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Cannes 2018 : Sauvage, le diamant brut de la semaine de la critique

Pour cette troisième journée au Festival de Cannes, la Semaine de la Critique offre un film plein d’amour et de tendresse avec Sauvage, réalisé par Camille Vidal-Naquet.

Dès les premières respirations chez le médecin, on sent tout l’érotisme qui habite le personnage de Felix Maritaud et ne le quitte pas du film. Déjà vibrant dans 120 battements par minutes de Robin Campillo Grand Prix du Jury l’an dernier, l’acteur apporte toute sa fraîcheur et son envie pour son deuxième rôle dans un long métrage, le premier en revanche pour le réalisateur. Sauvage raconte l’histoire d’un homme qui en aime d’autres le temps d’une nuit ou de quelques heures. C’est un film sur la liberté à travers la solitude et le besoin de tendresse que le personnage trouve grâce à la sexualité. Certaines scènes sont d’ailleurs très marquantes à ce propos, notamment celle chez la femme médecin qui veut le soigner. Lorsque Léo la prend dans ses bras, c’est tout un mélange d’émotions qui ressort en quelques secondes et c’est comme si le spectateur respirait en même temps que le personnage. Il passe son temps à chercher l’air, et sa maladie qui le pousse à tousser n’est que la simple représentation de cet étouffement. Léo respire la liberté en levant très souvent la tête vers le ciel comme pour montrer que, quoi qu’il lui arrive, il survit. Les rayons du soleil subliment son visage et sa peau souvent marquée par la vie qu’il mène et les nuits passées sans dormir. C’est aussi cela Sauvage, faire transpirer les corps en éveil et réveiller les corps endormis. Pour Léo, aucune distinction ne se fait entre les clients. Il passe d’hommes handicapés à d’autres plus âgés que lui sans différence aucune dans les baisers qu’il leur donne. Ces baisers d’ailleurs symbolisent le besoin d’amour qu’il éprouve parce que son ami, lui, se refuse à le faire.

Là où le réalisateur réussit un grand coup c’est dans la variation des couleurs. D’une lumière chaude et très jaune à des plans où la peau de Léo semble très pure, cette oscillation rassemble celle qui vit au quotidien. La douceur qu’il parvient à trouver dans les bras des hommes avec qui il passe la nuit sans avoir de relations sexuelles marque une opposition avec les scènes de violence qu’il subit soit par des clients, soit par ses pairs. La scène de bagarre avec le jeune homme qui lui plaît s’avère être d’ailleurs un grand moment cinématographique dans le film. Chorégraphiée et filmée à la perfection, cette valse violente rappelle toute la dureté à laquelle ils sont confrontés et la difficulté de s’aimer pour qui l’on est. À la manière de 120 battements par minute dernièrement, le réalisateur fait des intermèdes électros sublimes qui rompent le rythme général du film et rappellent à l’érotisme du personnage. Durant tout le film, on découvre donc son corps sous toutes ses formes : abîmé, malade, sensuel, et libéré.

Bande-annonce : Sauvage

Synopsis : Léo, 22 ans, se vend dans la rue pour un peu d’argent. Les hommes défilent. Lui reste là, en quête d’amour. Il ignore de quoi demain sera fait. Il s’élance dans les rues. Son cœur bat fort.

[Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2018]

Sauvage, un film de Camille Vidal-Naquet
Avec Felix Maritaud, Eric Bernard, Nicolas Dibla…
Distributeur : Pyramide Distribution
Genre : Drame
Durée : 1h 37min
Date de sortie : 22 août 2018

Nationalité français

Ghost Wars, la série Netflix qui divise !

Ghost Wars, la nouvelle série SF par le créateur de Continuum, a rejoint la bibliothèque de Netflix. Mais que penser de cette histoire de fantômes qui a divisé la critique avant d’être annulée par SyFy ?

Ghost Wars est une série créée par Simon Barry disponible sur Netflix depuis début mars et diffusée fin 2017 sur la chaîne SyFy, une nouveauté dans les catégories de l’épouvante-horreur et du fantastique. Un scénario prometteur mais qui tend à décevoir en fonction des épisodes plus ou moins bien rythmés par l’intrigue et le jeu des acteurs. Une première saison critiquée violemment par certains spectateurs tandis que d’autres s’opposent et crient à l’injustice ! Tentons de faire la lumière sur cette série qui divise. L’histoire se passe dans une petite ville isolée de l’Alaska et on comprend rapidement que l’action va se dérouler autour des habitants dans une ambiance aux allures mystérieuses. Le synopsis très succinct ne permet pas de faire naître une curiosité accrue :
« En Alaska, Roman Mercer jeune homme tentant de refouler ses pouvoirs psychiques se voit contraint d’exploiter ses dons afin de pouvoir sauver sa ville, en proie à des attaques de forces paranormales. »
On y annonce un personnage principal interprété par le jeune Avan Tudor Jogia (vu dans Toutânkhamon : le pharaon maudit et Shangri-La Suite) qui devrait prendre une place cruciale dans un combat contre des fantômes colériques et plus généralement contre l’au-delà. Au casting il s’associe des noms d’acteurs principaux plus connus du public comme Kim Coates ou Vincent d’Onofrio aux carrières plus longues et étoffées. On retrouve aussi le chanteur Meat Loaf, icône rock et acteur depuis les années ’70 qui incarnait entre autres Eddie dans The Rocky Horror Picture Show.

 

Le titre Ghost Wars se veut toutefois intriguant pour les amateurs du genre et incite à découvrir les dessous de cette « guerre paranormale ». Les débuts sont plutôt flous avec beaucoup de zones d’ombre qui s’éclaircissent grâce à des flashbacks et des éléments qui viennent répondre à nos interrogations au fil des épisodes. Mais voilà, ces derniers sont inégaux en qualité de scénarios et d’intérêts. Parfois bien menés, ils créent le désir de poursuivre le visionnage quand d’autres se révèlent décevants et peuvent décourager les spectateurs moins téméraires et/ou peu séduits jusque-là.

Sans attentes spécifiques lorsque nous avons commencé cette nouvelle série, ces sentiments neutres nous ont permis de terminer la saison en un laps de temps plutôt court (une semaine environ). Finalement, pas d’engouement passionné, mais le bilan n’est pas désagréable. On peut apprécier les épisodes les mieux ficelés de Ghost Wars et mettre de côté les moins aboutis et donc peu attractifs. Malgré un dénouement plutôt satisfaisant, on hésitait toutefois à se lancer dans une deuxième saison avant d’apprendre que la chaîne américaine SyFy annulait définitivement Ghost Wars après cette première et unique saison.

Bande-annonce – Ghost Wars

Synopsis : En Alaska, le marginal Roman Mercer doit exploiter ses pouvoirs psychiques refoulés pour sauver sa petite ville, qui subit les attaques de forces paranormales.

Fiche technique – Ghost Wars

Créateur : Simon Barry
Interprètes principaux : Avan Jogia, Kim Coates, Luvia Petersen, Vincent D’Onofrio, Meat Loaf, Kandyse McClur, Kristin Lehman.
Production : Dennis Heaton, David Von Ancken, Simon Barry, Chad Oakes, Michael Frislev, Chris Regina.
Société de production : Nomadic Pictures
Distribution : Chaine SyFy puis Netflix
Genre : Epouvante, Horreur, Fantastique.
Durée : 13 épisodes de 40 minutes environ.
Date de diffusion : 5 octobre 2017 sur SyFy, 2 mars 2018 sur Netflix.

USA – 2017

Auteur : Aby Gaby

Cannes 2018 : Rafiki de Wanuri Kahiu, une romance politique

Durant ce Festival de Cannes 2018, la section Un Certain Regard nous présente Rafiki de Wanuri Kahiu, une jolie petite romance homosexuelle, à l’écriture parfois bancale et à la technique vacillante, mais dont l’ampleur dramaturgique et la prise de conscience politique font du bien.

Il n’est jamais facile d’appréhender ce genre d’œuvre car il faut savoir différencier son potentiel cinématographique et le courage humain et citoyen du film en lui-même. Dans Rafiki, la première étincelle du film provient de son iconographie moderne du continent africain. Alors que nous sommes habitués à observer la misère ou même le déclin d’une certaine forme de prospérité habitable, à l’image de Yomeddine en sélection officielle de Cannes cette année, Rafiki est tenace et fougueux dans sa manière d’appréhender le mouvement africain, ce qui permet de continuer l’effet visuel et lisible d’un film tel que Black Panther.

Ici, aucune forme de misère ou de mise à l’écart de la jeunesse dans le tremplin social du pays. En cohérence, avec ses nombreuses couleurs bariolées, Rafiki envoie une onde de positivité, une onde de choc qui donne espoir. On peut pardonner beaucoup de choses à une œuvre comme Rafiki : sa mise en scène à la photographie chromatique et clippesque mais accordée à un montage parfois aléatoire, sa direction d’acteur amatrice, ou même un scénario au lien parfois très superficiel. Pourtant, pourquoi un tel traitement de faveur ? Rafiki est entouré d’un contexte qui donne une certaine portée politique (censure dans son pays) au propos et une puissance au projet. Parler de l’homosexualité dans un pays comme le Kenya n’est pas une mince à faire, et les séquences d’exorcisme ou de cérémonie religieuse sont là pour nous le rappeler.

rafiki-film-kenyan-cannes-2018

Avec ses plans travaillés, ses décors colorés, Wanuri Kahiu ancre son œuvre dans une atmosphère de films indépendants américains, avec ses « suburbs » et ses terrasses entre amis. Rafiki raconte l’amour entre deux jeunes femmes, chacune étant la fille d’un politicien (ce qui n’est guère important pour le récit). De cette œuvre « lesbienne », il ne faut pas s’attendre à une énième version de La Vie d’Adèle. Au contraire, la première caractéristique qui vient à l’esprit est la pudeur avec laquelle la réalisatrice trousse ses cadres, aime parler de ses personnages féminins, s’amuse de l’imagerie même de la féminité et nous dévoile la relation en question : beaucoup de jeux de regards, des sorties, des bougies.

Derrière le contexte africain, on sent aussi une réalisatrice qui semble vouloir se détacher d’une certaine forme de naturalisme omniprésent dans le cinéma africain mais au contraire semble vouloir romancer son idylle tout en insérant les véritables enjeux de cet amour : la persécution et la haine contre le « démon » de l’homosexualité. Avec sa touche adolescente (première scène, une fille en skate) version épisodes de Skins (sans le côté trash), sa manière de prendre par la main ses personnages et de les accompagner dans leur chemin de croix, ses thématiques juvéniles (l’émancipation face à la religion), Rafiki est d’une sincérité qui amène d’elle-même une émotion mélancolique.

Certes, ce film, présenté à la sélection Un Certain Regard, n’est sans doute pas le meilleur film que nous verrons durant la compétition, mais de par sa franchise et son courage, il n’est pas évident d’y rester insensible. Là où les codes du cinéma de genre semblent un peu balbutiants (le récit initiatique ou la romance), c’est avant tout la passion enfouie dans le cœur même de l’entreprise qui fait que certaines scènes fonctionnent dès le premier coup d’œil.

Bande-annonce : Rafiki de Wanuri Kahiu

Synopsis : À Nairobi, Kena et Ziki mènent deux vies de jeunes lycéennes bien différentes, mais cherchent chacune à leur façon à poursuivre leurs rêves. Leurs chemins se croisent en pleine campagne électorale au cours de laquelle s’affrontent leurs pères respectifs. Attirées l’une vers l’autre dans une société kenyane conservatrice, les deux jeunes femmes vont être contraintes de choisir entre amour et sécurité…

[Un Certain Regard au Festival de Cannes 2018]

Rafiki, un film de Wanuri Kahiu
Avec Samantha Mugatsia, Sheila Munyiva, Dennis Musyoka…
Genre : Drame
Distributeur : Météore Films
Durée : 1h 22min
Date de sortie : Prochainement

Nationalités sud-africain, Kenyan, français, néerlandais, allemand

Cannes 2018 : Il se passe quelque chose, un détour par l’ACID au deuxième jour de Festival

L’ACID a vécu sa première soirée cannoise de 2018 et le public était largement au rendez vous. La réalisatrice Anne Alix emporte les spectateurs dans une Provence inconnue dans Il se passe quelque chose mais déçoit fortement par la mise en scène trop mécanique.

Le début du film laisse espérer quelque chose d’intéressant avec deux personnages féminins originaux mais très vite, on se rend compte qu’il est difficile de s’y attacher. Aucune émotion n’est vraiment provoquée par les actrices, que ce soit leur jeu ou leur dialogues, rien ne se dégage vraiment des scènes. On ne peut pas enlever le mérite à la réalisatrice d’avoir expérimenté puisque c’est vraiment ce à quoi ressemble le film : une expérimentation. Une tentative de cinéma, pas trop mal réussie puisque cela rentre dans les critères mais du point de vue du public, il est difficile de comprendre comment il peut être captivé.

il-se-passe-quelque-chose-anne-alix-cannes-2018

Quel est le but de cette histoire ? Après 1h45 à rester dans la salle à essayer de comprendre, la sortie se fait plutôt vite et dans l’incompréhension. Un voyage initiatique certes, l’idée est belle mais la multiplicité des longs plans et des travellings sur les paysages n’arrive même pas à faire voyager tant on s’en lasse. On ne peut pas dire qu’ils sont vains, mais dans ce contexte là, ils n’apportent rien à l’histoire. Parfois, le mélange des langues vient sauver le rythme lent du film et donner un charme aux scènes mais il est vite oublié au profit d’une technique assez mécanique de filmer. De certains plans ressort même l’impression que la réalisatrice avait noté tous les codes cinématographiques entre les mouvements caméra et les scènes musicales  à reproduire pour que cela fonctionne mais rien ici n’est efficace dans ces procédés. Le rythme est mal choisi et la voix off rajoute autant de lourdeur et de superficialité. Même les plans de danse avec la musique forte, qui sont souvent enivrants au cinéma,  sont décevants.  Rien n’est communicatif, rien ne touche. Rien ne se passe. On ne vit rien, on attend.

On remarque tout de même un certain travail sur le son afin de dynamiser le film mais c’est justement l’effet inverse qui est provoqué. L’artifice se voit tout comme les longs plans d’illustration qui prennent la place de ceux couramment utilisés en plein dialogue, qui font d’autant plus perdre de la force au message que la cinéaste souhaite faire passer.

Il se passe quelque chose : extrait

Synopsis : Avignon. Irma, qui ne trouve plus sa place dans le monde, croise sur sa route Dolorès, une femme libre et décomplexée missionnée pour rédiger un guide touristique gay-friendly sur un coin de Provence oublié. L’improbable duo se lance sur les routes. Au lieu de la Provence pittoresque et sexy recherchée, elles découvrent un monde plus complexe et une humanité chaleureuse qui lutte pour exister. Pour chacune d’elle, c’est un voyage initiatique.

[ACID au Festival de Cannes 2018]

Il se passe quelque chose, un film de Anne Alix
Avec Lola Dueñas, Bojena Horackova
Distributeur :
Genre : drame
Date de sortie : août 2018
Durée : 1h43
FRANCE

Cannes 2018 : Wildlife de Paul Dano, un portrait de famille doux amer

 

Le Festival de Cannes 2018 nous présente, dans sa section Une semaine de la critique, Wildlife le premier film de l’acteur Paul Dano. Description minutieuse mais peu originale de la classe moyenne américaine, Wildlife impressionne surtout par son trio d’acteur irréprochable, notamment et surtout le génial Jake Gyllenhaal.

Les petits quartiers de périphérie, le délitement de la famille, un enfant entre deux eaux et différents discours qui ne sait pas quel parti prendre. Les thématiques de Wildlife de Paul Dano ressemblent à s’y méprendre à l’un des meilleurs films de ce début d’année : Jusqu’à la Garde. Mais là où l’œuvre de Xavier Legrand mêlait à la fois la veine sociale et le cinéma de genre, le réalisateur américain se veut plus académique dans sa démarche et suit avec un regard empathique la middle class américaine des 60’s avec ses errances et le vide qui tapisse son quotidien.

Le jeune Joe, encore à l’école, ne sait pas où donner de la tête entre un père dont la conscience bouillonne face à la culpabilité qui le ronge suite au fait qu’il pense être un raté, puis une mère enjouée mais sur la corde raide à cause des responsabilités qui proviennent du foyer. Dans Wildlife, Paul Dano essaye de suivre deux lièvres qui s’entrecroisent à chaque instant : le portrait d’une famille montrée à la fois collectivement et individuellement, et le récit initiatique enfantin d’un jeune garçon essayant tant bien que mal de colmater les brèches. Ce qui relie ces points de vue, ces deux éléments du récit, c’est l’emprise du regard.

Comme le film de Xavier Legrand, l’idée que l’on se fait des membres de cette famille provient du regard de Joe sur ses parents. Assis sagement sur sa chaise alors qu’il est en train de faire ses devoirs, ou devant la télévision, il observe son monde et devient un accompagnateur de la parole de ses parents, qui se consolent comme ils peuvent à travers son empathie. Paul Dano, pour un premier essai, montre de belles qualités de mise en scène, avec un sens du plan fixe soigné et une photographie digne de ce nom. Mais l’acteur/réalisateur a une grande qualité, c’est sa direction d’acteurs.

Car au-delà du fait que le récit semble parfois sentir le réchauffé notamment pendant sa deuxième partie durant lequel Jeannette s’acoquine avec un riche rentier alors que son mari a quitté la famille pour partir au « feu », Wildlife a la chance d’avoir la délicieuse et ambivalente Carey Mulligan puis la force non tranquille, fissurée et doucement violente de l’excellent Jake Gyllenhaal. D’ailleurs, le rôle du père, joué par ce dernier, ressemble beaucoup à celui de Brad Pitt dans The Tree of Life de Terrence Malick, tant au niveau des fêlures que sur le discours face à l’enfance, et le symbole de cet American Way of Life qui n’a pas réussi pour tout le monde.

Paul Dano maîtrise son sujet, voire un peu trop : un peu maniéré et aguichant au forceps ses intentions qui sont loin d’être invisibles, Wildlife a du mal à émouvoir car engoncé dans une mise en scène trop « Sundancienne » qui se délite suite à un manque de relief et de possibilité offerte à ses personnages. Même si le portrait familial arrive à tenir en haleine le récit, et que les errements et le dégoût de chacun ruminent comme un mauvais rêve, Paul Dano semble avoir plus de mal à traiter de manière originale et nouvelle le rapport cinématographique que l’on a à la famille moyenne américaine.

Bande-annonce : Wildlife – Une saison ardente

Synopsis : Le premier long métrage de l’acteur Paul Dano (There Will Be Blood, Little Miss Sunshine) raconte l’histoire de Joe, un adolescent de 14 ans, qui assiste impuissant à la lente dégradation des rapports entre son père et sa mère. Les faits se déroulent dans les années 60 et sont l’adaptation au cinéma du roman éponyme de Richard Ford.

[Ouverture de la 57ème édition de la Semaine de la Critique à Cannes]

Wildlife (Une saison ardente), Un film de Paul Dano
Avec : Jake Gyllenhaal, Carey Mulligan, Ed Oxenbould, Bill Camp…
Distributeur : ARP Sélection
Genre : Drame
Durée : 1h44
Date de sortie : 19 décembre 2018

Pays d’origine : États-Unis

Cannes 2018 : Yomeddine d’Abu Bakr Shawky, le regard de l’humanité

Le Festival de Cannes 2018, dans sa sélection officielle nous présente Yomeddine de Abu Bakr Shawky. Humble et juste dans sa manière d’accompagner ses protagonistes, Yomeddine est un road movie touchant, aussi terre à terre que crépusculaire dans une Égypte de marginaux. Pas forcément marquant, mais l’attachement est véritable.

On pourra toujours avancer le fait que le dispositif visuel manque parfois un peu d’idées, que l’accroche sociale se fait un peu larmoyante, mais Yomeddine ne mendie jamais son émotion et cueille le spectateur avec une parfaite bienveillance lors de ce road movie entre un lépreux venant de perdre sa femme et un orphelin en mal d’amour et d’attention. Bizarrement, au regard des premières minutes du film, il était possible de craindre le misérabilisme de la situation : un lépreux atteint par de graves cicatrices sur le corps cherche désespérément des choses, dans une zone de détritus, une scène presque post apocalyptique et dévastatrice.

yomeddine-critique-film-cannes-2018

Mais alors que cette accroche annonçait la sortie des grands violons lors de toute la longueur du film, Yomeddine se révèle être beaucoup plus qu’un coup de projecteur arriviste et hypocrite autour d’une bande de marginaux, bannis de la société. Naturel et solaire, le film est un doux road movie avec deux protagonistes à l’alchimie adéquate. Abu Bakr Shawky ne signe pas là un portrait de l’Égypte moderne, mais questionne sur le regard de chacun, et la manière dont sont insérés ou isolés les « freaks » des temps modernes. Que cela soit à dos d’âne ou sur les routes désertiques du pays, Yomeddine agrippe le spectateur par ses multiples rebondissements (blessures, vol, rencontres) mais ne cherche jamais à démontrer une quelconque vérité.

Le cinéaste s’efface, et cela se ressent dans sa mise en scène invisible. Il donne la parole à ceux qu’il regarde avec fierté et compassion, comme s’il était de son devoir de redéfinir la notion même d’être humain. C’est beau et très touchant à la fois. Au contraire de Rafiki, qui enlevait toute proximité sociale avec son récit, Yomeddine est en plein dans cette rencontre entre le film de genre (road movie où la course poursuite se fait avec une charrette) et la réflexion sociale et sociétale. Le décorum s’y prête, mais Abu Bakr Shawky ne s’arrête pas là : d’où la volonté d’acheminer le récit vers le regard humain que porte le peuple sur le lépreux, qui se nomme Beshay. Derrière les cicatrices, cette peau mutilée par la maladie, il y a des sentiments qui se devinent et des mots qui se perdent dans le bruissement du vent aride.

C’est alors que la magie de Yomeddine se retrouve dans ses discussions autour d’un feu où les visages déchirés se nichent dans la pénombre pour faire resurgir une humanité et une prise de recul impressionnante sur le monde. Yomeddine est un beau film car il ne touche jamais de près la corde sensible de la compassion un brin putassière face à la misère du monde. Ce road movie semé d’embuches est avant tout le révélateur d’une humanité, d’une drôlerie communicative : là où la mise en scène se veut tout sauf organique. Elle épluche le temps pour effacer la peau et ne faire naître que l’humain qui se cache derrière le passé douloureux de chacun.

Bande-annonce : Yomeddine

https://www.youtube.com/watch?v=KRS6ZudLE4c

Synopsis : Beshay, lépreux aujourd’hui guéri, n’avait jamais quitté depuis l’enfance sa léproserie, dans le désert égyptien. Après la disparition de son épouse, il décide pour la première fois de partir à la recherche de ses racines, ses pauvres possessions entassées sur une charrette tirée par son âne. Vite rejoint par un orphelin nubien qu’il a pris sous son aile, il va traverser l’Égypte et affronter ainsi le Monde avec ses maux et ses instants de grâce dans la quête d’une famille, d’un foyer, d’un peu d’humanité…

[Compétition officielle au festival de cannes 2018]

Yomeddine, un film d’Abu Bakr Shawky
Avec Rady Gamal, Ahmed Abdelhafiz, Shahira Fahmy…
Genre : Drame / Aventure / Comédie
Distributeur : Le Pacte
Durée : 1h37
Sortie : Prochainement

Pays : Égypte / États-Unis / Autriche

Made in Hong Kong, le film culte de Fruit Chan revient au cinéma en 4K

Ce mercredi 9 mai est ressorti dans les salles françaises un film culte du cinéma hongkongais, Made in Hong Kong. Réalisé en 1997 par Fruit Chan, le long métrage fait la chronique de jeunes hongkongais paumés mais animés par une rage de vivre formidable.

Synopsis : Hong Kong, été 1997. Mi-Août est un jeune marginal ayant abandonné le collège il y a quelques années pour vivre de menus larcins. Il est à présent collecteur de dettes pour un certain M. Wing, proche des triades locales. Le quotidien de Mi-Août va se trouver bouleversé par trois événements : la découverte par Jacky, petit voyou handicapé mental qu’il a pris sous son aile, de deux lettres d’adieux laissées par une jeune suicidée, et sa rencontre avec la jolie Ah Ping dont il tombe rapidement amoureux. Or cette dernière est atteinte d’une maladie incurable…

La fureur de vivre hongkongaise

Made in Hong Kong, réalisé par Fruit Chan en 1997, revient dans les salles françaises sous l’égide de Carlotta Films. Entre portrait social d’une mégapole échauffée par son futur rattachement à la Chine et le récit digne d’un Mean Streets hongkongais, le long métrage peint une jeunesse paumée en quête du sens de la vie. La jeunesse se retrouve ici incarnée par les trois personnages principaux : Mi-Août, Jacky et Ah Ping ; ainsi que par le jeune fille qui se suicide dans les premières minutes du film. Un concours de circonstances provoque la rencontre post-mortem du trio avec la jeune fille, précisément, grâce à des lettres ensanglantées retrouvées près de son point de chute. Quant à Ah Ping, elle est condamnée, sauf si quelqu’un lui fait un don d’organes (notamment des reins). Jacky, lui, est en situation de handicap mental. Rejeté par sa famille, le jeune homme est souvent maltraité par les gosses du quartier. Quand il n’est pas sous l’aile de Mi-Août, Jacky traîne, livré à lui-même dans les rues de la mégapole. Et arrive Mi-Aôut, qui a abandonné le collège et qui vit au jour le jour. Les trois jeunes vont donc se rencontrer et tenter de percer le mystère de la fille suicidée. Quand bien même ils passeront à autre chose, la jeune fille décédée ne cessera de venir les hanter, les questionner… Car ce suicide, qui survient au début du film sans que l’on ait connaissance d’une ou de plusieurs causes, va venir mettre en perspective le rapport à la vie du trio.

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Ah Ping, Mi-Août, d’amour et eau fraîche.

Un amour passionnel naît entre Mi-Août et Ah Ping. Le premier ne la voit plus mourir tandis que la deuxième reprendra espoir tout en acceptant son potentiel triste sort. Mi-Août va devenir une figure presque fraternelle pour Jacky, dont il va prendre soin de façon parfois surprenante et touchante. Mi-Août va aussi aider la mère de Ah Ping, endettée auprès de nombreux usuriers. Il va s’imaginer en tueur professionnel et échouer dans sa tache assassine, cela au point d’en subir de désastreuses conséquences. À ce propos, le jeune homme fantasme beaucoup : il rêve d’abattre des avions ; il se voit donner un rein à Ah Ping ; il ne cesse d’être hanté par le suicide de la jeune femme du début du film ; il essaye de faire plaisir à sa mère en cherchant un emploi stable ; il pense être le seul à pouvoir protéger Jacky comme il se perçoit comme l’homme de la situation concernant la maladie incurable de Ah Ping ; etcétéra. Et pourtant, Mi-Août est au bord de la mort après son assassinat raté, et plus encore, Ah Ping va mourir à son chevet alors que, comme on l’apprend dans le film, Mi-Août aurait pu lui donner ses reins s’il était décédé. Jacky meurt dans un sordide trafic de drogue alors que Mi-Août se trouve à l’hôpital. Après avoir cherché un emploi, le jeune homme rentre chez lui et trouve une lettre de sa mère, partie « se retrouver », chercher un sens à sa vie loin du foyer déjà brisé par l’abandon du père et la précarité. La jeunesse de Made in Hong Kong rêve de vivre et se fantasme en vie, mais souffre hélas d’une véritable morbidité. Elle ne cesse de bouger, de crier, de s’amuser au détective, de se risquer, de rêver et de vivre de façon inconséquente comme des gosses rejouant des scènes de cinéma, qu’elles soient romantiques ou portées par le thriller. Ce rejeu est incarné, il n’est pas artificiel : Mi-Août, Jacky et Ah Ping vivent, s’émeuvent, souffrent tout au long de leur parcours. Un parcours porté par le jeu qui ne sera pas sans conséquences. Made in Hong Kong présente ainsi une jeunesse qui aurait aimé être, mais qui n’a pu exister car elle a trop vite été touchée par les problèmes d’adultes et les tracas des adultes. Aussi, en captant ces existences brisées, Fruit Chan redonne un espace-temps de vie à ces nombreux jeunes oubliés qui ont, comme le déclare Mi-Aôut en voix off, tous une histoire.

Enfin, Carlotta Films fait revenir le film au cinéma dans une copie restaurée soignée. La (re)découverte du film dans un tel état est formidable, en effet le long métrage a été restauré en 4K à partir du négatif d’origine sous la supervision du réalisateur Fruit Chan et de son directeur de la photographie O Sing-Pui.

Bande-Annonce – Made in Hong Kong

Made in Hong Kong

– 20e anniversaire –

Un film de Fruit Chan

Pour la 1ère fois en version restaurée 4K au cinéma le 9 mai 2018

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Cannes 2018 : Everybody knows d’Asghar Farhadi

Retour sur la décevante ouverture du 71ème festival de Cannes avec Everybody Knows. Asghar Farhadi ne surprend plus, voire agace en tentant d’appliquer son système de destruction des personnages un peu trop souvent, jusqu’à faire un film un peu vain et très prévisible. Dommage.

A force par démultiplier son système à outrance, Asghar Farhadi finirait-il par s’essouffler? Ses deux derniers films, Le Client et Everybody knows, qui fait cette année l’ouverture du festival de Cannes tendent à le prouver. Everybody knows est une nouvelle occasion pour le réalisateur iranien, ici importé en terres espagnoles, de taper sur ses personnages pour voir jusqu’où ils pourront être détruits. L’intrigue est plutôt cousue de fil blanc et le dispositif qui consiste à filmer d’abord une joie immense avant de la transformer en drame intense, marche beaucoup moins bien que dans A propos d’Elly par exemple. Les acteurs donnent beaucoup d’eux-mêmes, mais cela ne suffit malheureusement pas à captiver l’auditoire, la fin devient presque poussive, ce qui est un comble pour le cinéaste de la tension passionnante et du secret difficile à avouer, qui emmêle tous les esprits. On est loin ici de la force évocatrice du premier et dernier plan du Passé, son autre film hors d’Iran. Là, Farhadi suggérait, aujourd’hui, il souligne un peu trop, quitte à refuser la force des images.

La première partie du film, celle des retrouvailles et de la fête est plutôt bien menée. Le paradoxe pour ce réalisateur de drames absolus est qu’il sait filmer le bonheur ou du moins son apparence. On se promène dans la fête de mariage comme si on y était. On y retrouve les couleurs de l’Espagne telle qu’un Almodovar aurait pu les filmer. Autre chose que Farhadi emprunte au réalisateur espagnol, l’actrice Penelope Cruz, ici au cœur du drame qui se noue. Elle y interprète une mère meurtrie avec une force assez inouïe, mais qui semble un peu vaine. La révélation du film est assez prévisible puisque de toute façon « tout le monde le sait » comme le titre le dit lui-même. Tout le monde sauf Paco, le principal intéressé, interprété par Javier Bardem. Il s’agit sans doute du personnage le plus intéressant du film, parce qu’il est typiquement Farhadien sans être cliché. C’est un personnage qui essaye mais qu’on empêche d’avancer, qui se voile la face, qui doit renoncer et qui, au final, est presque le seul à payer la facture des erreurs de chacun. On pense ainsi à de nombreux personnages féminins ainsi empêtrés dans des traditions que Farhadi a filmées jusqu’alors s’extraire, sans forcément de réussite, de leur milieu, de ce qui était attendu d’elles. Au final, le film manque de souffle, ou tout simplement d’un renouvellement qui serait salutaire pour un réalisateur qui a su viser juste autrefois, quand il ramenait habilement ses personnages à leur humanité, à leurs erreurs et au poids des secrets qui les étouffaient. Avec Everybody knows, il semble avoir décidé d’écraser ses personnages sans raison, sans vraiment les comprendre, les approfondir ou tout du moins les aimer un tant soit peu. 

Bande-annonce : Everybody knows

[Compétition, film d’ouverture au Festival de Cannes 2018]

Synopsis : A l’occasion du mariage de sa sœur, Laura revient avec ses enfants dans son village natal au cœur d’un vignoble espagnol. Mais des événements inattendus viennent bouleverser son séjour et font resurgir un passé depuis trop longtemps enfoui.

Everybody knows, un film d’Asghar Farhadi
Avec Penélope Cruz, Javier Bardem, Ricardo Darín..
Genres Thriller, Drame
Durée : 2h 12min
Date de sortie : 9 mai 2018

Nationalités espagnol, français, italien

 

Cannes 2018 : Journée du Cinéma Positif autour des femmes

À l’occasion du 71ème Festival de Cannes, le Centre National du Cinéma (CNC) organise des évènements chaque jour pendant toute la quinzaine. Pour ouvrir cette belle programmation, c’est autour des femmes que les premières discussions vont graviter pour la Journée du Cinéma Positif.  Des échanges entre professionnel(le)s aux rencontres et débats avec des invité(e)s, voici un compte rendu de cette première journée. 

Après les discours d’introduction de Christophe Tardieu (Directeur Général du CNC) et Jacques Attali, fondateur de Positive Planet, le premier débat de cette Journée du Cinéma Positif porte sur la place des femmes dans l’industrie du cinéma et les difficultés auxquelles celles-ci sont confrontées. Dominique Laresche s’occupe alors de modérer les échanges entre la productrice Sylvie Pialat, la chef décoratrice Anne Siebel, Fanny Aubert-Malaurie qui représente l’Institut Français, la réalisatrice nigérienne Aicha Macky Kidy et Charlotte C. Carroll, réalisatrice britannique. Il était inévitable d’aborder l’affaire Weinstein dans une discussion basée sur les rapports entre la place accordées aux femmes et le cinéma ; la première question posée aux invitées traite donc de ce sujet mais ne les passionne pas vraiment.  Elles ne sont pas là pour ça, elles sont évidemment très sensibles et choquées par cette histoire mais ce qui les importe c’est aujourd’hui et ce que l’on fait maintenant de cette histoire. C’est Sylvie Pialat qui prend la parole la première pour parler du combat féministe qu’elle mène depuis son adolescence et prend le temps de rappeler que c’est avec les hommes qu’il doit se faire et non contre eux. Aicha Macky Kidy  prend le micro à son tour pour parler de la vision de la femme : « Jusqu’au 21ème siècle, on continue de voir la femme comme un flacon donc une forme et pas un contenu. » Si globalement les femmes présentes sur scène sont toutes d’accord, le débat s’oriente sur la différence entre parité et équité. La question des quotas est alors posée et les cinq femmes sont unanimes : les quotas dans l’art ne sont pas envisageables puisque c’est toujours le talent qui doit primer mais dans les administrations ou les institutions, ils seraient nécessaires. Pour Fanny Aubert-Malaurie, les choses doivent être concrètes. C’est pour cette raison qu’elle fait partie du collectif 5050 dont l’objectif est la parité femmes-hommes dans deux ans.sylvie-piallat-anne-siebel-journee-cinema-positif-cannes-2018

Le débat prend de la distance par rapport à la France et laisse s’interroger Aicha Macky Kidy sur l’industrie audiovisuelle dans son pays le Niger, très mal perçue. « On est en train de se battre pour que ce soit accepté. C’est assez difficile d’être une femme dans un milieu qui a toujours été perçu comme un milieu d’homme » dit-elle. De plus, la réalisatrice nigérienne pointe le doigt sur le problème de solidarité entre les femmes. Existe-t-elle vraiment ? « Moi personnellement quand je viens dans une institution et que je trouve une femme, à 80%, je sais que je vais échouer parce que souvent on est une louve pour une autre femme. Celles qui y arrivent ne donnent pas la main aux autres pour qu’elles puissent se hisser à un niveau. [] Souvent quand on est ensemble, il y a la question du leadership. » Charlotte C. Carrol rajoute à ceci que c’est bel et bien le contraire qui devrait se produire et que « si l’on s’élève, on s’élève ensemble ».

La réalisatrice britannique enchaîne sur le fait que les jeunes filles ont besoin de modèles pour croire en elles et avoir confiance en ce qui est possible pour elles. « Si avant, on avait que des exemples comme Lara Croft à suivre, aujourd’hui on a des femmes comme Jessica Chastain qui s’imposent et qui ouvrent la voie pour donner envie aux femmes de s’imposer. Ça revient toujours à la question de l’éducation et c’est une sorte de soft-power féministe ».

Pour conclure ce premier débat, Fanny Aubert-Malaurie propose de retenir quelques mots essentiels  pour le combat qui doit continuer : bienveillance, empathie, sororité et tous ensemble. Est-ce la formule magique de l’égalité femmes-hommes ? Les années qui viennent le diront. 

La deuxième discussion voit monter sur scène Audrey Clinet, fondatrice de Eroïn Production, Vérane Frédiani, productrice et réalisatrice de Où sont passées les femmes chefs ?, Sophie Seydoux, présidente de la fondation Seydoux Pathé, Dominique Besnehard (producteur), Jean-Pierre Lavoignat (journaliste) et Rémy Averna, Vice Président de la Communication pour l’Oréal Paris. La fondatrice du Prix Alice Guy, Véronique Le Bris, s’occupe d’animer la discussion, qui n’a aucun mal à partir tant le sujet semble agiter les invités. Existe-il un cinéma de femme ? C’est la question qui est posée lors du débat et tout de suite, plusieurs idées s’affrontent. Pour Vérane Frédiani « les films de femme peuvent parler de sujets qui peuvent être des sujets d’hommes » et pour Audrey Clinet, « le film de femme ça n’existe pas, on n’enferme pas les femmes dans un genre », « les films de femmes ne sont pas un genre comme le sont les drames, les westerns, les comédies ». Globalement, l’assemblée est d’accord avec cela mais quelques maladresses font ressortir les stéréotypes largement intégrés comme la sensibilité féminine qui serait le fondement même de ces « films de femme ». Évidemment, la vision homme/femme peut être différente et nous avons besoin de ces deux manières de voir le monde pour en saisir son entièreté mais y-a-t-il vraiment un genre dans les films ? Les invités n’y croient pas majoritairement en tout cas. 

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Très vite, la question revient à celle du débat précédent à savoir que les femmes ont du mal à obtenir des financements pour leurs films. Sophie Seydoux s’exprime d’ailleurs à ce sujet précisant que « chez Pathé, pour 10 scénarii reçus, il n’y en aurait que deux écrits par des femmes ». La parité étant instaurée dans beaucoup d’écoles de cinéma, le problème ne vient plus de là mais bel et bien de l’après, la suite de la chaîne ne suit pas puisque les chiffres restent inégalitaires et les femmes ne représentent que 20% des films réalisés en France. La réflexion qui suit propose des solutions pour parer ces écarts. Audrey Clinet prend donc la parole pour expliquer le principe de sa société Eroïn Production qui ne sélectionne et diffuse que des films de réalisatrices. Elle n’est pas la seule à faire ça en France, ces moyens mis en place montrent la nécessité  de trouver des alternatives pour que les femmes puissent produire leur film et surtout qu’il y a des possibilités.

Un des principaux désaccords entre Vérane Frédiani et Dominique Besnehard repose sur leur vision des inégalités. Pour ce dernier, elles existent mais sont à relativiser par rapport à d’autres pays où les problèmes sont de plus grande ampleur tandis que la réalisatrice ne comprend pas cette manière de voir les choses. Ce n’est pas parce que c’est pire ailleurs qu’on ne doit pas se battre en France. Évidemment, il y a eu d’énormes progrès faits ces dernières années dans la place accordée aux femmes dans le milieu du cinéma. Audrey Clinet parle d’ailleurs de sa propre expérience et de l’évolution qu’elle a vu depuis 2012 notamment sur le développement des subventions par le CNC. 

L’après midi de cette Journée du Cinéma Positif reprend sur le thème des films lanceurs d’alerte avec autour de la table notamment Aissa Maiga (actrice),  Philippe de Bourbon (producteur) et Jacques Attali. Pour ce dernier, le cinéma doit être d’abord une œuvre d’art. « Il peut être juste une comédie, une œuvre d’art sans signification ». « Le cinéma est alors complice puisqu’il ne permet pas de voir les enjeux mais nous distrait alors qu’on pourrait s’en servir pour voir mieux. » Cependant, il attire aussi l’attention sur le manque de financement du cinéma lanceur d’alerte qui pourrait traiter de sujets comme la diversité, les violences, ou l’enjeu féminin. Pour ce fait, Attali a pour objectif de créer des SOFICA (sociétés d’investissement destinées à la collecte de fonds privés) du cinéma positif afin de favoriser la production de films différents. aissa-maiga-femmes-cinema-positif-cnc-cannes-2018

À son tour, Aissa Maiga prend la parole sur le fait qu’il y a « peu  de sollicitations de films qui allient engagement fort et création d’une œuvre d’art ». Ceci est le résultat d’un « manque de volonté politique et de dispositifs financiers clairement identifiés et accessibles de produire du cinéma lanceur d’alerte », selon elle.  « Le cinéma «  lanceur d’alerte » : on doit aller le chercher, le motiver et repenser le système pour que celui-ci se réoxygéner. »

Enfin pour finir, Philippe de Bourbon était également invité lors de cette table ronde et le concept de sa société correspond tout à fait au sujet. Echo Studio est une société de production et de distribution de films à fort impact social et environnemental où l’engagement positif est implicite. Il explique d’ailleurs comment il arrive à faire financer ses films par des investissements participatifs, des fondations privées et des particuliers donateurs (philanthropie, mécénat…)

Au bilan de cette journée, il y a eu beaucoup d’idées dites, discutées et débattues. Le cinéma est un large champ où beaucoup de choses peuvent se passer et être dites. Le système, comme dans beaucoup de domaines, peut encore évoluer et certains acteurs y contribuent déjà énormément.

Cannes 2018 : Le Livre d’image de Jean-Luc Godard

Godard tue le cinéma au profit d’une création numérique. L’envie de révolution ne quittera donc jamais le réalisateur de la Nouvelle Vague qui est encore une fois en compétition officielle au Festival de Cannes 2018 avec Le Livre d’image. Passionnante partie sur le monde arabe parasitée par trop d’interférences.

Pour apprécier Le livre d’image il faut s’interroger sur son propos car si la forme ne passionne pas, le fond est bel et bien là. Comme depuis toujours, Godard combat le capitalisme en en faisant des satires. Ici, il met des gros haut-parleurs, crie à la Révolution et se joue du numérique, qu’il a longtemps critiqué en en faisant une critique claire. Il a dénaturalisé le cinéma, enlevé l’authenticité reine de cet art qu’il chérit tant toujours dans le but de bousculer les codes. Est ce une vengeance de proposer un film punk de la sorte en assommant ses spectateurs ? Sans doute. En tout cas, Godard a toujours des choses à dire, mais plus à montrer. Et c’est regrettable quand on a été un maître du cinéma. Il est loin le temps de Pierrot le fou où ses personnages faisaient régner l’anticonformisme de leur créateur. Godard dessert son propos par un film trop énigmatique. Pour n’importe quel réalisateur, on aurait volontiers dit que c’était raté or puisque c’est Godard, on s’interroge davantage sur le message. Mais le cinéma n’est pas que porteur de message, il doit être chargé d’images qui parlent autant que le reste. Les seuls plans qui marquent un peu l’esprit sont ceux sur le monde arabe, la partie la plus agréable d’ailleurs dans sa réalisation qui donne largement envie d’en apprendre davantage parce que tout est loin d’y être explicite.

« Il faut une vie pour faire l’histoire d’une heure. »

Il faut aussi une vie et de multiples visionnages pour comprendre ce dernier film du réalisateur de la Nouvelle Vague. Le livre d’image est épidermique. Il n’est pas plus un film sur le monde arabe que sur la Révolution. Godard se sert des guerres pour épaissir son appel à la révolte. Il dénonce l’aliénation à cette société à laquelle il se refuse d’appartenir à travers des images au contraste insupportable visuellement. Le but n’est pas de montrer mais de faire penser.

« Le plus souvent nous partions d’un rêve…

Nous nous demandions comment dans l’obscurité totale
Peuvent surgir en nous des couleurs d’une telle intensité

D’une voix douce et faible
Disant de grandes choses
D’importantes, étonnantes, de profondes et justes choses

Image et parole

On dirait un mauvais rêve écrit dans une nuit d’orage

Sous les yeux de l’Occident
Les paradis perdus

La guerre est là… »

Bande-annonce : Le Livre d’image

Synopsis : « Rien que le silence, rien qu’un chant révolutionnaire, une histoire en cinq chapitres, comme les cinq doigts de la main. » Une réflexion sur le monde arabe en 2017 à travers des images documentaires et de fiction. »Te souviens-tu encore comment nous entrainions autrefois notre pensée ? »

[Compétition au Festival de Cannes 2018]

Le livre d’image, un film de Jean-Luc Godard
Avec acteurs inconnus
Distributeur : Wild Bunch Distribution
Une production suisse de CASA AZUL FILMS, Fabrice Aragno, Lausanne
en coproduction avec ECRAN NOIR productions, Mitra Farahani, Paris.
Genre Expérimental
Durée : 1h 34min
Date de sortie Prochainement
Nationalité français

 

Cannes 2018 : Une ouverture en demi-teinte

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Le 71ème Festival de Cannes a été déclaré ouvert à l’unisson par Cate Blanchett et Martin Scorsese lors de la Cérémonie d’Ouverture. Edouard Baer réussit sa lourde tâche de maître de cérémonie alors que Farhadi, de son coté, déçoit. 

Après plus de deux heures d’attente sous le soleil cannois, devant la salle Debussy, le grand Festival de Cannes nous ouvre enfin ses portes pour sa célèbre soirée d’ouverture. Succédant à la montée des marches où le glamour a encore une fois été au rendez-vous, c’est au tour d’Edouard Baer de prendre place pour officier la cérémonie. Tâche réussie pour l’acteur qui offre un beau discours d’entrée, accompagné au piano. En évitant plus ou moins les sujets d’actualité que l’on entend partout, il propose au contraire au public une déclaration plus poétique sur la création, l’inspiration, l’art. Puisque c’est pour cela que tout le monde est là finalement.

« Mais qu’est-ce qui nous inter­dit d’avan­cer  ? Qu’est-ce qui nous inter­dit de nous lancer ? On attend quoi, une auto­ri­sa­tion  ? Mais de qui  ? La légi­ti­mité mais on la prend! On prend la parole, on y va »

Puis le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, entre sur scène pour présenter le jury qu’il a choisi avec en Présidente l’élégante et immense actrice Cate Blanchett. Un certain naturel ressort de cette cérémonie plutôt sobre mais belle. Baer semble détendu, à l’aise, comme à la maison finalement puisque c’est déjà la troisième fois qu’il présente la Cérémonie d’Ouverture. Mais le mot d’ordre de cette soirée reste quand même la poésie. Juliette Armanet vient d’ailleurs interpréter Les moulins de mon cœur de Michel Legrand et c’est somptueux. Quelques minutes plus tard et après quelques blagues sur les professionnels présents dans la salle du maître de cérémonie, Martin Scorsese vient déclarer l’ouverture de cette 71ème édition, avec à ses cotés, rien de moins que la présidente du jury, Cate Blanchett.

Place désormais au film d’ouverture, Everybody Knows (Todos lo saben) du réalisateur iranien Asghar Farhadi. Comme à son habitude, le cinéaste choisit de parler de famille ; alors on aurait pu se forger des attentes et être déçus. À en croire les faibles applaudissements à la fin de la projection et les quelques bruits de couloir en sortant, c’est ce qu’il s’est passé pour la plupart. Le film est bon, en tout cas dans sa simplicité, il est efficace, mais il est vrai que l’on peut s’attendre à mieux à Cannes. Sans le casting composé du couple glamour du moment Penelope Cruz et Javier Bardem, il aurait sûrement perdu beaucoup d’intérêt d’ailleurs. Mais les acteurs font de leur mieux pour convaincre, et heureusement que leur charme et talent opèrent. Du point de vue de l’intrigue, tout est plus ou moins attendu dès le début, rien ne surprend réellement à part peut être l’issue de l’histoire, qui reste effleurée et de ce fait, incomprise. Quant au scénario, ne reposant que sur un seul personnage, il oriente les autres acteurs et actrices dans les directions que le réalisateur veut leur faire prendre. D’une certaine manière, ce gendarme à la retraite, c’est un peu Farhadi lui même qui tire les ficelles du film sans trop creuser au-delà. Pourtant, le film reste agréable et touchant par l’histoire et les émotions qu’il porte à l’écran mais n’a pas forcément sa place parmi ceux de la Croisette.

Cannes 2018 : Girl de Lukas Dhont, la fresque délicate d’une adolescente en transition

En lice pour la Caméra d’Or au Festival de Cannes 2018, Lukas Dhont vient présenter son premier long métrage Girl. Retraçant les difficultés et la transition d’une jeune adolescente, cette oeuvre est d’une grande délicatesse prenant un soin particulier à filmer les ressentis de son personnage.

Girl aborde le thème de la transsexualité comme il a rarement été traité. Lara étouffe dans son corps de jeune homme, elle ne veut plus attendre pour devenir une jeune femme et profiter pleinement de sa nouvelle vie. Dès le début du film, on est presque étonné de voir la relation qu’elle a avec son père. Peu habitués à voir des films où l’apaisement est de mise dans ces situations, cette douceur et cette attention font du bien car on commençait à perdre espoir que cela existe réellement au cinéma, même si les transitions sont montrées comme un combat sans aucun soutien. La compréhension dont le père fait cependant preuve apporte du baume au cœur, notamment dans la scène de la voiture où il n’est nullement dérangé si son enfant aime les filles. C’est d’autant plus touchant que les pères sont rarement présentés aussi compréhensifs mais plutôt comme un obstacle durant leur adolescence alors que la mère est généralement bienveillante. Ici, on ne connaît pas la mère et le film se base sur la relation que Lara entretient avec son père et son petit frère, plein de délicatesse. Pourtant bien entourée, cela ne suffit pourtant pas à Lara pour être heureuse.

Le film interroge le rapport avec son propre corps du début à la fin en mettant en scène un corps douloureux, aussi bien à travers la danse que grâce aux multiples plans dans le miroir. La transsexualité est rarement présentée de cette manière dans les films, on oublie souvent la réelle souffrance qu’éprouve ces personnes envers elles-mêmes et pas uniquement dans leurs relations sociales. Cet aspect est d’ailleurs peu traité dans le film mais les deux principales scènes qui y font allusion sont très bouleversantes. Lorsque Lara se retrouve les yeux fermés dans la classe en attendant que les autres filles aient ou non validé son droit de se doucher avec elles comme le professeur leur a aimablement posé la question. On sent à cet instant toute la détresse et la solitude de la jeune femme. Mais aussi lors de la soirée entre filles où Lara se retrouve coincée parmi toutes ses « amies » qui l’obligent à lui montrer son sexe de la manière la plus immonde qui existe, la scène étant presque trop difficile à regarder tant on ressent la douleur de l’adolescente et on aimerait lui venir en aide.

Girl est un brillant premier film malgré une boucle narrative assez répétitive où se produit plus ou moins toujours le même schéma d’images. La caméra suit les pieds amochés lorsqu’elle danse, métaphore de son propre corps en évolution. On vit avec Lara chaque moment important de sa journée et de son quotidien qui se répète inlassablement et difficilement jusqu’à cette scène finale, à laquelle on s’attend presque mais n’en reste pas moins dure à regarder. Cette scène rappelle celle de Black Swan où elle pousse son corps tellement loin dans l’effort, comme si elle exorcisait son autre elle. Ici, elle fait table rase de celle qu’elle était avant, ce qu’elle ne considère pas d’ailleurs comme ayant existé. La délicatesse du sujet traité fait de Girl, un premier film touchant et maîtrisé pour lequel Lukas Dhont ne démériterait pas un prix dans la compétition Un Certain Regard. A suivre.

Bande-annonce : Girl

https://www.youtube.com/watch?v=apA__J_SRNQ

Synopsis : Lara, 15 ans, rêve de devenir danseuse étoile. Avec le soutien de son père, elle se lance à corps perdu dans cette quête d’absolu. Mais ce corps ne se plie pas si facilement à la discipline que lui impose Lara, car celle-ci est née garçon.

[Un Certain Regard. 71ème Festival de Cannes]

Girl, un film de Lukas Dhont
Avec Victor Polster, Arieh Worthalter, Valentijn Dhaenens…
Genre Drame
Distributeur : Diaphana
Duré : 1h 45min
Date de sortie Prochainement

Belgique – 2018