Habitué des doublés improbables (La Liste de Schindler / Jurassic Park en 1993, La Guerre des Mondes / Munich en 2005…), Steven Spielberg partagea son année 1997 entre le peu satisfaisant blockbuster (en premier lieu pour lui) Le Monde Perdu et Amistad. Centré sur l’histoire vraie d’une révolte meurtrière d’esclaves sur un bateau négrier en 1839, ainsi que le procès des révoltés, Amistad se voulait être à l’Esclavage ce que La Liste de Schindler fut à la Shoah : un film engagé. Dans les faits, c’est un peu plus compliqué.
Tourné en 31 jours, Amistad est initialement un téléfilm HBO que l’implication de Spielberg via sa société Dreamworks va faire gonfler en projet cinéma. Le casting y est prestigieux puisque on retrouve Morgan Freeman, Matthew McConaughey, Anthony Hopkins et le Béninois francophone Djimon Hounsou pour la première fois dans un premier rôle. A l’exception d’un Hopkins trop maquillé et déjà en sur-régime depuis une décennie, les interprètes d’Amistad sont excellents et les relations tissées entre leurs personnages sont pour beaucoup dans l’intérêt du métrage. Si Freeman est finalement peu présent, jouant un homme noir libre (a free man) confronté le temps d’une scène au calvaire de ses semblables esclaves, le duo McConaughey / Hounsou n’est pas en reste pour voler la vedette. Dans une relation de compréhension (chacun apprenant la langue de l’autre pour communiquer) et de respect mutuels, Spielberg tricote ici une magnifique « amitié » d’un idéalisme vibrant qui porte le métrage.
Nul besoin d’étaler ici la précision du film, moins dans des faits retravaillés et modifiés pour le scénario (et pointés du doigt par des historiens) que dans sa mise en scène. Chaque cadre, chaque transition est nourrie d’enjeux avec cette fluidité dans la narration et le rythme qu’on connait depuis toujours chez Spielberg. Maitrisant son langage et sa grammaire sur le bout des doigts, le réalisateur offre encore une fois (sans surprise) un écrin cinégénique irréprochable à son projet.
C’est cependant dans son fond qu’Amistad ne convainc pas totalement. Probablement trop long, trop sentencieux, trop solennel par instants, il passe à côté d’un statut plus grand dans la filmographie de Spielberg par son évidence curieusement handicapante. Là où cette même évidence nimbe ses chefs-d’œuvre, elle n’arrive pas ici à soutenir complètement son louable projet. Probablement parce que l’esclavage c’est comme la Shoah, on est à peu près tous d’accord pour dire que c’est mal. Or, La Liste de Schindler est un grand film sur la Shoah justement parce que l’axe qu’il prend est détourné. Il permet de l’évoquer, de la voir par instants dans toute son horreur mais le film en lui-même ne sert pas à juger la Shoah. Tout simplement parce que juger l’innommable, c’est assez inutile.
Amistad aurait pu participer du même dispositif et il le fait d’ailleurs pendant une bonne partie de son récit. Toute la force du film étant d’être cet ubuesque film de procès où les seules questions posées sont :
- D’où viennent ces esclaves ?
- A qui sont-ils ?
Et dès lors de contenir dans son absurdité même, pour nous spectateurs contemporains, de multiples et fascinantes évocations de ce qu’est l’Esclavage, notamment dans ce contexte historique trouble. On retiendra notamment le violent prologue et Cinqué (Hounsou) narrant la capture et le périple nautique de son peuple. Une compilation de scènes quasi-muettes, tétanisantes, révoltantes à la puissance d’évocation phénoménale. Une bouleversante scène de plaidoyer, où Cinque scande au tribunal « Give us free », s’ajoute aux morceaux de bravoure.
Mais toute cette force première d’Amistad, celle de la petite histoire dans la grande, se dilue dans un dernier tiers en forme de réquisitoire contre l’esclavage. Comme si le film n’en montrait pas brillamment assez, il faut qu’il le dise, le verbalise notamment au travers du personnage d’Anthony Hopkins. Attention, la séquence est incroyable et essentielle au récit, puisque on ne peut en vouloir aux créateurs d’Amistad de suivre l’histoire vraie au plus près et dans tous ses rebondissements (le cas d’Amistad ayant été une figure de proue pour les abolitionnistes). Mais elle s’inscrit dans le canevas attendu et didactique du film indigné, qui se sent obligé de dénoncer ce qui n’a même pas à être débattu. Tout ceci a un intérêt historique certes, et on mentirait si on disait ne pas sentir le frisson lors de ses plaidoyers vibrants d’humanité. Mais cette émotion, aussi sincère soit elle, s’obtient à trop peu de frais sur l’autel de l’évidence.
En partie, Amistad souffre des mêmes défauts que Lincoln (avec lequel il forme un diptyque). Comme traumatisé par les critiques à l’époque de La Couleur Pourpre, Spielberg pêche (un peu) par excès. Il est impliqué et passionné par le sujet mais cherche maladroitement une illusoire légitimité (lui petit Juif blanc) dans l’évocation d’une mémoire de toute façon universelle. En surlignant de façon pompière, en appuyant des propos indiscutables, il diminue les effets puissants qu’il produit et empêche Amistad d’être plus qu’un beau film indigné.
Oubliant un peu, lui l’artisan humaniste et surdoué, qu’une image vaut mieux qu’un long discours.
Amistad : Bande-annonce
Amistad : Fiche technique
Réalisateur : Steven Spielberg
Scénario : David Franzoni
Distribution : Morgan Freeman, Matthew McConaughey, Anthony Hopkins, Stellan Skarsgård, Djimon Hounsou…
Musique : Debbie Allen et John Williams
Photographie : Janusz Kamiński
Montage : Michael Kahn
Décors : Rick Carter
Costumes : Ruth E. Carter
Sociétés de production : DreamWorks SKG (États-Unis) – United International Pictures (France)
Genre : historique
Durée : 148 minutes
Box-office : 44,2 millions USD
Première sortie : 10 décembre 1997 (États-Unis)
Date de sortie 25 février 1998 (France)
États-Unis 1997








Les premières minutes du film nous plongent d’emblée dans une ambiance de mystère qui restera un des points forts d’Annihilation. Léna (Natalie Portman) est interrogée par un homme en combinaison NBC dans une chambre d’isolement, et elle ne peut pas répondre aux questions qu’on lui pose. Pourquoi elle a disparu pendant 4 mois alors que, pour elle, seules 2 semaines se sont écoulées ? Pourquoi elle ne se souvient pas d’avoir mangé ? Où ont disparu les autres personnes qui l’accompagnaient ?
Dire que Alex Garland était attendu au tournant est un euphémisme, après le beau petit succès que fut Ex Machina. À cela s’ajoute les premières images prometteuses de Annihilation, le tout couplé à un pitch des plus énigmatiques. Si le deuxième essai du Britannique arrive à faire illusion quelques instants avec cette ONG au but mystérieux ou encore cet inattendu retour du mari perdu, l’esbroufe va très vite prendre le dessus. Cela se manifeste dès la mise en place du monde appelé le Miroitement. Un monde où tout être vivant semble pris dans un cycle de mutation et de mélange permanent, où l’ADN se réfracte (oui, oui , vous avez bien entendu, l’ADN a les propriétés d’une onde et peut se réfracter), les crocodiles se voient affublés d’une dentition de requin, les ours se mettent à pousser des cris de femmes en détresse ou les plantes développent un certain anthropomorphisme. Plus aucune règle scientifique ne semble être en vigueur et le pire, c’est qu’une biologiste soi-disant émérite comme le personnage de Lena incarnée par
De la course poursuite du T-Rex, des punchlines de Ian Malcolm ou du cache-cache avec des Raptor, Jurassic Park aligne les moments cultes comme si chaque réplique et chaque scène avaient conscience de l’impact qu’elles allaient avoir sur la culture populaire. En somme, un film qui se sait déjà culte avant de l’être. Plus qu’un spectacle émerveillant qui atteint une maîtrise totale de ses effets spéciaux, le long métrage façonna toute une décennie de cinéma de divertissement. Aujourd’hui, les technologies du 7ème art permettent de tout représenter mais manquent sévèrement de cœur. Et c’est ici qu’on trouve un des premiers parallèles entre Jurassic Park et l’histoire du cinéma. Dans le film, Hammond est un riche entrepreneur qui décide de réaliser l’impossible : insuffler la vie à des dinosaures. La création de ce parc est motivée par un fantasme capricieux mais surtout par un appât du gain. Comment ne pas faire la comparaison avec des blockbusters sans âme qui alignent tout de même les prouesses techniques ?
Plus loin qu’un constat anticipateur sur le cinéma, Jurassic Park propose surtout une réflexion sur l’ego terrible de l’homme et son désir excessif de vouloir contrôler la nature. Les dinosaures sont alors le symbole d’une faune que l’homme n’aurait jamais dû rencontrer. Le film ne raconte pas des monstres qui vont attaquer injustement des pauvres humains mais décrit des forces animales incontrôlables qui vont s’approprier un territoire acquis par l’homme. Les véritables vilains de l’histoire sont l’équipe de scientifiques qui ont voulu jouer aux dieux. Ainsi tous les hommes s’appropriant la nature seront punis durant le film. Dieu crée les dinosaures. Dieu détruit les dinosaures. Dieu crée l’Homme. L’Homme détruit Dieu. L’Homme crée les dinosaures.. Les Raptor et le T-Rex restent évidemment des créatures terrifiantes mais comment traiter de méchants des animaux qui ne font que reproduire le règne animal ? Le propos animaliste de Jurassic Park a cependant véritablement évolué dans la suite de la saga. Pour essayer de comprendre la direction qu’a prise la franchise, il faut désormais s’intéresser au Monde Perdu. Second volet sorti en 1997, Le Monde Perdu est un projet qui n’a jamais vraiment passionné Spielberg. Se sentant coupable de n’avoir jamais donné de suite à E.T, le réalisateur pensait qu’il devient bien à son public une suite au succès colossal de Jurassic Park. De l’autre côté, il sortait du tournage extrêmement éprouvant de
Dans ce second opus, Ian Malcolm se retrouve plus ou moins obligé d’aller dans une île voisine à Isla Nubar pour accompagner une nouvelle expédition auprès des dinosaures. De » capitaliste à naturaliste » Hammond aurait appris de ses erreurs et prétend simplement vouloir se documenter sur les créatures. Au casting, exit la fausse famille au cœur du premier film et bienvenue à un nouveau casting où seuls Attenborough et Goldblum ont rempilé. La fille de Malcolm s’invite au voyage, et son ex, interprétée par Julian Moore, est également présente. Le trio permet d’imposer une dynamique familiale agréable au milieu des militaires d’Ingen. Car comme on pouvait s’y attendre, l’expédition n’était finalement pas pavée de bonnes intentions. Ingen compte en réalité évacuer les dinosaures pour les amener dans un nouveau parc d’attractions sur le continent. Et à travers ce point continue la métaphore liée au cinéma et à l’histoire de la saga elle-même. La volonté d’Ingen d’étendre le parc fait écho à celle des producteurs de franchiser le premier film à travers de nombreuses suites et produits dérivés. Quant au message naturaliste du premier opus, la suite s’avère plutôt fidèle et dresse un portrait peu reluisant des militaires et grandes firmes prêts à piller les ressources de la planète pour des motivations lucratives et obscures. Le film va d’ailleurs plus loin en traitant les dinosaures comme des animaux rares qui n’ont rien à faire dans des zoos. Se fait alors très facilement un parallèle avec les parcs aquatiques où des orques et dauphins sont confinés dans de tous petits espaces. Malheureusement malgré une mise en scène efficace, Spielberg n’arrive pas à faire retrouver au spectateur l’extase qu’il pouvait ressentir durant Jurassic Park. Si dans le premier opus les dinosaures étaient iconisés à chaque apparition, ils sont presque filmés comme des non-évenements dans Le Monde Perdu. Le film va même dans la surenchère en doublant le nombre de T-Rex, créature emblématique de la saga. Le long-métrage détient quand même des scènes spectaculaires comme l’attaque des Raptor en hautes herbes ou la sortie du T-Rex dans San Diego.
Aujourd’hui que reste t-il de l’œuvre de Spielberg ? Jurassic Park 3 sort sur les écrans en 2001. Au tout début, le film devait parler du personnage d’Alan Grant qui serait resté caché sur l’île pendant des années. L’idée fut abandonnée. Ensuite le projet passa par de nombreuses ré-écritures et Spielberg abandonna le poste de réalisateur et laisse la place à Joe Johnston, papa de Jumanji. Le tournage du film connaîtra de nombreux désagréments dont l’hospitalisation d’un cascadeur et des gros désaccords au niveau du script. Le long-métrage abandonne totalement la réflexion autour de l’éthique, de la science et de la nature au profit d’un film d’action pur. De ce fait, les dinosaures deviennent de simples monstres qui sont là pour servir les rebondissements du scénario. Pour donner un coup de jeune à la franchise, le T-Rex est remplacé par un Spinosaure jusque dans le logo du film. L’accueil critique est très mitigé pour un film qui n’aurait surement jamais dû exister. La saga connaîtra une suite quatorze ans plus tard avec la mise en chantier de Jurassic World qui ignore les événements du dernier film.
Sorti au cinéma en 2015 et se déroulant une vingtaine d’années après les premiers films, Jurassic World connaît un succès commercial monumental. Réalisé par Colin Trevorrow, le long métrage n’échappe pas au fan-service et propose une réflexion méta sur la franchise. Représentation des fans de la saga, le personnage de Jake Johnson collectionne tous les goodies dérivées de l’univers et clame qu’aujourd’hui plus personne n’est impressionné par les dinosaures et qu’il faut donc surenchérir. Dans le film, le premier dinosaure (terrible Indominus Rex) créé entièrement par l’homme se présente comme plus grand, plus dangereux, plus fort, plus vicieux que tous ses prédécesseurs. Cela fait écho au film lui-même en disposant de toutes les nouvelles technologies du cinéma pour essayer d’émerveiller le spectateur dans un cinéma où les effets spéciaux ne surprennent plus. Là, le film se tire une balle dans le pied. Jurassic World est très formaté et joue sans cesse sur la nostalgie mais n’arrive jamais à capturer l’esprit du premier opus. Le long métrage est devenu ce que critiquait Jurassic Park : un spectacle certes bluffant mais dénué d’âme et motivé par l’appât du gain. Réalisé par Bayona, la suite (selon les bandes-annonces) devrait considérer les dinosaures comme des créatures horrifiques mais conserverait un propos animaliste avec notamment une intrigue sur la militarisation des dinosaures. Dans Jurassic World, le scientifique Henry Wu dit : » Vous n’avez pas demandé du réalisme, vous avez demandé plus de dents « . Alors pour la suite, on demande moins de dents et un peu plus de cœur.
Mais Il faut sauver le soldat Ryan n’est pas seulement un film de guerre ou du moins Spielberg aborde bien d’autres thèmes à travers ce sujet. Les intermèdes calmes où l’art renforce les liens entre les soldats amènent un peu d’air dans tout ce drame. À travers les chansons d’Edith Piaf ou grâce à leurs dialogues où chacun raconte des fragments de vie, le réalisateur ne se contente pas de dépeindre le côté dramatique de la guerre mais de livrer l’humanité persistante dans ces atrocités. C’est rarement l’aspect guerrier et enragé qui prend le dessus mais bel et bien la loyauté, le respect de la hiérarchie et la sensibilité des soldats. Les émotions de la guerre sont vraiment livrées devant le spectateur dans les deux camps : le soldat allemand refuse de tuer Upham et les américains ne cèdent pas à la vengeance quand ils en avaient l’occasion. Le patriotisme que l’on pourrait reprocher au film peut aussi être perçu comme un bel hommage aux américains morts pour servir leur pays.
A partir de là, on verra peu ces créatures assoiffées de sang, si souvent représentées dans les films et les séries. Quelques plans sur le dehors, un bout de rue hanté par des silhouettes désincarnées, voilà plus ou moins à quoi se résument les zombies, dans ce film singulier qui préfère assister à la métamorphose d’un homme ordinaire propulsé dans l’extra-ordinaire. Comment survivre, dans un monde où il ne reste plus rien ? Pris au piège d’un immeuble haussmannien, le héros, Sam, s’organise méthodiquement. Il nettoie sa surface habitable, et part bientôt en expédition, en quête de vivres, sans jamais quitter le lotissement dans lequel il est bloqué, se contentant de faire des repérages et de s’introduire chez les gens, de pénétrer dans leurs vies, dont il ne reste que des souvenirs. C’est ici que La Nuit a dévoré le Monde devient intéressant : on est coincé, seul face à un héros condamné à vivre avec lui-même. On le verra revivre les traumatismes de son enfance, faire de l’exercice, rationner ses quantités, parler à un zombie pour ne pas sombrer, créer aussi, et perdre pied. Il fouillera chez les autres comme il fouillera en lui, et comme lui, le public entre par effraction dans l’intimité d’un homme.
sins d’en face), à l’aide de jumelles ou encore d’un appareil photo qui capture des clichés personnels, pris en cachette, sur le vif, à l’insu de. L’altérité devient vite une forme d’intrusion à part entière, et on se sent parfois de trop, quand le protagoniste se laisse aller à l’émotion ou la démence, à la colère ou bien même à la créativité (quand il compose des morceaux de musique en enregistrant les sons du quotidien, par exemple). On se sent en trop, dans ce film. C’est rare et perturbant.