Accueil Blog Page 532

Cannes 2018 : BlacKkKlansman de Spike Lee, le geste féroce anti-Trump

Spike Lee est de retour sur la croisette avec son dernier film, BlacKkKlansman. Sans doute que le film ne marquera pas de son empreinte la sélection officielle de ce Festival de cannes 2018, mais la charge politique anti-Trump affichée par cette œuvre est nécessaire et fédératrice.

En ces temps incertains aux États-Unis avec la politique du tweet de Trump, ce communautarisme ambiant qui s’accroit dans le pays et les faits divers raciaux qui s’accumulent à vitesse grand V, ce n’est pas pour rien que BlacKkKlansman s’avère bénéfique et dans l’air du temps. Spike Lee rechausse les crampons pour balancer ouvertement son antagonisme voire sa haine de la politique de Trump : le film se déroule dans les années 70 et voit un policier noir infiltrer directement et indirectement le KKK pour démontrer leurs exactions. Le film permet à Spike Lee d’affirmer ses positions politiques, de rameuter une idéologie démocratique pour combattre le racisme et l’antagonisme entre les populations.

Même si le sujet est grave, le cinéaste américain passe par le biais de la comédie, de la private joke à outrance, et se sert visuellement de certains codes de la Blaxploitation pour dénoncer la bêtise et l’ignorance de tout un pan de la société étasunienne. C’est drôle, rafraichissant et plutôt bien amené dans sa coalition avec notre époque récente. Sauf que Spike Lee semble plus occupé à exorciser son message (qui est important) qu’à construire un film important qui fasse bouger les lignes : c’est le principal problème d’un long métrage un peu en roue libre, montrant une banale histoire d’infiltration au sein du KKK. Pourtant, BlacKkKlansman n’est jamais aussi fort que lorsqu’il s’écarte de l’enquête et de ses personnages principaux, pour laisser parler les orateurs politiques (Black Panther) aux foules en délire. Il y a une communion entre le montage et la voix qui porte, une symbiose totale entre le message véhiculé et la force cinématographique.

À ce moment-là, le réalisateur est dans son élément le plus total car cette prise de parole et le débat qui s’en suit le passionnent. Ça se voit, ça s’entend : à de nombreuses reprises, il questionnera son personnage principal, policier et noir, ce qui paraissait antinomique à l’époque, sur sa participation à la cause noire. Qu’est-ce qu’être noir et américain aux USA ? Dotée d’une trame à l’idée géniale mais engoncée par une construction des plus basiques et d’une mise en scène scolaire voire plate, l’œuvre est un anecdotique buddy movie qui perd en puissance de minute en minute pour se finir par un climax des plus monotones. Spike Lee parfume son récit de quelques vannes couillues, d’un mépris ricaneur envers les racistes qu’il dénonce, mais le tout s’avère bien faiblard malgré son casting aux petits oignons. Il est presque décevant de voir un tel cinéaste n’avoir rien à montrer techniquement parlant : narrativement le scénario n’a aucun enjeu excepté celui de placarder la même critique politique à chaque instant.

Certes le film se finit la boule au ventre avec les images d’archives des manifestations et de l’attentat qu’il y a eu à Charleston en 2017, mais ce n’est pas ça qui doit caractériser la qualité ou non de l’œuvre. Spike Lee ne peut pas juste balancer son discours et partir ainsi. Tout comme Rafiki ou même Donbass présentés au Festival de Cannes 2018, le geste courageux est à souligner mais la portée cinématographique l’est beaucoup moins. Spike Lee est enragé politiquement mais inoffensif cinématographiquement. Il vaut mieux ça que l’inverse me direz-vous.

Bande-annonce : BlacKkKlansman

Synopsis : L’histoire vraie de Ron Stallworth qui fut le premier officier de police afro-américain de Colorado Springs à s’être infiltré dans l’organisation du Ku Klux Klan. Étonnamment, l’inspecteur Stallworth et son partenaire Flip Zimmerman ont infiltré le KKK à son plus haut niveau afin d’empêcher le groupe de prendre le contrôle de la ville.

[Compétition internationale au Festival de Cannes 2018]

BlacKkKlansman, Un film de Spike Lee
Avec : John David Washington, Adam Driver, Laura Harrier, Topher Grace
Distributeur : Universal Pictures International France
Genre : Drame, Thriller
Durée : 2h08 min
Date de sortie : 22 août 2018

Nationalité américaine

Cannes 2018 : Le Grand Bain rafraîchit la Croisette

La sélection Hors Compétition offre son premier bain cannois à Gilles Lellouche, très ému hier soir de présenter son quatrième long métrage au Grand Théâtre Lumière. Le grand Bain est une jolie fresque amicale qui mélange humanité et comique, portée par un casting de stars françaises tout à fait remarquables et remarquées.

Avec l’annonce d’une nouvelle comédie de Gilles Lellouche, le public cannois s’attendait à tout sauf à une réussite. Pourtant, le casting donnait envie. Composé de Guillaume Canet, Leïla Bekhti, Mathieu Amalric, Marina Foïs et plein d’autres grands visages du cinéma français, le film ne pouvait que promettre une bonne surprise par le talent de ses comédiens. Et la magie a opéré puisque c’est exactement ce qu’il s’est passé. Avec une écriture raffinée alternant blagues hilarantes et scènes remplies d’humanité, Lellouche étonne, épate même. On ne doutait pas vraiment de sa capacité à montrer le bonheur de l’amitié tant on sait à quel point elle lui est chère mais quand même. Le réalisateur propose un film drôle et original avec pour point de départ le simple fait que « Un carré ne rentrera jamais dans un rond ». Avec cet énorme casting aussi grand que talentueux, le risque était de se perdre parmi tous ces personnages importants. Certaines intrigues parallèles ont d’ailleurs quelques lourdeurs mais sont vite oubliées au profit de l’ambiance générale du film qui appelle à l’amitié et la cohésion.

Au milieu de cette bande de mecs pratiquant la natation synchronisée, quelques femmes. Deux entraîneuses, une épouse et toutes ont un sacré caractère et apportent leur propre touche au film. Le cinéaste livre finalement un film plutôt personnel sur sa manière d’aborder la quarantaine passée en cherchant la nouveauté dans sa vie, à la manière de ses personnages qui sont en quête d’un nouveau sens à la leur. C’est dans la natation synchronisée qu’ils le trouvent et le sport fait émerger un tel esprit de solidarité, voire de fraternité, que le public le ressent. Comme à son habitude, Leïla Bekhti illumine littéralement le film en menant ses hommes à la baguette et avec un humour qui a fait tordre de rire la salle le lendemain de la projection officielle. Ces relations incroyables entre les personnages sont nourries des émotions grandioses nées sur le tournage et créent une ambiance générale assez agréable pour le public. Le grand bain est le genre de comédie humaine totalement bienvenue à Cannes qui fait relâcher la pression tout en étant pleine de bons sentiments.

Teaser : Le Grand Bain

https://www.youtube.com/watch?v=AEY6fG19meM

Synopsis : C’est dans les couloirs de leur piscine municipale que Bertrand, Marcus, Simon, Laurent, Thierry et les autres s’entraînent sous l’autorité toute relative de Delphine, ancienne gloire des bassins. Ensemble, ils se sentent libres et utiles. Ils vont mettre toute leur énergie dans une discipline jusque-là propriété de la gent féminine : la natation synchronisée. Alors, oui c’est une idée plutôt bizarre, mais ce défi leur permettra de trouver un sens à leur vie…

[Présenté hors-compétition au Festival de Cannes 2018]

Le Grand Bain, un film de Gilles Lellouche
Avec Mathieu Amalric, Guillaume Canet, Virginie Efira, Philippe Katerine, Benoit Poelvoorde, Marina Foïs, Jean-Hugues Anglade, Leïla Bekhti, Félix Moati..
Genre : Comédie dramatique
Distributeur : StudioCanal
Durée : 2h 02min
Date de sortie 24 octobre 2018
Nationalité français

Cannes 2018 : Talk de Salma Hayek pour les Women in Motion

Pour la quatrième année, le groupe Kering et le Festival de Cannes s’associent aux Women in Motion ayant pour but de faire progresser l’égalité entre les hommes et les femmes. Après un premier talk ayant accueilli l’actrice Carey Mulligan, c’est Salma Hayek Pinault qui était attendue dans la suite Kering dimanche 13 mai.

Salma Hayek arrive sous les flashs des photographes qui crient son nom et s’installe confortablement pour passer une heure avec le public de la suite Kering qui l’attend. Tout sourire, elle enclenche directement le pas sur le fait que tous ces photographes ne viennent pas pour l’écouter, seulement pour la prendre en photo « Personne ne s’intéresse à ce que j’ai à dire, vous avez vos photos et vous partez ! »

Ramin Setoodeh (Variety) : C’était une journée très forte avec la montée des marches de 82 femmes représentant les 82 réalisatrices ayant été en compétition au Festival. Qu’est ce que vous ressentez par rapport à ça ? 

Salma Hayek : C’était plein de sens. Personnellement, en tant que femme et faisant partie de cette communauté et de la lutte, c’est un pas important de voir cela se passer et le fait que ça arrive à Cannes a aussi un grand sens pour moi. Vous savez, Kering a commencé les talks à propos de l’égalité pour les femmes dans l’industrie du cinéma. Il y a 4 ans, c’était des pionniers, personne d’autre ne faisait ça. Je me souviens des tous premiers talks qu’on a eu et après ces talks, tout le monde a commencé à en parler. Je me rappelle même d’avoir lu des choses que j’avais moi même dit ou que d’autres avaient dit et personne ne citait la source. (…) Alors voir à Cannes, seulement 4 ans plus tard, quelque chose dont je suis très fière de faire partie et pour lequel je ne prends aucun crédit car c’était à 100% l’idée de mon mari, me fait vraiment plaisir. C’est d’ailleurs un peu énervant quand votre mari a de belles idées féministes avant vous mais aussi très sexy à la fois. J’étais très émue de voir ça concrètement. On avait l’air d’être beaucoup mais en réalité on ne l’était pas, on avait de la place sur les marches, on n’était pas collées contrairement à si les hommes avaient tous été là, les 1000 et quelques hommes réalisateurs. Ça rend la conversation très intéressante quand le festival lui même prend ses responsabilités. C’était vraiment spécial.

Ramin Setoodeh : On parle de l’égalité pour les femmes mais on n’en est pas là encore, il y a encore beaucoup de choses qui doivent se passer. Que pensez vous de la direction que l’on doit prendre et des solutions qui doivent être mises en places ?

Salma Hayek : Le changement est en train d’arriver parce que les gens commencent à penser différemment et à se poser les bonnes questions, tout le monde à soi même. Je sais que les choses qui étaient normales dans le passé, maintenant on les regarde avec un regard plus frais. Il ne faut pas perdre trop de temps à regarder et parler de tout ça, maintenant c’est le temps de l’action. (…) Il ne faut pas regarder que l’écart entre les femmes et les hommes, concentrons nous sur le changement qui est déjà en train d’opérer. (…) Les êtres humains sont vraiment lents à changer : tu ne peux pas espérer manger manger manger et prendre 20 kilos, arrêter de manger un jour et perdre les 20 kilos en un jour. Crois moi, je le sais (rires) C’est tout un processus, mais c’est définitivement en train d’arriver. Peut être que tu ne vois pas les différences dans les chiffres parce que ça arrive juste cette année.

Ramin Setoodeh : Que pensez vous des différences dans les salaires ? Qu’est ce que vous dîtes aux gens qui sont impatients et veulent le changement maintenant ?

Salma Hayek : Ça va prendre du temps, beaucoup de temps. Soyez patients et impatients en même temps, vous ne pouvez pas tolérer mais vous devez continuer à vous battre. (…) On aurait du se mettre en colère plus tôt et je dirais même qu’on aurait du se mettre tous ensemble plus tôt parce que c’est ce qui fait la différence mais c’est bien, on est ensemble maintenant, ne regardons pas en arrière. Je pense que les réalisateurs vont venir aussi parce que les spectateurs ressentent aussi la responsabilité maintenant. Ils supportent les films, ils font un effort. Dans la nouvelle génération, on peut voir les différences, on peut dire que c’est 50/50 pour les étudiants qui vont en écoles de cinéma. (…) Mais les hommes sont terrifiés maintenant, j’espère qu’ils n’auront pas à demander l’égalité salariale encore (rires). C’est une nouvelle ère pour les hommes, c’est un moment très excitant parce qu’ils ont l’opportunité, qui est très belle, de repenser à qu’est ce que c’est que d’être un homme. (…) Cette année est la dixième de la fondation Kering. Il y a 10 ans, Kering a fondé sa fondation pour se battre contre les violences faites aux femmes avec des choses que maintenant beaucoup font : aide légale, psychologique… Maintenant on s’occupe aussi du bien être des hommes. Pour pouvoir continuer de s’occuper des femmes, il faut aussi se concentrer sur les hommes, éduquer les jeunes garçons pour qu’ils sachent quel est le bon comportement et la vision de la femme. L’autre mission consiste à résoudre les problèmes de violence en aidant les hommes violents criminels à réduire leur instinct violent. Ce n’est pas juste à propos des femmes, il est important d’avoir une meilleure humanité, c’est ça notre but final.

Cannes 2018 : Nos Batailles de Guillaume Senez, Romain Duris captivant en père courage militant

Guillaume Senez signe un bien beau petit film avec Nos Batailles. Présenté à la semaine de la critique de ce festival de Cannes 2018, ce film qui parle de la condition ouvrière et de la parenté, offre deux beaux rôles à Romain Duris et Laetitia Dosch.

Le combat social est souvent un leitmotiv dans le cinéma francophone : et le film Nos Batailles de ce jeune réalisateur belge en épouse les plus beaux codes. Car au lieu de sortir le pied de biche et d’enfoncer la porte à grands coups de burin, Nos Batailles ne sonne jamais la sonnette d’alarme, et crée sa propre rythmique. Le postulat de départ est simple : un couple avec deux enfants. Olivier est chef de rayon dans les stocks d’une grande boite, menotté par les envies parfois lunaires de la hiérarchie et Laura, elle, est vendeuse dans un magasin de prêt-à-porter. Elle bosse le jour, s’occupe avec acharnement de l’organisation des enfants, et lui a des horaires parfois nocturnes.

Vie de famille un peu effacée, vie de couple mise à l’écart, sachant que l’aîné a eu un accident domestique qui lui causa des brûlures ; le quotidien n’est pas évident, démontre très peu de battement. Un jour, sans rien dire, Laura prend toutes ses affaires et quitte le foyer sans donner de nouvelles, le cœur n’y est plus. C’est alors que cette petite smala va devoir changer de vie, se faire une vie à trois (le père et les deux enfants) dans la rapidité, la peur et l’interrogation principale : où est la mère et pourquoi a-t-elle plié bagage ? Le sujet pouvait s’avérer casse-gueule, car il mélange le portrait de famille et la description des conditions de travail de la classe moyenne que sont les ouvriers. Et pourtant, d’un côté comme de l’autre, Guillaume Senez réussit son pari haut la main.

De son écriture assez fine qui donne la part belle à tous ses personnages (notamment les deux enfants qui sont géniaux), le réalisateur avance à pas feutrés : la dénonciation d’un système est bel et bien présente mais jamais futile ni grossière, elle se fait par petites touches, par la représentation du réel et du concret et surtout arrive à relier les deux. Que ça soit des heures supplémentaires, des coups de couteau dans le dos pour faire virer des employés indésirables, des syndicats qui se battent dans le vide, ou des sous-entendus douteux. Tout cela a des répercussions sur le quotidien à la maison, sur l’éducation des enfants. Loin du portrait de père courage, le rôle campé par un excellent Romain Duris est ambivalent, en plein doute et plein de contradictions comme peuvent l’être tous les humains. Pas parfait mais batailleur.

Jamais le film est larmoyant, ni surchargé, ni même accusateur envers le départ de cette mère qui abandonne sa famille. Au contraire, il essaye de comprendre, d’élargir le débat sur le quotidien et la difficulté de s’affirmer en tant que personne et d’effacer son rôle de travailleur. Le film est encore plus fort lorsque Laetitia Dosch intervient, en tant que sœur d’Olivier : étincelante, drôle, et même importante pour l’aération qu’elle donne au film. Nos Batailles est un joli petit film, qui parfois ne va pas plus loin que son idée première, mais est d’une extrême intelligence pour monter son récit social et militant.

Synopsis : Olivier se démène au sein de son entreprise pour combattre les injustices. Mais du jour au lendemain, quand sa femme Laura quitte le domicile, il faut lui concilier l’éducation des enfants, vie de famille et activité professionnelle. Face à ses nouvelles responsabilités, il bataille pour trouver un nouvel équilibre, car Laura ne revient pas.

[Séance spéciale à la Semaine Internationale de la Critique au Festival de Cannes 2018]

Nos Batailles, un film de Guillaume Senez
Avec Romain Duris, Laetitia Dosch, Laure Calamy, Lucie Debay
Genres : Drame
Distributeur : Haut et Court
Durée : 1h38min
Date de sortie : 10 octobre 2018

Nationalités française et belge.

Cannes 2018 : Une Affaire de famille de Hirokazu Kore-Eda, un sublime manifeste en faveur de l’enfance

Avec Une affaire de famille, Hirokazu Kore-Eda marque la sélection officielle de ce Festival de Cannes 2018, avec une œuvre à la fois lumineuse et triste autour de sa thématique de prédilection : la filiation et le reflet de la famille dans un Japon reclus sur lui-même.

D’un point de vue cinématographique, Une Affaire de famille est d’une intelligence assez rare : la sobriété du dispositif et la sincérité narrative font qu’un petit rien suffit à émouvoir. La caméra est toujours magnifiquement bien placée, elle porte son regard toujours à travers le bon angle et matérialise les enjeux de chacun malgré l’aspect opaque et très renforcé de cette « tribu ». Hirokazu Kore-Eda n’a pas besoin de sortir l’artillerie lourde (violon, pathos) pour amener son drame vers des confins romanesques, il laisse s’exprimer les situations qui parlent à la fois du passé et du présent : malgré le vol perpétré par des enfants ou le travail d’escort-girl de l’adolescente de la famille, le sentimentalisme est en fuite. Dans une petite bicoque où vit une « famille » composée d’un couple, un fils, une fille et une mamie, Une Affaire de famille va disséquer les moindres parcelles de la définition même de la famille dans un Japon contemporain clairsemé.

Au tout début du film, alors que père et fils usent de stratagèmes malicieux pour voler dans les supermarchés et manger à leur faim, ils vont ramener et adopter illégalement chez eux une jeune petite fille dotée d’un regard de chien battu, assise seule sur son balcon dans le froid et battue par ses parents. A partir de là, la petite famille va continuer à vivre, comme si de rien n’était, alors que les infos parlent de la disparition de la petite fille dans les médias. Kore-Eda, à ce moment, signe une tranche de vie hors des sentiers battus de la grande mégalopole, touchante et sincère, qui enlève toute trace de misérabilisme social malgré la condition précaire dans laquelle vivent ses personnages : portrait de vie fait de repas en famille, d’engueulades brèves, de rires aux éclats autour d’une table, de journées à la plage, de membres de la même famille qui tentent de démêler le vrai du faux sur le rôle de chacun, de se connaitre et de s’appréhender.

Lorsque le petit garçon, Shota, s’enfuit, on découvre qu’il n’est pas le fils biologique du dit « père » de la famille : il n’ose pas l’appeler « Papa ». Cette famille est construire de toutes pièces, mais elle s’est adoptée elle-même, recluse sur elle-même hors du cadre de la société malgré le travail de salarié ou d’intérimaires des « deux parents ». C’est toute la beauté du cinéma du japonais, qui se sert du drame pour faire rire, amuser avec douceur ou apaiser les cœurs, même dans les situations les plus difficiles, tout le contraire d’un autre film de la compétition, Les filles du soleil d’Eva Husson. Une simple phrase, un petit regard ou un geste permet de faire comprendre les intentions sans forcément être dans l’obligation de les marteler, ni d’utiliser un montage scénaristique trop didactique. On pourrait aisément penser que Kore-Eda récite sa leçon cotonneuse habituelle et son trop-plein de bienveillance, mais Une Affaire de famille est plus fissuré qu’il n’en a l’air, et tire au fur et à mesure sa trame dramatique.

Au-delà de la deuxième partie du film, qui remettra en cause l’existence même de cette famille à cause d’une enquête judiciaire, Kore-Eda, à travers ses personnages, filme et observe avec amertume un pays qui a du mal à faire évoluer sa notion de famille, sa réflexion sur les liens du sang et qui s’entête dans ses idéaux familiaux qui desservent les enfants au profit des mœurs du pays. Certes, Kore-Eda n’incrimine ni ne passe sous silence les méfaits des uns et des autres, mais  accompagne ses personnages, leur prend la main pour ne jamais les relâcher et sonne l’alerte sur l’importance de la réalisation d’une enfance : le cinéaste parle en effet avec justesse de ces êtres invisibles de la société, de ces égarés dont même les parents biologiques se foutent, et de ces disparus agrippés à leur condition et qui n’ont parfois qu’eux-mêmes pour exister aux yeux des autres.

Extraits : Une Affaire de famille

Synopsis : Au retour d’une nouvelle expédition de vol à l’étalage, Osamu et son fils recueillent dans la rue une petite fille qui semble livrée à elle-même. D’abord réticente à l’idée d’abriter l’enfant pour la nuit, la femme d’Osamu accepte de s’occuper d’elle en apprenant que ses parents la maltraitent. En dépit de leur pauvreté, survivant de petites rapines qui complètent les maigres salaires, les membres de cette famille semblent vivre heureux – jusqu’à ce qu’un incident révèle brutalement leurs plus terribles secrets…

[En compétition au Festival de Cannes 2018]

Une Affaire de famille (Titre original : Manbiki Kazoku), un film de Hirokazu Kore-Eda
Avec Lily Franky, Sakura Ando, Mayu Matsoka, Kirin Kiki
Genres : Drame
Distributeur :  Le Pacte
Durée : 2h01 min
Date de sortie : Prochainement

Nationalité Japonaise

Cannes 2018 : Les Chatouilles, un film d’Andréa Bescond & Eric Métayer

Récompensée d’un Molière en 2016, Andréa Bescond choisit de porter son histoire sur grand écran. Les Chatouilles offre un sujet saisissant sur le viol et la pédophilie porté par un corps en mouvement, qui libère l’esprit de ses maux. La section Un certain Regard s’inscrit vraiment dans l’actualité cette année et bouscule le public.

Les chatouilles, c’est comme ça que Gilbert appelle ce qu’il fait subir à Odette. Nous, on appelle ça du viol. Adapté d’une pièce de théâtre, le film d’Eric Métayer et Andrea Bescond a une puissance de dénonciation incroyable. Pourtant, les scènes, pour la plupart, font rire, on a l’impression d’assister à une comédie sympathique mais ces notes d’humour cachent un fond bien plus profond et saisissant. L’oscillation entre comique et drame est réalisée avec succès. La salle éclate de rire et quelques secondes plus tard, c’est un silence plein d’une tension pensante ou des cris scandalisés qui s’emparent du public. Comment rester stoïque face à ces scènes atroces ? Le film a la rage et souligne l’importance de parler, d’oser se libérer du traumatisme.

Pierre Deladonchamps est impressionnant dans la peau de ce pédophile. Clovis Cornillac est tout aussi sincère dans son rôle de père aimant, prêt à tout pour rendre justice à sa fille. Ses hurlements de père transi de malheur résonnent encore dans les têtes et font encore ressentir sa douleur paternelle. Le personnage de Karin Viard est également joué avec brio par une actrice percutante en mère désarmée, que le public juge et ne comprend pas tant son indécence et son manque d’humanité sautent aux yeux et révoltent. Mais chacun gère sa culpabilité comme il peut… Andrea Bescond porte le film avec une énergie et une détermination impressionnante.

La forme ne sert pas toujours le film tant les moments théâtraux sont un peu trop poussés et surtout font perdre la crédibilité du message de l’œuvre, mais on l’oublie vite. Les allers-retours entre passé et présent sont nécessaires et bien construits mais les échanges entre Odette à 30 ans et Odette à 8 ans sont plutôt lourds et loin d’être indispensables. Les chorégraphies enchaînées n’apportent rien de nouveau hormis le fait que l’on voit clairement que l’art est pour Odette, toute sa vie. La danse lui fait tenir le coup, la maintient en vie. Et l’on s’attache très vite à ce personnage, un peu perdu, qui n’attend qu’une chose c’est qu’on l’aide. Qu’on l’aide à parler, à se battre et à se reconstruire parce qu’en 20 ans elle n’a pas réussi.

Bande-annonce : Les Chatouilles

Synopsis : Odette a huit ans, elle aime danser et dessiner. Pourquoi se méfierait-elle d’un ami de ses parents qui lui propose de « jouer aux chatouilles »? Une fois devenue adulte, Odette libère sa parole, et se plonge corps et âme dans sa carrière de danseuse, dans le tourbillon de la vie…

[Un Certain Regard au 71ème Festival de Cannes]

Les Chatouilles, un film de Andréa Bescond & Eric Métayer
Avec Karin Viard, Clovis Cornillac, Pierre Deladonchamps, Andréa Bescond…
Genre : Drame
Distributeur : Orange Studio Cinéma / UGC Distribution
Durée : 1h 43min
Date de sortie : 26 septembre 2018

Nationalité français

Cannes 2018 : Climax, le dernier trip de Gaspar Noé

Présenté à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 2018, Climax envoie valser le public dans une transe folle aux allures psychédéliques. Gaspar Noé est vraiment un grand maître de la mise en scène.

Ils étaient nombreux à l’attendre, et l’heure est enfin arrivée de découvrir le dernier délire du réalisateur d’Irréversible. Un film brut sous acide que l’on regarde en se perdant au rythme des acteurs. Gaspar Noé confirme son talent monstre pour créer une ambiance purement visuelle grâce à des jeux de lumière qui n’appartiennent qu’à lui. Glauque, zombiesque et transcendant, Climax offre une danse lugubre aux odeurs de sangria. La manière qu’il a de peindre des tableaux avec les corps n’a pas bougé et bien que l’on puisse commencer à s’en lasser, ses plans vus d’en haut sont toujours aussi spectaculaires. Non, rien n’a changé dans le cinéma de Noé si ce n’est qu’il est moins provocateur. Une chose est sûre, il fait ce qui lui plaît, il s’éclate, et en voyant le cinéaste tout excité dans le Théâtre de la Croisette avant de présenter son film, on voit que rien ne l’a quitté de son âme d’adolescent.

Le cinéma de Noé n’est pas mort, mais les idées peut-être. Une heure et demie passée à regarder des corps danser, céder à l’ivresse et se déshumaniser au fil de la drogue, c’est beau parce que le cinéaste, passionné, fait ce qu’il a toujours su faire. Faire valser la caméra pour retourner son spectateur, mais rien de nouveau dans la mise en scène qui aurait pu surprendre la Croisette. Les plans-séquences sont gigantesques et enferment encore plus les personnages dans le huis clos de la salle des fêtes de laquelle ils semblent ne pas parvenir à sortir. Emprisonnés dans la drogue et dans les relations qu’ils ont les uns avec les autres, les couloirs glauques sont à l’image de la destruction qu’ils s’imposent et s’infligent. Des phrases écrites en gros sur tout l’écran qui font passer les étincelles fugitives de son esprit décalé avec quelques critiques du monde actuel glissées subtilement mais tout de même. Le collectif, l’anarchie, c’est la clé du projet fou qu’il nous propose au détriment d’un message profond. En choisissant des danseurs plutôt que des comédiens, le cinéaste mise sur la folie spontanée et naturelle de ceux qu’il a choisi. L’improvisation est le maître mot, hormis pour la scène de danse obligée d’être chorégraphiée. La danse est une envolée céleste qui pourrait bien faire danser toutes les salles au son euphorisant de l’électro .

Climax n’est pas vraiment le film qu’on attendait, il semble que Gaspar Noé n’a plus grand chose à dire et beaucoup de choses se mélangent, mais ne serait-ce que pour la proposition esthétique électrisée par les rythmes sonores, assister à cette séance magnétique à Cannes a quelque chose de divin.

Bande-annonce : Climax de Gaspar Noé

Synopsis : Naître et mourir sont des expériences extraordinaires. Vivre est un plaisir fugitif.

[Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2018]

Climax, un film de Gaspar Noé
Avec acteurs inconnus
Distributeur : Wild Bunch Distribution
Genres Drame, Thriller
Durée : 1h 35min
Date de sortie : 19 septembre 2018
Nationalité français

Cannes 2018 : Gueule d’ange de Vanessa Filho

Pour son premier long métrage, Vanessa Filho s’offre l’une des plus grandes actrices françaises, Marion Cotillard, habituée de la Croisette. Dans Gueule d’Ange, elle interprète une mère absente et donne la réplique à une petite fille qui irradie de talent.

Gueule d’ange n’a pas l’intensité rêvée pour captiver sur toute sa longueur, mais met en lumière deux acteurs brillants que sont Alban Lenoir (déjà remarqué dans Un Français) et Ayline Aksoy-Etaix. Pour son premier long métrage, en compétition pour la Caméra d’Or, Vanessa Filho choisit la relation mère/fille comme moteur de l’intrigue pour proposer toute une réflexion sur l’éducation, l’indépendance et la construction de soi à travers certains modèles. Ici, c’est Marion Cotillard qui joue le rôle de ce modèle maternel. Si elle a su accompagner la petite fille durant tout le tournage et l’épauler avec toute son expérience d’actrice, son personnage, lui, fait tout le contraire. Mère immature et enfant responsable, on remarque dès le début l’inversion des rôles assez touchante et filmée subtilement. Pourtant, le mimétisme est largement présent et la fillette de 8 ans devient rapidement la même que sa mère. Surmaquillée, ondulant les hanches, Elli imite sa mère comme un miroir le ferait. Les deux se confondent parfois mais pourtant tout les oppose.  Marion Cotillard incarne avec justesse la cagole irresponsable qui ne pense qu’à ses soirées et son plaisir adolescent tandis qu’Alban Lenoir endosse le rôle de père de substitution de manière très forte.

Le charme du film repose sur la gueule d’ange d’Ayline Aksoy-Etaix, comme sa mère l’appelle si bien, et son besoin d’amour vital, que sa mère est incapable de lui donner laissant un grand vide en elle et l’entraînant à faire comme elle. Ce vide, il est aussi l’un des personnages principaux de l’intrigue représenté à de multiples reprises notamment grâce à la rencontre avec Julio, ancien plongeur professionnel. La gamine sombre finalement très vite, comme sa mère, dans l’alcoolisme enfantin et le vide devient celui qu’elle laisse dans les bouteilles d’alcool qu’elle enchaîne, mieux que tout le monde. La rencontre de ces deux personnages, émouvants par leur solitude et leur manque de repères est l’une des choses les plus réussies de l’histoire. Le besoin de l’un et de l’autre se crée très rapidement faisant presque oublier au spectateur qu’Elli a eu une mère, ou plutôt qu’elle n’en a pas. « C’est un fantôme » comme sa camarade de l’école le dit. Le récit souffre cependant de quelques longueurs et de scènes assez fades et répétitives, et n’embarque pas vraiment le spectateur dans cette quête d’une mère mais a au moins le mérite de proposer une œuvre touchante.

Bande-annonce : Gueule d’ange

Synopsis : Une jeune femme vit seule avec sa fille de huit ans. Une nuit, après une rencontre en boîte de nuit, la mère décide de partir, laissant son enfant livrée à elle-même.

[Un Certain Regard au Festival de Cannes 2018]

Gueule d’ange, un film de Vanessa Filho
Avec Marion Cotillard, Alban Lenoir, Ayline Aksoy-Etaix, Stéphane Rideau, Amélie Daure…
Genre : Drame
Distributeur : Mars Films
Durée : 2h 00min
Date de sortie : 23 mai 2018

Nationalité français

Cannes 2018 : Mandy de Panos Cosmatos, un « Nicolas Cage movie » jouissif jusqu’à en mourir

C’était l’une des grosses attentes de la croisette et la Quinzaine des réalisateurs de ce festival de Cannes 2018 nous a encore ébloui. Après Les Confins du monde de Guillaume Nicloux, Le monde est à toi de Romain Gavras, c’est autour de Mandy de Panos Cosmatos, et un Nicolas Cage survolté, de pulvériser la concurrence, dans ce film de vengeance gore et baroque à souhait. Oui, la Quinzaine de cette année est « the place to be » de ce festival.

Sur le papier, l’alliance entre les deux faisait saliver, et c’est peu de le dire. On pensait à l’esthétique baroque de l’un, au jeu d’acteur outrancier et vociférant de l’autre, et à la violence que cette coalition pouvait amener. Et, par miracle, le résultat est presque au-dessus de nos espérances, nous abreuve d’une générosité déconcertante. De la joie à n’en plus finir. Panos Cosmatos a parfaitement intégré Nicolas Cage dans son environnement et inversement : la première heure du film est la démonstration de tout l’art de Panos Cosmatos.

Des plans esthétiques 70’s qui s’étirent à n’en plus finir, une fantasmagorie psychédélique chamanique, une musique symphonique étourdissante, des jeux de lumières criards, des monstres que l’on croirait tout droit sortir de Hellraiser et un scénario de série Z : Panos Cosmatos n’a pas changé d’un centimètre depuis Beyond The Black Rainbow, au grand bonheur des fans du bonhomme.

Puis suite à la mort de sa dulcinée, car oui Mandy est un film de vengeance, Nicolas « Steven Seagal » Cage va devoir tuer tous les responsables de cette barbarie démoniaque. A partir de ce moment-là, et même si l’œuvre garde son esprit baroque et son style visuel toujours aussi impressionnant de virtuosité, Nicolas Cage devient le patron des lieux et se mue en véritable Viking : il fracasse tout sur son passage, à grands coups de haches, avec son exubérance habituelle. Il crie jusqu’à l’extinction de voix, pleurniche en slip tout en s’enfilant une bouteille de vodka dans le gosier, lance des punchlines en démembrant ses victimes, allume sa cigarette sur une tête coupée, et se fait une ligne de coke juste après une éviscération.

Ça, c’est notre Nicolas Cage sous LSD comme on l’aime. Le film se veut gore, lugubre et horrifique, et il l’est. Mais Mandy est surtout jouissif : ce cinéma de genre, qui assume l’étendue de son potentiel drolatique à son insu, et en devient donc un pur exercice de style, à la fois de metteur en scène mais aussi de directeur d’acteur. Car le rôle était écrit pour Nicolas Cage, qui parfois prend des faux airs de Bruce Campbell version Evil Dead : c’est un tel plaisir de voir cet acteur autant s’amuser, de jouer de sa notoriété et surtout, de sa (mauvaise) réputation. Mandy est un film méta qui devient un parc d’attraction pour tout fan de Nicolas Cage.

Mais au-delà de l’acteur, Mandy est un ovni qu’on ne voit quasiment jamais sur nos écrans, grâce à un cinéaste pas assez prolifique à nos yeux. Certes, les tics sont clinquants, et l’appropriation des codes du genre un peu trop forcée mais Panos Cosmatos a cet amour du cinéma bis et lui rend bien. Et c’est beau.

Synopsis : Pacific Northwest, 1983. Red Miller et Mandy Bloom mènent une existence paisible et empreinte d’amour. Quand leur refuge entouré de pinèdes est sauvagement détruit par les membres d’une secte dirigée par le sadique Jérémie Sand, Red est catapulté dans un voyage fantasmagorique marqué par la vengeance, le sang et le feu…

Mandy : Bande-annonce

[Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 2018]

Mandy, Un film de Panos Cosmatos
Avec : Nicolas Cage, Andrea Riseborough, Ned Dennehy, Olwen Fouéré…
Distributeur : XYZ Films
Genre : Action, Thriller
Durée : 2h01
Date de sortie : Prochainement

Nationalité américaine

Cannes 2018 : Le Monde est à toi de Romain Gavras, une comédie jubilatoire

Tout festival de Cannes a besoin d’une petite bouffée d’air frais, de ce film qui pulse, et qui égratigne les rétines avec son côté pop débridé. Ça tombe bien, la Quinzaine des Réalisateurs 2018 vient de nous l’offrir sur un plateau. Et c’est Le Monde est à toi de Romain Gavras. Le cinéaste signe la meilleure comédie de l’année.

Le Monde est à toi est une prise de risque intéressante car inattendue. Pourtant, tout le sel qui fait le cinéma de Romain Gavras est là : on reconnait son iconisation publicitaire avec ces grosses bagnoles et ces maisons de luxe dégoulinante, son héros aux antipodes des carcans habituels (génial Karim Leklou), sa mise en scène provenant du monde des clips avec son imagerie chromatique et théâtralisée des banlieues, sa palette de couleurs chatoyante et sa bande son électro (Jamie XX). Cependant, les craintes étaient de mise avant que l’on connaisse le résultat de Le Monde est à toi.

C’est-à-dire que ce second film est complètement différent de la grosse déception qu’était Notre Jour viendra. Ce dernier avait un ton solennel, une ironie d’enfant gâté et un anarchisme un peu de pacotille : au final, on avait bien morflé. Pourtant, le talent était là, devant nos yeux interloqués, visible dès le premier coup d’œil : son côté insurrectionnel s’ajoutait à cette envie communicative de déjouer les codes du cinéma français. Ça fait du bien au moral de voir que Le Monde est à toi révèle enfin au grand jour les qualités indéniables de Romain Gavras, qu’on attendait à ce niveau-là depuis longtemps, et sur lequel il faudra compter dans les prochaines années du cinéma français.

Aussi drôle que percutant, Le Monde est à toi est un film qui s’offre facilement à son public : immédiat et comique grâce à une écriture moderne faite de punchlines incorrigibles (le dialogue entre François et la gamine anglaise pour savoir qui a eu la pire enfance possible), et surtout par le biais d’un casting 4 étoiles. Un Vincent Cassel jouant les attardés écoutant les médias complotistes, une Isabelle Adjani hilarante dans son rôle de tatie Ginette psychédélique et un Philippe Katerine, avocat pernicieux et dérangé. Le Monde est à toi, c’est un peu comme si True Romance de Tony Scott rencontrait Les Lascars : de l’aventure, du luxe, des armes, de l’amour, de la drogue, de l’accent racaille, de l’argent mais tout ça mixé pour en faire une comédie irrésistible.

Romain Gavras apporte une bouffée d’air frais au cinéma de genre français, et surtout montre comment écrire une comédie, qui ne jalonne jamais son rythme autour de situations désordonnées, se sert des clichés pour fédérer et non diviser, et casse cette idée que la comédie française est un genre fainéant se basant uniquement sur ses grands noms pour faire rire. Alors que Notre Jour Viendra parlait de racisme et d’isolement social d’une manière un peu trop frontale et juvénile pour que cela soit réellement pertinent, Le Monde est à toi à cette immense qualité de pouvoir appréhender l’actualité sociale et sociétale (la banlieue et ce qui l’entoure) avec recul, et dérision. Au lieu de jouer les accusateurs et les révolutionnaires, Le Monde est à toi s’amuse des codes avec son esprit pop à la Spring Breakers d’Harmony Korine.

La comédie française peut avoir du fond (l’envie d’être soi-même ou l’instrumentalisation des médias numériques), de la forme (une mise en scène clipesque onirique et jamais grossière), des personnages charismatiques avec des grands acteurs au service de l’histoire (et non l’inverse), et du rythme (le mélange des genres entre film de braquage et comédie). Avec cette escapade, Romain Gavras signe un retour en grande pompe et enchante toute la croisette. Et c’est bien mérité.

Bande-annonce : Le Monde est à toi

Synopsis : François, petit dealer, a un rêve : devenir le distributeur officiel de Mr Freeze au Maghreb. Cette vie, qu’il convoite tant, vole en éclat quand il apprend que Dany, sa mère, a dépensé toutes ses économies. Poutine, le caïd lunatique de la cité propose à François un plan en Espagne pour se refaire. Mais quand tout son entourage s’en mêle rien ne va se passer comme prévu.

[Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 2018]

Le Monde est à toi, un film de Romain Gavras
Avec Karim Leklou, Isabelle Adjani, Vincent Cassel, Oulaya Amamra
Distributeur : StudioCanal
Genre : Action, Comédie
Durée : 1h34 min
Date de sortie 22 août 2018

Nationalité française

Cannes 2018 : Les Filles du soleil, le chef d’oeuvre visuel d’Eva Husson

Les Filles du soleil est un sérieux candidat à la Palme d’Or pour le Festival de Cannes 2018. À visée immensément politique et en gros chef d’œuvre esthétique, le film bouleverse par ses personnages féminins forts.

Il est difficile de ne pas considérer Les filles du soleil sans faire référence  à l’actualité. Après la montée des marches de 82 femmes ce samedi 12 mai sur le tapis rouge cannois, la projection du film ne peut que donner plus d’impact au combat actuel. Eva Husson réveille l’engagement pour rendre un bel hommage aux femmes kurdes qui se sont battues pour leur liberté. Le film est fort et bouleversant par tant de détermination et de courage. Le regard de Golshifteh Farahani ne baisse jamais et l’actrice domine le film dans son rôle d’héroïne prête à tout pour revoir son fils et sa liberté. Peu à peu et à force de flashbacks bouleversants, on découvre son histoire et sa vie faite de traumatismes, au même rythme que la reporter jouée par Emmanuelle Bercot lui pose des questions.

les-filles-du-soleil-film-festival-cannes2018-Emmanuelle-Bercot-Golshifteh-FarahaniLa critique s’emballe contre ce film qu’elle juge majoritairement tire-larme dans sa réunion d’éléments dramatiques, mais ceux-ci définissent l’origine du combat en montrant une réalité trop souvent oubliée. La vie de Bahar, c’est ce qui a fait d’elle cette guerrière. C’est grâce à ces cicatrices qu’elle a réussi à décrocher le drapeau noir en criant « Vive le Kurdistan libre », ce sont tous ces éléments qui bouleversent et donnent toute sa force et sa puissance au combat qu’elles mènent. Ensemble. Les voix qu’elles portent dans le film sont les mêmes que l’on entend aujourd’hui et qui ne cessent pas de se faire entendre. La solidarité jaillit du film par des chants, des regards et des gestes protecteurs qui forcent l’admiration. Outre le contexte politique actuel, Les filles du soleil saisit par la réalité qu’il met devant les yeux du monde. Des viols à la torture, de l’esclavage sexuel à la mort, tout y est dénoncé, tirés de témoignages que la réalisatrice a recueilli. Tout y est essentiel et grand d’intensité.

Hormis le sujet purement politique, la cinéaste fait de son film un bijou esthétique. Que ce soit dans les détails des visages déterminés par le besoin de liberté ou dans la captation des regards purs remplis de sincérité, la caméra ne fait que décharger les émotions picturales qui suivent celles de l’intrigue. La composition des images est splendide et met aussi bien en valeur les personnages que les paysages kurdes habités par la guerre mais où résonnent la paix à travers les plans d’Eva Husson. Les Filles du soleil est donc un grand film porté par deux actrices aux expressions bouleversantes pour un sujet aussi percutant que la guerre.

Bande-annonce : Les Filles du soleil

Synopsis : Quelque part au Kurdistan. Bahar, commandante des Filles du Soleil, un bataillon composé de femmes soldates kurdes, est sur le point de reprendre la ville de Gordyene, où elle avait été capturée par les extrémistes. Mathilde, journaliste française, couvre les trois premiers jours de l’offensive. A travers la rencontre de ces deux femmes, on retrace le parcours de Bahar depuis que les hommes en noir ont fait irruption dans sa vie.

[Compétition au Festival de Cannes 2018]

Les Filles du soleil (The Girls of Sun), un film d’Eva Husson
Avec Golshifteh Farahani, Emmanuelle Bercot, Zübeyde Bulut, Behi Djanati Atai…
Genre : Drame
Distributeur : Wild Bunch Distribution
Production : Steps Productions, Arches Films, Bord Cadre Films, Maneki Films , Wild Bunch
Durée : 1h 55min
Date de sortie 21 novembre 2018

Nationalité français

Si tu voyais son cœur, premier film sensible et tragique de Joan Chemla, en DVD

En éditant Si tu voyais son cœur, Diaphana nous permet de voir un premier long métrage prometteur sorti en début d’année, doté d’une interprétation remarquable. Le DVD sera disponible à partir du 15 mai 2018.

Même si le film débute lors d’un mariage, par une scène qui devrait normalement s’annoncer joyeuse, le spectateur sent tout de suite comme un malaise. Chaque personne présente dans cette salle paraît être une menace. Il y a, d’emblée, comme une contradiction entre ce que montrent les images et l’impression qui s’en dégage.

Il faudra un certain temps pour comprendre que ces distorsions proviennent du regard de Daniel, le personnage principal du film, interprété par un Gabriel Garcia Bernal impeccable. Si tu voyais son cœur est un film subjectif, dans le sens que nous sommes plongés dans la subjectivité de son personnage principal.

Une fois cela compris, nous avons un film qui se divise clairement en trois parties.

si_tu_voyais_son_coeur_photo-joan-chemla-sortie-dvd-gabriel-garcia-bernal

Pendant la première, nous découvrons la situation présente de Daniel et, surtout, nous avons les souvenirs douloureux qui submergent littéralement le personnage. Ils débarquent sans prévenir, dans un flux de pensées qui échappe à toute logique, surtout temporelle. Les souvenirs semblent s’organiser autour d’une scène, la plus traumatisante, celle qui est répétée en boucle : la mort de Costel (Nahuel Pérez Biscayart, que nous avons tous vu et admiré dans 120 Battements par Minute). Celui-là est le plus clair, le plus violent. Les autres tournent tous autour de Costel : son mariage, la galère dans la rue, les petites combines pour attraper du fric, etc. Et tout cela renferme un peu plus Daniel dans sa solitude et sa culpabilité.

Cela nous entraîne sur la deuxième partie du film, celle que l’on pourrait appeler « Le Regard de Daniel ». En effet, toujours dans cette optique d’une plongée dans la subjectivité de son personnage, Joan Chemla fait de Daniel un témoin du monde autour de lui. Le désespoir a ôté en lui toute velléité d’agir ; le protagoniste devient alors un spectateur, il se contente d’observer le monde sans rien faire. Il déambule dans les couloirs de son hôtel minable et le constat est sévère. Si tu voyais son cœur se déroule dans un monde de violence. Elle est partout, dans les relations familiales (avec le frère de Costel, personnage brutal dégainant son arme à chaque instant), dans ses petites combines avec les Gitans, et même dans cet hôtel où le gardien n’hésite pas à tabasser les clients.

C’est à l’arrivée de Francine (Marine Vacth) que tout va changer. Mais n’en disons pas trop…

si_tu_voyais_son_coeur_sortie-dvd-joan-chemla-gabriel-garcia-bernal-marine-vacth

Le film bénéficie d’une excellente interprétation. On pourrait dire que le scénario n’est pas assez rempli et relever les maladresses de réalisation, mais l’ensemble, plutôt court (82 minutes), tient la route. La volonté de miser sur les émotions et de faire une mise en scène subjective se révèle payante : l’univers de Si tu voyais son cœur y trouve sa cohérence, celle d’un rêve que traverserait un personnage plus mort que vivant, sorte de fantôme hantant le monde.

Les compléments de programme sont, eux aussi, plutôt bienvenus : il s’agit, outre l’incontournable bande-annonce, des trois courts-métrages réalisés par Joan Chemla (dont Si tu voyais son cœur est le premier long métrage). Autant dire qu’à ce jour, avec ce seul DVD, vous avez toute la filmographie de la réalisatrice.

Et ces trois courts métrages sont des réussites. Le premier, Mauvaise Route, nous montre déjà une réalisatrice avec ses partis-pris de mise en scène, en particulier sur la subjectivité du personnage principal. En noir et blanc et sans parole, il nous fait vivre une improbable rencontre entre un cycliste et une motarde sur une route de campagne. On y trouve déjà l’alliance réussie du poétique (amené par le personnage féminin) et du tragique.

Le deuxième court-métrage est sans doute le meilleur. Il s’agit de Dr Nazi, adaptation réussie d’une nouvelle de Bukowski, où on retrouve bien tout l’univers dérangeant de l’écrivain américain.

Enfin, le dernier court-métrage, The Man with the Golden Brain, est l’adaptation d’une fameuse nouvelle d’Alphonse Daudet, La Légende de l’homme à la cervelle d’or. On y trouve déjà Marine Vacth, ici accompagnée de Vincent Rottiers.

L’ensemble permet de voir une réalisatrice à l’œuvre, avec toute sa cohérence aussi bien sur les thèmes abordés que sur le plan technique. Une réalisatrice à suivre.

Si tu voyais son cœur : bande-annonce

si-tu-voyais-son-coeur-sortie-dvd-gabriel-garcia-bernal-nahuel-perez-biscayart-joan-chemla

Caractéristiques du DVD :

Durée du film : 82 minutes
Version originale (français et espagnol) 2.0 et 5.1
Sous-titres : français, français pour sourds et malentendants, anglais
Audiodescription pour aveugles et malvoyants

Disponible à partir du 15 mai 2018

Compléments de programme :

Courts-métrages :
1- Mauvaise route, 2008, 12 minutes
2- Dr Nazi, 2010, 15 minutes
3- The man with the golden brain, 2012, 16 minutes

Bande-annonce