concept est celui d’une pastille humoristique d’une trentaine d’épisodes, basée sur un système de caméra cachée, qui a commencé à être diffusée dans le Before puis, du fait de son succès, dans Le Grand Journal (le fait que la chaine n’ait pas participé à la production du film laisse dès lors supposer que l’on n’y reverra pas de nouveaux épisodes !). Le personnage qu’y incarne Camille Cottin, est celui d’une jeune femme insupportable, n’hésitant pas à dire tout haut ce qu’elle pense, le ressort comique étant donc la réaction des passants devant ce franc-parler outrancier. On sait la catastrophe cinématographique vers laquelle mène souvent la volonté d’étirer le concept d’un sketch à un format de long-métrage, le projet de voir Connasse adapter au cinéma paraissait donc un défi risqué.

Dans le duo à l’origine de la mini-série, une seule des deux avait une réelle expérience de la réalisation de long-métrage puisque Noémie Saglio a réalisé la comédie Toute première fois, sortie trois mois plus tôt. Une difficulté de plus dans la mise en chantier d’une fiction cohérente tenant sur une durée de 80 minutes qui puisse s’éloigner d’une succession de saynètes. Sur le plan technique également, une redite du format télé était impossible, puisque la diffusion dans une qualité cinématographique nécessitait un matériel plus lourd, compliquant certains tournages rapprochés, au plus près des victimes. Et pourtant, grâce à un scénario millimétré, les deux réalisatrices et l’actrice sont parvenues à accumuler des passages fort amusants bâtis sur une réelle dramaturgie.

En envoyant leur connasse à Londres, les punchlines sur les différences culturelles et les quiproquos linguistiques étaient assurés (ce qui est d’autant plus drôle quand on sait qu’en réalité Camille Cottin est parfaitement bilingue). Même si l’intrigue en soi n’a aucun intérêt, elle se révèle être un bon prétexte pour des situations rocambolesques inattendues. Mais la vraie réussite comique est que, grâce à un montage digne d’un vrai film, le personnage est creusé à tel point qu’elle en deviendrait presque attachante. C’est donc finalement moins les réactions des victimes filmées à leur insu, que le parcours et l’audace de la Connasse qui deviennent véritablement drôles. Avoir su mettre au point un véritable personnage de cinéma et diversifier les gags plutôt que se contenter de cacher des caméras pour nous montrer des gens outrés par un comportement inapproprié ou grossier est la recette qui permet au long-métrage de tenir la route sur la durée. Comme souvent dans le cadre de ce procédé, les prises ratées et le making-of sont au moins aussi drôles que la caméra cachée elle-même, d’où la nécessité de voir le générique de fin dans son intégralité.

Le fait d’avoir réussi à faire rire des spectateurs n’étant pas préalablement fans du format court est la meilleure preuve que, sous sa forme de long-métrage, Connasse fonctionne parfaitement. Sans que l’on puisse qualifier le film de comédie astucieuse et surprenante, il s’agit bien d’un sympathique divertissement sans baisse de régime ni blague qui tombe à plat, idéal pour se changer les idées.

Synopsis: Camilla, 30 ans, Connasse née, se rend compte qu’elle n’a pas la vie qu’elle mérite et décide que le seul destin à sa hauteur est celui d’une altesse royale.

Connasse, Princesse des cœurs : Bande-Annonce

Connasse, Princesse des cœurs: Fiche Technique

Réalisatrices : Noémie Saglio et Eloïse Lang
Scénario : Noémie Saglio et Eloïse Lang
Inerprétation: Camille Cottin
Musique : Fred Avril
Image : Thomas Bremond
Monteur : Sandro Lavezzi
Producteurs : Noémie Saglio, Eloïse Lang, Cyril Colbeau-Justin, Jean-Baptiste Dupont…
Société de production : Les productions de la connasse
Distribution (France) : Gaumont Distribution
Genre : Comédie
Durée : 80 min.
Date de sortie : 29 avril 2015

France – 2015

 

Rétro Coen: Arizona Junior – Critique du film

Synopsis : H.I. est un petit malfrat, une petite frappe qui passe son temps entre les casses minables et les cellules de prisons. Jusqu’au jour où il tombe amoureux d’une policière, l’épouse et croit avoir trouvé son bonheur, erreur grossière.

Arizona Dream

Le Talent n’attend pas le nombre des années

Arizona Junior constitue la preuve éclatante que les problèmes capillaires de Nicolas Cage ne datent pas d’aujourd’hui. Deuxième film des terribles frangins de l’Amérique, il marque déjà leur tendance au sadisme, qui consiste à insister sur les douleurs des laissés pour compte de l’American Dream. Ces Américains oubliés de la Sun Belt, parqués dans des mobile-homes par un système qui a oublié de leur donner leur part du gâteau. On leur fait souvent l’injuste procès de se moquer de ces ploucs, d’être condescendants avec ceux qui représentent le côté sombre de l’oncle Sam, ceux qui se débattent pour survivre, quelle injustice !

Le procès des U.S.A.

Mais comment ne pas voir dans Arizona Junior cette immense affection qu’ils ont pour H.I. et Edwina, ce couple perdu en plein désert ? Comment ne pas comprendre qu’en les exhibant ainsi, c’est aux nantis de l’American Way Of Life qu’ils s’adressent, qu’ils montrent du doigt en les sommant de s’expliquer sur la pauvreté érigée en dommage collatéral, au profit du plus petit nombre ? Dans ce film, H.I. tente pourtant de passer les obstacles, de faire amende honorable en mettant de côté sa vie de petite frappe, en épousant une femme policière. Sauf que le destin a décidé qu’ils ne pourraient pas procréer et ça, H.I. et Edwina ne peuvent l’admettre et se servent en bébés là où il y en a trop.

L’humour : arme fatale

Comme cela sera toujours le cas dans la suite de leur filmographie, les frères Coen usent de l’humour comme arme de destruction massive, suscitant un rire sincère, mais toujours gêné aux entournures. Ils ont cet humour noir qui ridiculise plus d’une fois leurs personnages, mais toujours dans le but de grossir le trait jusqu’à la caricature et la caricature, on en connait aujourd’hui le pouvoir dévastateur. Qu’il s’agisse de la manière « correc’» de s’exprimer d’Edwina ou de la pitoyable façon dont H.I. braque une banque, rappelant furieusement Pierre Richard dans Les Fugitifs, on ne sort pas de cet humour, qui ne s’encombre pas de dentelle ou de doigté et frappe directement à l’estomac. En particulier lors de cette scène finale, durant laquelle les deux frères retrouvent un semblant de sentiment, parvenant à nouer l’estomac devant ce qui apparait comme une injustice, quand bien même elle serait à l’égard de deux kidnappeurs.

Nicolas Cage et ses cheveux

Deux kidnappeurs incarnés, le mot est approprié, d’un côté par un excellent Nicolas Cage, qui joue le type complètement paumé avec un naturel qui frise la vocation inavouée. Regard bovin, moustache tombante de chien battu, on hésite sans cesse entre l’envie de lui botter les fesses pour le réveiller et celle de lui apporter un quelconque réconfort, s’il n’y avait cette coiffure improbable. D’un autre côté Holly Hunter qui, six ans plus tard, donnera une légendaire Leçon De Piano. De cette actrice aux apparences si frêles, ressort une force de caractère peu commune, un regard en acier trempé qui donne à son personnage une intensité dramatique peu commune. Et tout autour, se forme peu à peu la bande des frères Coen, leurs acteurs à eux : John Goodman (auteur d’une exceptionnelle sortie de boue) et Frances McDormand.

True Grit avant l’heure

Une troupe qui prend place dans ce qui ressemble déjà à un décor de western, bien avant True Grit. Paysages désertiques, malfrats en tous genres, cowboy solitaire sous forme d’ange de la Mort, mis au service d’une mise en scène faite de nervosité, tout en étant capable de disséquer les travers de personnages à la marge. Sans être encore au sommet de leur maitrise, les frères Coen savent déjà exactement ce qu’ils veulent pour leur cinéma : frapper par le rire et faire preuve du étonnante maturité, malgré la jeunesse de leur œuvre.  Confession

Pas surprenant alors qu’ils ont connu un succès critique aussi précoce, aussi bien auprès des professionnels que des cinéphiles. On sent dans Arizona Junior la volonté de deux frères qui ont déjà trouvé leur identité de réalisateurs, qui ont manifestement un projet en tête, probablement celui, en bons pasteurs et cinéastes, d’ouvrir leur confessionnal aux brebis égarés d’une Amérique qu’ils jugent arrogante, afin qu’elle y confesse ses péchés. À en juger par la suite de leur cinématographie, il faut croire que cette Amérique là ne s’est pas encore repentie.

Arizona Junior : Trailer

Fiche Technique : Arizona Junior 

Titre original : Raising Arizona
Réalisateurs : Joel Coen & Ethan Coen (non crédité)
Scénario : Joel & Ethan Coen
Casting : Nicolas Cage, Holly Hunter, Trey Wilson, John Goodman, William Forsythe, Frances McDormand
Musique : Carter Burwell
Décors : Jane Musky
Costumes : Richard Hornung
Directeur de la photographie : Barry Sonnenfeld
Producteur : Ethan Coen
Société de production : Circle Films
Société de distribution : 20th Century Fox
Budget : 6 000 000 $
Durée : 94’

Auteur : Freddy M.

Rétro Coen: Sang Pour Sang – Critique du film

Synopsis : Marty tient un bar dont Ray est un des serveurs, il soupçonne Ray d’avoir une liaison avec sa femme Abby. Il engage Loren, un détective, d’abord pour les espionner, ensuite pour les assassiner.

Poser les bases

Très étrangement, ce premier film des frères Coen est très sage, ou du moins beaucoup plus sobre que ce que deviendra leur cinéma par la suite. Les thématiques sont déjà bien présentes, principalement leur dissection du rêve américain et de l’american way of life, à travers ceux qui ont été oubliés en chemin et ne les vivent qu’à travers leurs effets pervers. Une première œuvre qui laisse entrevoir deux cinéastes en embuscade, qui attendent d’avoir une certaine crédibilité professionnelle, pour ensuite ouvrir les vannes à ce que sera leur filmographie : un dynamitage consciencieux de la société américaine.

Une entrée en retenue

Ce qui est par contre bien présent dès ce film, c’est le décalage dont ils se feront ensuite des spécialistes, décalage entre une atmosphère de thriller avec ce tueur qui rôde autour d’un couple adultérin et des personnages qui, déjà, semblent à côté de leur vie. Il n’y a pas encore tout cet humour irrésistible des frères Coen, mais déjà des personnages qui, tout au long du film, vont avoir des comportements et prendre des décisions insensées. Le plus doué à ce jeu est sans doute Ray qui, comme si on l’y obligeait, va faire involontairement le nécessaire pour que le meurtre lui retombe dessus. Cela donne lieu a la plus belle séquence du film, avec Ray qui se débat avec le corps d’un homme qu’il n’a pas tué et qui refuse de mourir, prenant forcément de mauvaises décisions, dans le seul but de protéger sa maîtresse.

La bande à Coen

Cette maîtresse est interprétée par Frances McDormand, déjà l’égérie des frères (surtout de Joel). Elle n’a ici que 27 ans, mais prouve très tôt une réelle maturité de jeu, sachant donner de l’épaisseur à un personnage qui ne devait pas en avoir beaucoup sur le papier. S’il n’y pas encore dans Sang Pour Sang ce qui deviendra la troupe des Coen, il y a en revanche quelques têtes connues. L’éternel mais excellent second rôle Dan Heyada (Usual Suspects, Nixon), avec ses parfaits faux airs de mafieux et surtout de mari trompé, un de ces acteurs qu’on sait avoir souvent vu, sans se rappeler son nom ni où. John Getz (La Mouche, The Social Network) a eu une carrière plus incertaine mais promène ici un regard bovin (entendez « vide ») idéal pour le rôle, mais qui lui a peut-être coûté par la suite. Puis il y a le tueur, éternel second rôle également, mais pas des moindres, M. Emmet Walsh (Little Big Man, Blade Runner), les Coen jouent avec lui le décalage d’un tueur implacable mais d’allure débonnaire.

Une maîtrise hésitante

Dès ce premier film, les frères Coen maîtrisent déjà parfaitement leur mise en scène, même si elle n’a pas encore l’ampleur qu’elle donnera ensuite à leurs films. Les choix de placement sont déjà là, leur personnalité aussi, mais c’est un peu comme écouter un vieil album d’un groupe qui aurait duré. Il y a du grain, ça manque un peu de profondeur, mais on se penche dessus avec affection et nostalgie. Tout Coen qu’on puisse être, il y a un début, des balbutiements, une certaine retenue qui fait qu’on n’ose pas encore aller au bout de ses idées et puis, il faut bien garder du talent pour plus tard. Il n’y a guère que la bande originale qui a un peu vieillit, certains sons synthétiques un peu trop typiques des années 80 ancrent parfois trop cette musique dans son époque.

Un duo à suivre

En 1984 sortait Sang Pour Sang et les frères Coen posaient des jalons, installaient les indispensables fondations d’une œuvre très personnelle, complètement atypique dans le paysage Hollywoodien. Un mélange de satire, de cynisme et d’humour féroce qui éclot tranquillement avec Sang Pour Sang, film basé sur la tromperie, le mensonge et sur l’instinct de survie, parfois au dépend des autres, des thèmes chers aux frangins. Ils n’ont pas encore pris leurs marques mais prennent déjà des repères. Il ne reste pas aujourd’hui leur meilleur, mais un film riche d’enseignements sur ce que deviendra la suite de leur carrière, une des plus belles de l’histoire du 7ème Art.

Fiche Technique – Sang Pour Sang 

Titre original : Blood Simple
Réalisation : Joel Coen & Ethan Coen (non crédité)
Scénario : Joel & Ethan Coen
Casting : John Getz, Frances McDormand, Dan Hedaya, M. Emmet Walsh, Holly Hunter (voix v.o. d’Hélène, non créditée)
Décors : Jane Musky
Son : Lee Orloff
Effets spéciaux : Loren Bivens
Montage : Carter Burwell
Directeur de la photographie : Barry Sonnenfeld
Producteur : Ethan Coen
Société de distribution : Circle Films
Bidget : 1 500 000 $
Durée : 99’

Auteur : Freddy M.

Happy Birthday Mr. Mograbi – Documentaire

Happy Birthday Mr. Mograbi

Synopsis : Avi Mograbi est engagé pour faire un film sur les 50 ans de l’état d’Israël. Il se rend compte que deux autres anniversaires ont lieu : le sien et celui des 50 ans de la Nakba, la « catastrophe », le début du problème des réfugiés palestiniens dépossédés de leurs terres après la guerre de 1948. Parallèlement, il raconte les problèmes engendrés par un bout de terrain qu’il a acheté plusieurs années auparavant.

« Faisons un film qui apporte la paix »

Ce deuxième long métrage d’Avi Mograbi, est à la fois la confirmation de son talent et également la découverte de certaines limites de son style cinématographique. En effet, son œuvre peine à s’affirmer sur la longueur, avec 15 minutes de plus que son œuvre précédente où l’on discerne certaines failles de ce cinéaste que l’on pourrait qualifier d’innovateur. Mais, malgré tout, au cours de cette œuvre où 3 sujets sont évoqués de manière simultanés, on distingue incontestablement un talent certain de cet anthropologue israélien.

En effet, dans ce documentaire on retrouve sa capacité de communication et de donner l’impression aux spectateurs d’une communication en continue, comme si il n’y avait plus de distances entre Avi Mograbi et son audience. On pouvait notamment se demander si cette technique serait réutilisée et si d’autant plus elle aurait la même efficacité. Force est de constater après le visionnage de cette œuvre que le réalisateur parvient à garder notre attention tout au long de ces 75 minutes. On ne voit vraiment pas le temps passer, et l’on a l’impression de vivre une heure quotidienne où l’on échange et on a l’impression de d’émerger dans la réalité du cinéma.

De ce fait, on comprend que le réalisateur va tenter de subtilement de faire voyager le spectateur entre la fiction cinématographique et « notre » réalité. De plus, ce réalisateur malgré une différence culturelle que l’on pourrait imaginer avec Israël, parvient parfaitement à attirer l’attention de la sensibilité occidentale. Son humour est simple, mais avec une réelle seconde lecture. A l’image de son titre, qui mentionne un anniversaire probable, et peu de temps après le début de son œuvre une déprime est évoquée. Ce qui paraît être un paroxysme, lorsque l’on lance une telle œuvre, qui s’annonce normalement être assez joyeuse avec une telle appellation. Ainsi, au cours de ce long métrage, s’enchaîne parfois certaines incohérences volontaires pour interpeler le spectateur et par-dessus tout le faire philosopher sur la réelle teneur de sa pensée. On pourrait même s’interroger sur le fait s’il n’existe pas « un film dans le film ».

Par ailleurs, Avi Mograbi a une façon de filmer vraiment très dynamique, qui pourrait même être qualifiée de saccader voire négliger par certains spectateurs. Mais, pourtant cette façon d’alterner les cadrages est volontaire pour pouvoir retranscrire au mieux la réalité et s’immiscer au sein de la culture israélienne. En outre, si l’on regarde ce documentaire par simple curiosité culturelle, on s’apercevra rapidement que cette œuvre est très enrichissante. On notera notamment qu’il existe une réelle différence avec la culture occidentale, que l’on découvre d’un point de vue omniscient.

Ainsi, on apprend que le peuple israélien, est très réfléchi avec une véritable capacité de communication, mais malheureusement très individualisé bien que très patriotique et avec un rapport avec l’argent très prononcé. Ce peuple paraît à la fois être très rationnel et très impulsif dans certaines occasions. On découvre également un pays divisé, avec une pensée collective plus limitée que ce que l’on pourrait s’imaginer. En effet, l’individualisation de la société paraît être un réel frein au développement de l’état qui peine à communier.
Par la suite, on comprend clairement que le réalisateur tente de faire passer le message qu’Israël est un pays démocratique seulement officiellement, puisque beaucoup de décisions semblent être encore contrôlées notamment par le gouvernement. Même si l’on discerne une réelle liberté de communication au cours de cette œuvre, où le réalisateur exprime clairement ses opinions engagés. On apprend notamment différents éléments du conflit israélo-palestinien, où l’on remarque que le cinéaste est clairement contre le déroulement de certains événements tragiques qui touchent constamment son pays. A l’image notamment du « masque à oxygène » de son producteur enfermé dans une bulle (pour respirer dans une vie sociétale compliquée). On voit ainsi une volonté d’obtention de la paix qui va au-delà du ressentis politique.

Ensuite, concernant son style cinématographique on distingue une réelle volonté de casser les codes traditionnels du septième art. A l’image de ses transitions saccadées et parfois parfaitement orchestrées. De ce fait, selon, les passages et les thématiques, l’auteur utilise le style approprié.
Cependant, cette œuvre malgré le talent indéniable d’Avi Mograbi a plusieurs défauts qui peuvent notamment freiner le spectateur à apprécier cette œuvre autant que son premier long métrage concernant Ariel Sharon. En effet, au visionnage de sa deuxième œuvre, sa communication bien que très attractive peut finir par lasser un spectateur qui se doit d’être très réceptif à toutes les informations et avoir le temps de les analyser.
Ensuite, le mélange de trois histoires distinctes notamment celle avec sa femme, sont parfois difficiles à suivre, et les liens entre elles ne sont pas toujours évidents. Ainsi, cette narration très osée, très innovante est parfois difficile à « décrypter ». Les temps entre la reprise de ces histoires sont parfois un peu long ce qui baisse implicitement l’intensité des différents récits. Par la suite, vouloir être très proche des réalités a également une contrepartie où cette grande proximité à la réalité tend à donner un côté trop amateur à cette œuvre. Cet amateurisme s’illustre notamment dû à la longueur de cette œuvre pour le style de communication utilisé.

Enfin, un dernier point qui peut être assez problématique, notamment pour un spectateur avec un avis politique bien défini et que le réalisateur ne donne pas vraiment d’alternatives au spectateur. On pourrait même penser qu’il y a un réel manque de neutralité de la part d’Avi Mograbi, ce qui n’était pas le cas dans sa première réalisation. De ce fait, il tente de faire de ses dires une vérité absolue, sortant ainsi du point de vue omniscient qui fait la force globale de l’œuvre. Ainsi, le spectateur peut ne pas apprécier être « téléguidé » par la pensée et les convictions du réalisateur.
Pour conclure, on quitte Avi Mograbi pour son anniversaire, avec un cadeau atypique, une guerre avec des conflits mortels, qui sont réellement édifiants. Cette conclusion donne à l’œuvre une profondeur supplémentaire et un engagement du réalisateur encore plus prononcé pour la paix dans l’état d’Israël.

Happy Birthday Mr. Mograbi : Bande-annonce

Happy Birthday Mr. Mograbi : Fiche Technique

Cinéaste: Avi Mograbi
Scénario: Avi Mograbi
Caméra: Eytan Harris, Ron Katzenelson, Itzik Portal, Yoav Gurfinkel, Oded Kimhi, Yoav Dagan Montage
Durée: 77 Min

Auteur : Adrien Lavrat

Crime, jugement, et société : Quand le cinéma questionne les droits

Quand le cinéma questionne le jugement populaire…

Au début des années 30, Fritz Lang fait passer un nouveau cap au cinéma, après une brillante carrière dans le muet, celui-ci réalise son premier film parlant, esquissant les premières lignes d’un cinéma moderne. Sous fond d’un réalisme quelque peu glaçant faisant office d’avertissement, le réalisateur allemand écrit un polar inquiétant qui vient mettre en exergue les pulsions vengeresses de l’homme. Mais qui souligne également l’ambiguïté d’un crime, qui, bien que sans équivoque, semble pouvoir être dissocié d’un homme malade, objet d’une traque bestial.

Huit décennies plus tard, le style a changé mais les questions demeurent, le cinéaste Thomas Vinterberg réalise La chasse ; œuvre à la résonance plus modeste mais qui s’insère indéniablement dans les sillons tracés par F. Lang. Et, là où ce dernier jouait sur la culpabilité certaine de M, le danois installe lui aussi une certitude, mais quant à l’innocence de son personnage. Ainsi on ne doute pas ; et par ce refus de s’amuser avec l’imagination du spectateur, l’auteur laisse de la place pour une dimension plus introspective. Et c’est sans doute en s’inscrivant dans cette veine que l’œuvre rejoint le plus celle de Lang.

En effet, en rejetant certains apparats du thriller le film gagne un éclat particulier. Celui de mettre en lumière ce qui est en général éclipsé par le suspens, à savoir une réflexion plus intime et un réel questionnement sur les comportements mis à l’écran. Vintergberg s’attache à recréer un monde proche du réel, sans artifice, en dressant des portraits simpliste. L’intérêt ne se fixe pas sur les personnages, mais sur ce qui les séparent et sur ce qui les rapprochent. Une construction sociale somme toute banale, faite d’amis, de famille, et de collègue. C’est donc dans un cadre assez frigide que la caméra se pose, et presque à la façon d’un documentaire elle suit plus qu’elle ne montre la descente aux enfers de Lucas. Et puisque chaque jugement est généralement subordonné à notre vue, on s’attarde sur chaque regards, vecteurs de sentiments de plus en plus violents. Ce n’est pas dans les mots que Thomas cherche à se faire entendre, mais via ses yeux, son silence nous étonne d’ailleurs. On s’imagine facilement perdre patience dans sa situation, crier, hurler, clamer notre innocence, mais lui taciturne, subit, et se laisse meurtrir par l’étau qui se ressert. Il est quasiment fait abstraction de la procédure légale qui se tient en parallèle, puisqu’elle n’a pas d’importance, on sent l’entourage impatient de pouvoir riposter du mal qui leur a été causé. Cette impatience se traduit par des mots, puis des coups, et Lucas, victime de son innocence, encaisse encore et encore. On le sent résigné face au poids des accusations et surtout des accusateurs. Dans sa solitude, presque dans sa léthargie, l’accusée se fait « broyer » par ses détracteurs, de manière froide, mais plus étonnamment de manière compréhensible pourrait on dire, si ce n’est normale. La pédophilie exacerbe facilement les esprits, c’est un sujet cruel et sensible dans nos sociétés modernes, et lorsque des soupçons apparaissent aussi solidement fondés, on ne prend pas le risque de se laisser convaincre d’une innocence. Et là où l’intrigue agace, crispe le spectateur, c’est par la facilité avec laquelle sa « présomption de responsabilité » se répand, contamine le groupe. Lorsque l’on accepte aussi rapidement une vérité si dure, cela révèle d’une certaine prédisposition à admettre le crime, comme si tous étaient conditionnés par ce même besoin de cibler un mal. La société se fait victime, ce qui découle sur la désignation presque mécanique d’un criminel.

Dans M le Maudit, Lang ne confronte l’accusé à la société que tardivement, tout comme il ne le dévoile pas immédiatement au spectateur. Il y a juste un personnage déviant au début, une ombre projetée, une silhouette de dos… Presque immatériel, une absence d’identité qui cristallise la terreur, la crainte de toute une ville. Pourtant Le criminel, est là, sans visage. Seulement on ne sait pas qui il est. Il se découvre à nos yeux par la suite, tout comme aux siens, observant, examinant son reflet dans un miroir. On peut y voir de la frayeur dans cette auto contemplation, sa glace lui renvoie un autre lui, un autre que lui. On peut ici dire, que tout comme dans « la Chasse » c’est un film estrade pour ses interprètes principaux, que ce soit Peter Lorre, ou Mads Mikkelsen. Ce sont des gueules de cinéma. Mais ici employées à contre emploi. En effet chez Lang on est surprit des traits juvéniles de M, de la rondeur de son visage ponctué par son regard qui semble inoffensif. Chez Vinterberg son héro a la mine patibulaire, une distance est créée puisque sa froideur inquiète. En se jouant de ces codes, les deux metteurs en scènes surlignent certains faits ; le mal ne se décèle pas forcément au premier regard, là ou M ne suscite presque que de la pitié durant tout le film, il demeure un danger, apathique durant la majeure partie du film, il se réveille à la fin dans un plaidoyer enflammé. Mais aussi le fait que si l’on veut voir le mal, on le verra : Dans La chasse, la figure solitaire de Thomas en témoigne, là encore on comprend pourquoi il est si facile de le désigner. En donnant toutes ces clés, on saisit l’acharnement dont il est l’objet, et on fait le dangereux constat qu’on aurait sans doute beaucoup de mal à réagir différemment que tout le village.

Alors que chez Vinterberg, on était dans l’intimité du « chassé », chez Lang l’intrigue prend place au sein des chasseurs, avec la dichotomie de la Loi et des hors la loi. Qui tout deux, pour des raisons différentes essaient de retrouver celui qui sème la terreur. Outre l’inefficacité de la police, où l’on y li la détresse de la République de Weimar, on montre en parallèle, et ce grâce à un brillant montage alterné, l’énergie opérante et résultante d’une pègre organisée et décidée. Portrait qui se veut réaliste et alarmiste d’un pays blessé, prêt à tout pour se redresser.

En effet dans les deux films, la société joue un rôle à part entière, dans un premier temps le Berlin meurtri de M le Maudit va réussir à mettre la main sur le criminel qui terrorisait la ville, et ce en toute autonomie vis-à-vis du pouvoir et de la police. La chasse à l’homme n’est régie que par le désir de vengeance, et l’instinct de protection. La ville bouillonne, et l’effervescence craintive de la population vient expliquer les moyens mis en places pour capturer le meurtrier. Et c’est la haine primaire qui transpire d’une foule entassé dans un sous sol qui légitime le semblant de procès que l’on fait à M. En plus de craindre le criminel, on craint la stérilité de la justice, qui ne saurait condamner « justement » le tueur en série. Humainement, l’humiliation appelle à la vengeance, à l’échelle d’une société le constat est identique. Et de cela peut naître une mise à mort dans une cave. Lang nous montre une sinistre équation entre la mort et la colère. Une mort qui ne viendra pas puisque finalement la police retrouvera la trace de M juste à temps, et le soumettra à la justice.

Dans un second temps, l’intrigue prend place dans un village danois, où la démographie est plus aérée, mais où tout le monde connait tout le monde. Ce tissu social fait le jeu de la rumeur, de l’accusation et donc de l’exclusion. Et paradoxalement à une Scandinavie à laquelle on prête souvent de saines vertus sociétales, s’enracine, au sein de cette localité qui semble encerclée par une nature assez sauvage, un sombre soupçon de pédophilie. L’effrayante rapidité avec laquelle cette suspicion va contaminer l’ensemble des habitants, relève d’une auto persuasion guidée par la confiance aveugle faite à la parole de l’enfant. Et alors que rien n’est prouvé, et surtout que rien n’est à prouver : tous approuve en chœur ; tous adhère à l’idée de la culpabilité. La société se fait elle-même justice, ou du moins sanctionne celui qu’elle considère comme criminel, elle le repousse, mais elle l’attaque aussi.

Le film prend fin une année plus tard, tout parait être rentré dans l’ordre, soulignant l’aspect passager de ces accusations empruntes de dégoûts mais surtout les dégâts invisibles causés par une telle épreuve. Il n’y a pas eu de conséquences légales, mais une peine a bien été prononcée, une peine provoquée par des réactions humaines certes, mais également à cause d’une précipitation irréfléchie, d’un malaise, d’une frustrante impuissance. Les « victimes » ont pansé leurs fausses blessures comme ils ont pu, de façon triviale. Et tout comme Lucas ne peut pu prendre innocemment dans ses bras la fille de ses amis, ses amis ne peuvent plus croiser le regard de Lucas sans réminiscences du drame, et une sourde menace pèse toujours, car bien qu’il soit lavé de tout soupçons, quelque chose de malsain demeure. Sans doute que le simple fait qu’on a pu croire cela possible, qu’on a pu le croire coupable, traduit que c’est la société qui a rendu cet imbroglio réel.

On retrouve ce faux calme après la tempête dans « M », puisque le film se conclu dans un tribunal, salle immaculée où des juges trônent plus qu’ils ne siègent, marquant une nette rupture avec la totalité du film, où tout n’était qu’ombre, crasse, et agitation. Pourtant c’est « au nom du peuple » qu’ils vont rendre leur verdict, cela nous fait presque sourire, tant le décalage est flagrant. On nous montre que tout rentre dans le rang, la justice sera faite et bien faite. Et la caméra finie par se poser sur une des mères assistantes au procès, abattue, endeuillée, véritable mater dolorosa. « Cela ne nous ramènera pas nos enfants, nous devrions mieux les surveiller » avec fatalité elle efface le procès et la sentence qui n’importent peu finalement.

Mais aussi, dans la même lignée:

3 ans plus tard, Lang se voit proposer par Goebbels la direction du cinéma allemand, il refuse. Il fuit l’Allemagne nazie vers les États Unis, après un bref passage en France où il réalisera un film. En 1936, le cinéaste tourne son premier film sur le sol américain : Furie, un pamphlet contre le lynchage et la justice privé.

Denis Villeneuve, réalisateur canadien dont le prochain film sera en compétition à Cannes en mai prochain, a abordé ce même sujet dans son avant dernier film : Prisoners (2013). L’histoire d’un père qui enlève le présumé kidnappeur de sa fille, et tente de le faire avouer sous la torture.

M le Maudit

Réalisation: Fritz Lang

Nationalité: Allemande

Production: Seymour Nebenzal

Scénario: Fritz Lang/ Thea von Harbou/ Paul Falkenberg/ Adolph Jang/ Karl Vosh

Photographie: Frits Arno Wagner/ Karl Vosh

Montage: Paul Falkenberg

Date de sortie: 11 mai 1931

Durée: 1h57

La Chasse

Réalisation: Thomas Vinterberg

Nationalité: Danoise

Production: Sisse Graum Jorgensen/ Morten Kaufmann

Scénario: Thomas Vinterberg/Tobias Lindholm

Photographie: Charlotte Bruus Christensen

Montage:  Anne Osterud/ Janus Billeskov Jansen

Date de sortie: Cannes 2012/ 14 novembre 2012

Durée: 1h55

Cannes 2015 : France Culture rassemble un jury d’étudiants

Présentation du Prix France Culture Cinéma des étudiants

Chaque année, France Culture est partenaire d’une quarantaine de films qui sortent en salles. Qu’ils soient Français ou étrangers, ces films sont accompagnés par la radio lors de nombreuses émissions et sur le web. Créé en 1999, le Prix France Culture Cinéma récompensait, jusqu’en 2005, le « cinéaste de l’année » (français et étranger). France Culture change ensuite la forme de sa récompense et offre chaque année un prix, dès 2006, à « une personnalité du cinéma pour la qualité de son œuvre ou la force de son engagement ». Enfin, dès 2011, France Culture met l’accent sur la mention « consécration », une oeuvre accomplie donc et la « révélation » avec de nouveaux cinéastes dont les films ont marqué l’année et dont la carrière naissante promet d’autres belles œuvres. Ce Prix met depuis deux ans les femmes à l’honneur dont Haifaa Al-Mansour qui a reçu, en 2013, la mention « Révélation »  pour son film  Wadjda, premier long métrage réalisé par une femme en Arabie Saoudite, pays où il n’y a aucun cinéma !

En 2015, France Culture, fort de son expérience littéraire auprès des jeunes avec le Roman des étudiants Télérama-France Culture, lance un tout nouveau prix. Les étudiants remettront en quelque sorte l’ancien prix « révélation », puisque c’est un jury de professionnels qui remettra le prix « consécration ». Parmi les membres de ce jury « Radio France », on retrouve Olivier Poivre d’Arvor, directeur de France Culture, Sandrine Treiner, directrice adjointe en charge de l’éditorial et les producteurs Caroline Broué, Michel Ciment, Antoine Guillot et Marc Voinchet. Côté étudiants, ce sont plus de 1 000 jurés issus des 17 universités partenaires, mais aussi de 10 écoles spécialisées dans le cinéma qui sont sollicités cette année. Un large panel d’étudiants issus de la France entière, ainsi que d’autres sélectionnés après leur participation au Roman des étudiants France Culture – Télérama qui a, cette année, récompensé L’amour et les forêts d’Éric Reinhardt.

Sur une sélection de quarante films (sortis entre septembre 2014 et mars 2015) dont France Culture est partenaire, les critiques de la radio ont sélectionnés cinq longs métrages finalistes qui sont soumis au vote des étudiants jusqu’au 4 mai 2015. Ces films sont pour la plupart français et jouent des frontières entre réalité et fiction, entre drame et documentaire. Leur point commun est d’aborder les thèmes qui marquent et questionnent nos sociétés actuelles. Sont ainsi sélectionnés :

Chante ton bac d’abord de David André – Documentaire français – 22 octobre 2014

Chante ton bac d’abord raconte l’histoire tumultueuse d’une bande de copains de Boulogne-sur-Mer, une ville durement touchée par la crise. Un an entre rêves et désillusion. Imaginées par ces adolescents issus du monde ouvrier ou de la classe moyenne, des chansons font basculer le réel dans la poésie, le rire et l’émotion.

Of men and war de Laurent Bécue-Renard – Documentaire français – 22 octobre 2014

Ils auraient pu s’appeler Ulysse, ils s’appellent Justin, Brooks ou Steve. Ils auraient pu revenir de Troie, ils reviennent d’Irak ou d’Afghanistan. Pourtant, pour eux aussi, le retour au pays est une longue et douloureuse errance. Partis combattre pour l’Amérique, les douze guerriers de Of Men and War (Des hommes et de la guerre) sont rentrés du front sains et saufs mais l’esprit en morceaux, consumés de colère, hantés par les réminiscences du champ de bataille. Leurs femme, enfants et parents ne les reconnaissent plus et les regardent, impuissants, se débattre contre d’invisibles démons. Guidés par un thérapeute pionnier des traumatismes de guerre, ils vont peu à peu tenter ensemble de mettre des mots sur l’indicible et de se réconcilier avec eux-mêmes, leur passé, leur famille.

Mange tes morts de Jean-Charles Hue – Drame français – 17 septembre 2014

Jason Dorkel, 18 ans, appartient à la communauté des gens du voyage. Il s’apprête à célébrer son baptême chrétien alors que son demi-frère Fred revient après plusieurs années de prison. Ensemble, accompagnés de leur dernier frère, Mickael, un garçon impulsif et violent, les trois Dorkel partent en virée dans le monde des « gadjos » à la recherche d’une cargaison de cuivre.

Hope de Boris Lojkine – Drame français – 28 janvier 2015

En route vers l’Europe, Hope rencontre Léonard. Elle a besoin d’un protecteur, il n’a pas le coeur de l’abandonner. Dans un monde hostile où chacun doit rester avec les siens, ils vont tenter d’avancer ensemble, et de s’aimer.

Les Merveilles de Alice Rohrwacher – Drame italien – 11 février 2015

Dans un village en Ombrie, c’est la fin de l’été. Gelsomina vit avec ses parents et ses trois jeunes sœurs, dans une ferme délabrée où ils produisent du miel. Volontairement tenues à distance du monde par leur père, qui en prédit la fin proche et prône un rapport privilégié à la nature, les filles grandissent en marge. Pourtant, les règles strictes qui tiennent la famille ensemble vont être mises à mal par l’arrivée de Martin, un jeune délinquant accueilli dans le cadre d’un programme de réinsertion, et par le tournage du « Village des merveilles », un jeu télévisé qui envahit la région.

Le Prix France Culture Cinéma des étudiants sera remis au réalisateur du film primé le samedi 16 mai à Cannes, en présence de Pierre Lescure, Président du Festival de Cannes. CineSeriesMag s’y rendra et vous annoncera le nom du gagnant.

Plus d’informations ici 

Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon

Synopsis : En 1996, alors que la campagne électorale en Israël approche, le réalisateur, Avi Mograbi, décide de faire un film sur la figure politique contestée d’Ariel Sharon.

La politique telle une comédie

S’initier au cinéma israélien, c’est découvrir un cinéma exotique où l’on se doit d’éviter d’avoir des idées préconçues, en pensant que ces œuvres sont surement « archaïques » et qu’elles manquent de profondeur. C’est aussi s’apprêter à avoir un réel choc culturel, tant nos cultures sont parfois aux antipodes.  Mais, visionner le premier long métrage de Avi Mograbi, « Comment j’ai appris à surmonter ma peur et aimer Ariel Sharon », c’est surtout le plaisir de découvrir un documentaire atypique et extrêmement passionnant.

Le réalisateur parvient à manier avec perfection, la fiction pour mieux retranscrire la réalité, ce qui donne à cette œuvre un côté surréaliste et à la fois au plus près des réalités. De plus, la consistance de ce documentaire pendant cette heure, est assez surprenante pour un réalisateur encore inexpérimenté, et les échanges avec Arial Sharon sont parfaitement réalisés. En effet, l’une des forces majeure de ce long métrage, c’est sa capacité à maintenir l’intention et à susciter un réel intérêt.

Dans un premier temps, le processus de communication est habilement choisi, puisque l’on a réellement l’impression que l’on échange directement avec le réalisateur. De plus, aujourd’hui, dans notre société où les NTIC sont parfaitement intégrées dans notre vie sociétale, cette manière directe de communiquer pourrait même faire directement penser à une éventuelle interview sur Skype avec le réalisateur. Autrement, on peut facilement s’identifier au « personnage standard » qui cherche à obtenir des informations pour répondre à ses prérogatives politiques où tout simplement pour affirmer son opinion au travers du septième art.

Par la suite, ce qui interpelle directement par rapport à nos coutumes occidentales dans ce registre de documentaire, c’est la totale implication de l’auteur dans des propos parfois très sévères. Par exemple, oser dire qu’un massacre a été réalisé par la moitié de la population. On discerne également une importance capitale de son choix politique en Israël, comme si la politique pouvait s’apparenter à une forme de religion. Mais, ces propos parfois virulents, sont atténués par le choix très intéressant de tourner cette œuvre telle une comédie anodine, alors qu’elle traite directement de la politique israélienne. A l’image, notamment de sa dérision souvent de ses propos, en faisant référence aux changements qui se sont produits dans son couple, pendant le tournage de cette œuvre. C’est aussi, implicitement, un moyen de montrer que le choix politique en Israël peut avoir un réel impact dans la vie quotidienne. On distingue aussi une réelle fracture sociale au sein de ce peuple, où le choix politique détermine presque tes relations. Ainsi, de par, la réalisation de cette œuvre, Avi Mograbi, donne l’impression d’exercer son droit naturel de citoyen en tentant d’exprimer son opinion.

Par ailleurs, la comédie, dans ce documentaire n’est pas choisi par hasard, car plus le film avance, plus l’on s’aperçoit que c’est la situation politique actuelle qui s’apparente à une comédie. A l’image, de l’hypocrisie que l’on peut discerner dans le milieu politique, notamment lorsque Ariel Sharon promet dans la première partie des réponses que le réalisateur obtiendra seulement grâce à sa persévérance.

Ensuite, Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon permet d’exprimer le côté virulent, de la société israélienne. On distingue notamment des échanges verbaux très tendus parfois entre des spectateurs et Ariel Sharon. Cela met en valeur deux points, à la fois la capacité d’expression dans son pays et par la même occasion un certain manque de maturité dans la gestion des relations politiques.

Par la suite, on pourrait également évoquer le fait que Avi Mograbi utilise avec une grande subtilité le côté amateur du documentaire, en jouant souvent avec cet aspect au plus proche des réalités. Ainsi, ce registre assumé par le réalisateur lui permet également de voir son ennemie, Ariel Sharon, en tant qu’homme et non plus seulement se fier à la façade de l’homme politique. On constate, même par moment au fur et à mesure d’échanger avec Ariel Sharon, le réalisateur finit par être gêné par le développement des événements. On peut ainsi, se demander si le politique et l’homme sont dissociables ? Selon, le réalisateur, qui parvient à garder malgré le bon déroulement des événements une certaine neutralité, elle permet en tout les cas de voir plus loin de l’image que les médias tentent de véhiculer. Par exemple, on découvre un politique qui paraît être stricte et peu compréhensif, à un homme presque attachant dans la vie privée notamment de par sa simplicité.

D’autre part, on peut également remarquer, l’admirable qualité du réalisateur de séquencer sa pensée, les étapes se suivent de façon très logique et chaque thématique est traitée au moment opportun. Il arrive notamment, par moment à introduire le sujet de religion très habilement où l’on perçoit clairement, une forte croyance, et une véritable spiritualité dans ce peuple israélien, notamment le passage avec les orthodoxes. Enfin, Avi Mograbi fait partager clairement son cauchemar sous forme de fiction, après avoir rêvé d’un idéal pour son peuple. On retombe brusquement à la réalité, et finalement à celle qu’il a toujours voulu partager mais qu’il a tenté de cacher ou d’amoindrir du moins avec sa relation avec Ariel Sharon. On découvre alors, un pays sanguin, pro révolutionnaire, où la violence fait partie du quotidien d’une grande majorité de la population.

Pour conclure, d’un point de vue culturel et politique cette œuvre est très enrichissante. On ne peut qu’être admiratifs devant le challenge relevé par ce réalisateur pour fournir des images avec une telle authenticité qui permettent notamment d’en apprendre un peu plus sur le monde politique. Avi Mograbi, souhaite tout de même terminer son œuvre, dans une certaine cacophonie représentant la société actuelle. Le réalisateur, se prête au jeu de l’environnement de la scène finale et laisse à la fois un goût d’inachevé puisque il ne parvient pas à confirmer son idée initiale, mais son engouement final laisse tout de même présager un avenir meilleur. La meilleure des preuves, de l’optimisme possible est notamment sa capacité à outrepasser sa peur pour aller au-delà de l’image, et s’intéresser aux hommes au-delà de leurs statuts, tel un anthropologue.

Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon: Fiche technique

Eich Hifsakti L’fahed V’lamadeti L’ehov et Arik Sharon
Israël – 1997
Réalisation: Avi Mograbi
Scénario: Avi Mograbi
Image: Ran Carmeli, Yoav Gurfinkel, Ronen Shechner
Son: Avi Mograbi
Montage: Avi Mograbi
Producteur: Avi Mograbi
Interprétation: Avi Mograbi et Ariel Sharon…
Durée: 1h02

Auteur : Adrien Lavrat

Taxi Téhéran, un film de Jafar Panahi : Critique

Synopsis: Installé au volant de son taxi, Jafar Panahi sillonne les rues animées de Téhéran. Au gré des passagers qui se succèdent et se confient à lui, le réalisateur dresse le portrait de la société iranienne entre rires et émotion…

Il était une fois en Iran

Le prix de l’Ours d’Or décerné à Taxi Téhéran à la dernière Berlinale risque d’être pris pour ce qu’il n’est pas, à savoir une sorte d’encouragement ou de manifeste politique, compte tenu des conditions difficiles dans lesquelles Jafar Panahi exerce son art en Iran. En effet, au-delà de cette dimension, et même si le ministre des affaires étrangères allemand a parlé d’un « symbole important de la liberté artistique », Taxi Téhéran est un film savoureux à plus d’un titre qui mérite amplement cette récompense.

On est tenté de dire que le cinéaste n’a besoin d’encouragement d’aucune sorte, tant son film montre à quel point il maîtrise son sujet. Taxi Téhéran est tourné entièrement depuis le point de vue d’un taxi que Jafar Panahi lui-même conduit, avec un dispositif proche des caméras cachées. Les clients entrent et sortent de son taxi, semblent se livrer à leur insu à diverses réflexions sur la vie iranienne, mais très vite, les caméras et Panahi lui-même sont « débusqués » par les « clients », ce qui ajoute un côté vertigineux au film, dont on se met à douter de la nature documentaire et improvisée.

Le film est tourné avec des moyens techniques extrêmement limités, trois caméras DV dissimulées dans le taxi, un téléphone portable, l’appareil de la jeune nièce du réalisateur. Une fois ou deux, on voit Jafar Panahi réorienter une caméra, un ultime geste de mise en scène quand on est empêché de tout, un geste qui montre que son envie est toujours là, mais surtout que son talent est là, de réussir à faire ce film complet avec si peu de moyens.

Ainsi, Jafar Panahi invite à bord de son taxi la société iranienne moderne dans une succession de saynètes très drôles. La modernité est en effet un outil qui permet aux personnages de s’extirper de leur situation parfois difficile. Un homme blessé et en sang  s’engouffre avec sa femme dans le taxi et demande à ce que son testament soit filmé, afin de protéger sa veuve potentielle de ses propres frères. Un autre client  vend sous le manteau des dvd, des blockbusters américains à Woody Allen ou encore Nuri Bilge Ceylan. Sa jeune nièce (pétillante Hana Saeidi, celle-là même qui a reçu le prix à Berlin pour le compte de son oncle) doit faire un film pour l’école, avec son petit appareil photo numérique, sous la contrainte de préceptes sévères transmis par la maîtresse d’école, une censure qui ne dit pas son nom. La modernité et le cinéma donc, car oui, il est beaucoup question de cinéma dans ce film en forme de pied de nez au gouvernement iranien.

Il est question de cinéma, et à juste titre, Jafar Panahi cite de manière explicite et sans aucune prétention son propre cinéma (dans une réplique, dans une scène etc). Une manière de célébrer son art, mais également de résister par rapport aux autorités de la République islamique d’Iran qui ont interdit ses films sur le territoire national.

Il est question de liberté aussi, car Jafar Panahi réussit la gageure d’embarquer dans son taxi Nasrin Sotoudeh, l’avocate des droits de l’homme condamnée à l’emprisonnement comme lui et en même temps que lui lors des manifestations de 2009, après l’élection d’Ahmadjinejad, et libérée comme lui sous la pression de la communauté internationale. Une femme qui symbolise toutes les luttes menées en Iran pour la liberté d’expression.

Il est enfin question encore et toujours  de la place de la femme dans la société iranienne, et Taxi Téhéran leur fait la part belle, qu’elles soient vieilles, jeunes, voire très jeunes comme Hana, traditionalistes ou modernes. Elles sont drôles et vivantes, impertinentes mêmes, et sont les remparts à la progression d’une répression ambiante (on apprend de la bouche de plusieurs personnages et de Panahi lui-même que deux personnes ont été exécutées pour une « simple » histoire de racket).

Toutes ces idées sont portées par un scénario mince en apparence, et pourtant très cohérent malgré l’organisation en saynètes : toutes les séquences se tiennent toutes seules, mais également s’articulent et se répondent, les unes expliquant les autres, rien n’étant anodin. Et cela, même si on ne le réalise qu’après coup.

Jafar Panahi est le plus souvent face caméra, un homme tranquille et sûr de lui. Un homme qui a déjà été en prison, et qui est toujours sous le coup d’interdictions diverses (de faire des films, de parler aux journalistes, de quitter le territoire iranien etc). Comme il le dit lui même, le confinement dont il fait l’objet le pousse de manière encore plus urgente vers la création, et sa détermination et son assurance se lisent sur son visage.

Pour notre plus grand bonheur, car Taxi Téhéran est un film très plaisant à regarder, la visibilité de Jafar Panahi grandit avec les interdictions qui lui sont infligées.  Plusieurs fois primé à Berlin ou à cannes, L’Ours d’or qu’il a reçu au 65ème festival de Berlin est une sorte de consécration, Alors, ce n’est peut-être pas un lot d’encouragement, mais espérons que cet Ours d’Or pourrait permettre qu’un jour, ces films puissent être vus par les iraniens eux-mêmes, ce qui est le vœu le plus cher de Jafar Panahi.

Taxi Téhéran : Bande-annonce

Taxi Téhéran: Fiche Technique

Titre original : تاکسی.
Réalisateur : Jafar Panahi
Genre : Drame, Comédie
Année : 2015
Date de sortie : 15 avril 2015
Durée : 82 min.
Casting : Jafar Panahi
Scénario : –
Musique : –
Chef Op : –
Nationalité : Iran
Producteur : Jafar Panahi
Maisons de production : –
Distribution (France) : Mémento Films Distribution