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Titanic (1997) de James Cameron : l’autre procès de la bourgeoisie

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Au moment où le Titanic coule devant les caméras de James Cameron en 1997, il emporte avec lui un Monde coupé en 3 classes, dans lequel une bourgeoisie cintrée y a joué une très belle pièce de théâtre. Pour ceux qui n’ont pas pu aller sur les chaloupes, il est tragiquement temps avant les autres de retenir son souffle : un destin funeste les attend tous.

Synopsis : Southampton, le 10 avril 1912 : le paquebot le plus grand et le plus moderne du monde, réputé pour être insubmersible, le Titanic, appareille pour son premier voyage. Quatre jours plus tard, il heure un iceberg. A son bord, un artiste pauvre et une grande bourgeoise tombent amoureux.

De Jack London à allociné

Tous les Jack et Rose ne se rencontrent-ils que dans les fictions ? De Roméo et Juliette à Coup de foudre à Notting Hill en passant par les Aristochats, ces grandes histoires d’amour naissent d’un grand malentendu et leur passion immole un cadavre : la bourgeoisie. Dans ce synopsis d’allociné, qui distribue les éléments connus de tous, la confrontation entre la culture et la bourgeoisie est incontournable. Elle est très vivante dans le chef d’oeuvre de Jack London, Martin Eden, quand gauche, le jeune homme donnant son nom au roman trimballe ses épaules dans un pompeux intérieur bourgeois, invité à y entrer après avoir sauvé une belle jeune première. Bêtement, il ne se sent pas dans son élément et craint alors de casser une tasse, une vitrine,  d’un mouvement brusque et animal. Jack Dawson, lui, est aussi une pile d’énergie, moins balourde : il joue sa vie au poker, triche un poil, récupère un billet, prêt à passer une nuit dehors. Heureux, il hurle comme un enfant de 5 ans lâchant des « Wouhou » assez réguliers dès ses premières minutes sur le bateau. Et personne ne s’en plaint, ce qui peut apparaître surprenant.

L’enfant et le bourgeois

S’il y a si peu d’enfants dans Titanic, qui pourraient gêner Jack quand il vient faire l’idiot sur la proue, c’est parce qu’il a décidé de tous les jouer, à lui tout seul. La bourgeoisie dans Titanic combat l’enfance, refuse toute idée de folie, de créativité, génératrice d’instabilité. Si Rose a menacé de se suicider, on le tait, discrètement, par l’entremise d’un serviteur dévoué, incarné par David Warner, strict et droit comme un I. On ne badine pas avec les gosses. Ni avec le suicide.

Une bourgeoisie stricte, corset âme

A ce titre, la scène du corset est révélatrice de ce que James Cameron utilise comme cliché pour mettre en scène ces milieux bourgeois comme un vecteur de rejet. Rose se pomponne, devant un beau miroir, quand Frances Fisher, jouant sa mère, prend la place soudaine d’une servante pour lacer le corset de sa fille. Maigre, les traits tirés, elle enserre celle qu’elle voit comme une jeune ingrate, incapable de se faire aux avances d’un jeune premier fortuné apte à sauver sa famille en faillite, pour littéralement l’étouffer à l’écran en représailles. Qui n’a pas soufflé ou réagit en ouvrant de grands yeux quand la mère le lasse une fois de trop ? Le corset enserre le personnage, redresse les illusions d’une classe sociale paumée, encore une fois dans un grand film historique.

Les feux de l’amour

La bourgeoisie brille dans Titanic d’un feu presque éteint, moins flamboyant que ceux de l’amour, malgré la présence pour un plan de Victor Braeden, l’éternel interprète de « Victor » dans la série phare de l’après-midi, maintenant des matinées sur TF1 (ne me demandez pas pourquoi je connais ces horaires). Lors d’une courte scène, d’un plan à peine, le John Jacob Astor cherche, songeur, l’origine de la famille fictive nouvellement fortunée que Jack Dawson vient d’inventer, roublard, l’autorisant à manger à la table des rois. Et, après un instant, oui, il semble à ce grand Mr Astor, financier et riche magnat, qu’il le connaît…  Derrière ces yeux mi-clos, songeurs, on imagine un temps de grandes compétences, un génie : non, il n’y a derrière ce rideau qu’un non-sens total, à l’image même de cette Tour Eiffel flottante traversant un océan. James Cameron filme dans Titanic une bourgeoisie cintrée, stupide, comique :  inconsciente de sa propre chute, magnifique dindon de la farce.

Usual suspect

Quand Jack Dawson est récompensé à table d’avoir sauvé Rose, il a cette réflexion puissante lors du dîner mondain, d’une éloquence renversant les montagnes : « il faut que chaque jour compte ». En fait non. Cela sonne plutôt creux. Mais malgré tout, la réplique permet de constater que si le héros même du film n’est pas plus brillant que le bourgeois cintré qui abandonne ses femmes pour aller boire un brandy, il est définitivement plus charismatique que celui perçu unanimement comme le mal incarné, dans tous les angles, qui provoque l’inéluctable catastrophe. Quoi, il n’y pas assez de canots ? On en limite le nombre, pour l’argent. Les icebergs ? On accélère pour que le capitaine remporte le ruban bleu, le trophée de la traversée de l’Atlantique la plus rapide, au mépris du danger, dans un nombrilisme tout petit bourgeois. Les cloisons étanches? Finalement pas assez nombreuses, pas assez hautes, on n’aurait jamais imaginé que… Et puis les autres en paieront le prix.

La vengeance au deux visages

Ces figures bourgeoises tissent dans le plus gros blockbuster du 20ème siècle un spectre assez large du procès de la bourgeoisie au cinéma. Moins fin que Chabrol, moins tendre que Jack London, qui faisait exprimer par Martin Eden l’incompréhension pour un homme du peuple devenu érudit que cette classe sociale, ayant les moyens, la culture et l’argent ne fasse rien de mieux que de compter ses sous comme un Picsou aigri et inculte. Chez James Cameron, ces bourgeois là ne font que se pavaner, sourire et chanter, sans jamais penser aux autres, même pas à eux : seulement à leur image. Dans un sens, la bourgeoisie est le seul groupe du film littéralement cinégénique, se mettant en scène dans un cadavre exquis dont elle ne peut pas avoir conscience. Ces tensions naissent et explosent sur le visage de Billy Zane, fabuleux dans un rôle ingrat et oublié, méprisé par sa propre vérité. Elles se cristallisent dans la détresse de Thomas Andrews, l’ingénieur, perdu qu’une telle bêtise ait pu exécuter son navire parfait. D’un honneur à peine remonté par le personnage de Molly Brown, parfaite franc-tireuse se moquant de tout et incarné avec délectation par Kathy Bates, il ne reste après 3h20 qu’un diamant appelé pompeusement le cœur de l’océan. Un joyau, éclatant, après laquelle tout le monde court. Mais surtout une très belle pierre.

Bande annonce

Fiche technique

Titre original et français : Titanic
Réalisation et scénario : James Cameron
Musique : James Horner
Direction artistique : Martin Laing et Charles Dwight Lee
Décors : Peter Lamont
Costumes : Deborah Lynn Scott
Photographie : Russell Carpenter
Son : Christopher Boyes
Montage : Conrad Buff, James Cameron et Richard A. Harris
Production : James Cameron et Jon Landau (producteurs), Rae Sanchini (no) (producteur délégué), Al Giddings, Grant Hill et Sharon Mann (en) (coproducteurs), Pamela Easley (productrice associée)
Sociétés de production : 20th Century Fox, Paramount Pictures et Lightstorm Entertainment4
Sociétés de distribution : 20th Century Fox (International), Paramount Pictures (Canada et États-Unis)
Sociétés d’effets spéciaux : Digital Domain et Industrial Light & Magic4, Robert Legato
Budget de production : 200 millions de dollars5
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais, italien, russe et allemand
Format6 : couleurs (DeLuxe) – 2.35 : 1 – 35 mm – son DTS Dolby Digital SDDS
Genres : catastrophe , drame , romance
Durée : 195 minutes
Dates de sortie en salles :
États-Unis : 14 décembre 1997 (première à Los Angeles) ; 19 décembre 1997 (sortie nationale)
Belgique, France : 7 janvier 1998 (sortie nationale) ; 4 avril 2012 (ressortie en 3D)

« Atlas historique de Rome » : ville, capitale, État, mythe

Rome est une ville en mouvement perpétuel. Pour en prendre la pleine mesure, cet atlas emploie une centaine de cartes, de plans ou d’infographies et retrace son évolution géohistorique.

Elle serait éternelle. C’est probablement par ses sédiments historiques, son aura culturel, son statut pontifical, son histoire rayonnante ou sa position de capitale italienne que Rome a acquis son immortalité. Centre névralgique d’un empire conquérant et vigoureux, objet de fascination pour des touristes ébahis devant tant de richesses architecturales, la ville fondée selon la légende par Romulus en 753 av. J.-C. méritait bien les attentions que lui portent aujourd’hui Aurélien Delpirou, Eleonora Canepari, Sylvain Parent et Emmanuelle Rosso.

Cet Atlas historique de Rome ne manque certainement pas de sujets : la prédestination du site, le mausolée d’Auguste, les conceptions de l’espace urbain, l’empreinte du fascisme ou encore la Rome du XXIe siècle. Celle qui est aujourd’hui érigée en ville paradoxale partagée entre le Vatican et l’Italie, entre le centre et ses périphéries tentaculaires ou entre le Nord et le Sud possède une histoire riche, plurielle, tout entière condensée dans sa démographie fluctuante. Il faut ainsi attendre le milieu du XXe siècle pour atteindre le volume démographique du IIe siècle apr. J.-C. ! Et ce n’est pas tout : entre 1870 et 1971, la population romaine se voit multipliée par 13, tandis que la superficie de l’espace urbanisé apparaît 50 fois plus importante ! La modernisation de cette ville-État-capitale est cependant longtemps restée inachevée, notamment en raison des conflits qui ont opposé l’État central et l’aristocratie chrétienne restée fidèle au Pape après l’absorption de Rome par les institutions italiennes.

Coincée entre les âges d’or de l’Antiquité et la Renaissance, la Rome médiévale voit circuler à son sujet toutes sortes de raccourcis. L’atlas les met à mal en rappelant notamment que l’appareil institutionnel se modernise sous la Commune, que la ville pontificale continue de rayonner à travers le monde chrétien et que le tissu urbain se transforme graduellement, même si les preuves en attestant demeurent chiches. Des travaux urbains d’ampleur ont ensuite eu lieu sous le patronage des pontifes, confortant Rome en tant que centre de la catholicité, mais aussi que capitale mondiale de la culture et du baroque (un langage artistique alors révolutionnaire). Le Rome moderne est par ailleurs une ville cosmopolite, où fourmillent les étrangers et les visiteurs, une capitale vivante et ouverte – rattachée au Royaume d’Italie au XIXe siècle.

Durant leurs pérégrinations géohistoriques, les auteurs se penchent sur le développement de l’arrière-pays romain, sur le Forum plurifonctionnel, sur l’ancrage des Dieux dans l’Urbs ou encore sur la dimension urbaine enrichie par les magistrats et les empereurs. Ils rappellent que des travaux d’assainissement ont été exigés par les rois au VIe siècle av. J.-C., que le Colisée, amphithéâtre en pierre, a symbolisé l’avant-garde et la puissance de la ville, un peu à l’instar du théâtre de Pompée.

Rome n’a en fait jamais cessé d’évoluer et de grandir, sans jamais annihiler les traces de son passé, qu’il soit royal, impérial ou républicain. Si 96 pages ne suffisent pas à résumer l’épopée romaine (l’ouvrage n’en a pas la prétention), elles font néanmoins la démonstration d’un espace changeant, aux statuts cumulatifs, durablement associé aux arts et à la culture, incarnant à la fois une religion et un État. Rome est tout cela à la fois, et bien davantage encore.

Atlas historique de Rome, Aurélien Delpirou, Eleonora Canepari, Sylvain Parent et Emmanuelle Rosso
Autrement, mai 2021, 96 pages

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« La Soucoupe et le Prisonnier » : de Strip-tease aux assises

Aux éditions Glénat paraît La Soucoupe et le Prisonnier, de Jean-Charles Chapuzet et Boris Golzio. L’album se penche sur la figure tragicomique de Jean-Claude Ladrat, passé à la postérité pour avoir fabriqué des soucoupes dans son jardin.

En 2018 paraissait aux éditions Marchialy un ouvrage intitulé Mauvais plan sur la comète. Jean-Charles Chapuzet y retraçait le parcours de Jean-Claude Ladrat, l’une des figures emblématiques de l’émission Strip-tease. La bande dessinée qui nous intéresse aujourd’hui, La Soucoupe et le Prisonnier, constitue le prolongement de cette rencontre mémorable. Son intérêt tient essentiellement en un point : évoquer l’histoire d’un inventeur surréaliste qui aura marqué les années 1990. Et expliquer comment ce dernier a pu passer de la fabrication d’une soucoupe dans son jardin à la prison.

Jean-Claude Ladrat caresse un rêve : rejoindre les Bermudes depuis sa Haute-Saintonge. Pour ce faire, il va errer pendant 91 jours dans l’Atlantique, à bord d’une soucoupe patiemment confectionnée par ses soins. L’expédition comporte des risques : il pourrait échouer, mourir de faim, se perdre en mer… L’album en témoigne longuement. Mais Jean-Claude Ladrat semble au-dessus de tout cela : l’aventure, qu’il faudrait probablement appeler « mission » puisqu’elle lui a été dictée par une voix surnaturelle, vaut bien ces quelques risques.

La Soucoupe et le Prisonnier n’est pas seulement le portrait d’un jusqu’au-boutiste qui a fait les gros titres de la presse dans les années 1990. C’est aussi une histoire filiale peu banale, puisque Suzanne, la mère de Jean-Claude, avec qui il vit, le soutient dans son entreprise, qui prend un nouveau tour lorsqu’il décide de s’atteler à une soucoupe… volante ! Boris Golzio met en images l’avant et l’après-gloire cathodique de ce fermier-inventeur-explorateur aussi absurde que convaincu. Ses planches sont dominées par les teintes bleutées, sépia ou rosées, dans lesquelles se fondent des dessins le plus souvent expurgés d’autres couleurs.

L’album revient aussi sur la condamnation aux assises de Jean-Claude Ladrat, ancien marin reconverti, prétendument par naïveté, en délinquant sexuel. Il expose la manière dont le village de Germignac a été durablement lié à ses histoires loufoques. Un ancien maire résume ainsi : « N’empêche, encore aujourd’hui, tapez Germignac dans Google, vous tombez sur la soucoupe ! » À la lecture de l’album, on devine un Jean-Charles Chapuzet fasciné, parfois amusé, et considérant probablement dans un même élan Ladrat comme un individu attachant mais dysfonctionnel.

C’est cette impression qui perdure en tout cas après la lecture de La Soucoupe et le Prisonnier. L’album, généreux en bonds temporels, ce qui lui confère un air faussement décousu, est précisément intéressant de par la distance qu’il instaure vis-à-vis de son antihéros. Un personnage qu’on croirait romancé tant il sort de l’ordinaire. C’est sans doute ce qui a poussé Jean-Charles Chapuzet et Boris Golzio à lui consacrer une bande dessinée (alors qu’existaient déjà un livre et une émission télévisée).

Aperçu : La Soucoupe et le Prisonnier (Glénat)

La Soucoupe et le Prisonnier, Jean-Charles Chapuzet et Boris Golzio
Glénat, avril 2021, 96 pages

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3

Découvrez « La Grande Histoire de l’euro de foot »

Avec un parfait sens du timing, le journaliste au magazine So Foot Pierre Dubourg se penche sur l’euro de football dans la collection « Librio » (Flammarion).

Souvenez-vous de cette punchline du sélectionneur italien Giovanni Trapattoni après l’euro 2004 : « La Grèce a gagné le tournoi grâce à trois coups francs et un corner. » Rappelez-vous, quatre ans plus tôt, des deux buts mémorables inscrits par les remplaçants français Sylvain Wiltord et David Trezeguet en finale contre l’Italie. Remémorez-vous cette Espagne conquérante de 2008 et 2012, ou cette posture « hulkéenne » de Mario Balotelli après son mémorable doublé contre l’Allemagne en demi-finale de l’édition 2012. La Grande Histoire de l’euro de foot est un opuscule ludique, qui nous replonge dans les grands moments qu’a connus ce tournoi, depuis sa création en 1960 jusqu’au sacre du Portugal de Cristiano Ronaldo en 2016. Pour ce faire, il s’intéresse aux stars, aux anecdotes, aux équipes sacrées, aux buts légendaires, au climat politique de l’époque, etc. Pierre Dubourg donne de l’allant à son récit footballistique en en découpant les points névralgiques, qu’il reproduit inlassablement de tournoi en tournoi.

« Imaginé dans l’entre-deux-guerres par Henri Delaunay, le Championnat d’Europe a été le reflet de son époque. Du boycott du général Franco à la crise de la zone euro, en passant par l’éclatement de la Yougoslavie et la réunification de l’Allemagne, le tournoi a épousé les formes et les passions du Vieux Continent, à mesure que son histoire se construisait lentement, et parfois brusquement, partant des divisions de la guerre froide pour aboutir au traité de Maastricht. » Au-delà du seul facteur sportif, La Grande Histoire de l’euro de foot se penche en effet sur les interactions étroites entre le terrain sportif et géopolitique. L’édition 2012 a par exemple vu l’Allemagne et la Grèce s’opposer, alors que les deux nations s’affrontaient régulièrement dans les cénacles européens et internationaux. La Grèce vivait alors une crise économique sans précédent, tandis que l’Allemagne, en qualité de créancière inflexible, apparaissait aux yeux des Grecs comme la responsable de tous leurs maux. Les commentaires d’avant-match, souvent à la limite (voire au-delà) de la provocation, n’ont finalement été que le strict reflet des tensions qui animaient les relations entre les deux pays.

Il y a cependant des histoires plus souriantes dans le petit ouvrage de Pierre Dubourg. Comment ne pas citer celle du Danemark, repêché au dernier moment lors de l’euro 1992 et vainqueur au terme d’un tournoi où se sont signalés des compétiteurs de la trempe de Peter Schmeichel et Brian Laudrup ? La Tchécoslovaquie de 1976 est un autre exemple de succès inattendu. Doublement d’ailleurs, puisqu’il y eut cet incroyable but sur pénalty d’Antonin Panenka face à Sepp Maier ! L’épopée des Bleus en 1984, sous la houlette de Michel Platini, constitue probablement un souvenir collectif impérissable et démontre à quel point le football peut être fédérateur et vecteur d’émotions fortes. D’autres événements sont cependant moins reluisants : la rivalité entre les joueurs du PSV et de l’Ajax qui plombe la campagne hollandaise en 1976, les aveux de dopage de Franz Beckenbauer au sujet de l’édition 1972, les performances médiocres des Français en 2004… Une énième preuve que « la grande histoire de l’euro » est faite de hauts et de bas, de moments de liesse et de tristesses inconsolables.

La Grande Histoire de l’euro de foot, Pierre Dubourg
Flammarion/Librio, mai 2021, 160 pages

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3.5

« Sweet Jayne Mansfield » : icône déchue

Sweet Jayne Mansfield réunit Jean-Michel Dupont et Roberto Baldazzini à l’occasion d’une biographie dessinée présentant Jayne Mansfield sous son jour le plus irradiant, mais aussi le plus délétère.

Quand elle épouse Mickey Hargitay, alors Monsieur Univers, et qu’elle trouve refuge à Beverly Hills, dans un indicible et cossu Pink Palace, Jayne Mansfield croit certainement avoir fait le plus dur : concrétiser un rêve d’enfant en occupant une place enviable dans la chaîne alimentaire hollywoodienne. Celle que l’on compare alors volontiers à Marilyn Monroe tire profit de ses formes généreuses pour demeurer sous les feux de la rampe. Elle prend des bains de champagne, se fait volage, prend goût aux objectifs et aux gros titres de la presse. Mais comme souvent dans pareil cas, la célébrité appelle l’ivresse, puis la déchéance…

Comme en atteste la couverture de l’album, Jean-Michel Dupont et Roberto Baldazzini usent de couleurs pétillantes et de vignettes souvent lubriques pour mettre en images le parcours d’une étoile hollywoodienne en mal chronique de reconnaissance. Car Jayne Mansfield, ce sont des publicités dégradantes, des rôles de bimbos sans cervelle, l’évocation d’un faux kidnapping censé lui rendre un peu de sa superbe… C’est surtout une femme multipliant les conquêtes, ayant des rapports erratiques avec les hommes, peinant à s’épanouir dans une relation durable, papillonnant jusqu’à se trouver sous l’emprise d’un homme violent, Sam Brody. « Un orgasme avec Sam, c’est comme être en même temps au ciel et en enfer », confesse-t-elle ainsi.

Jayne Mansfield a un parcours… de cinéma. Privée de père durant son enfance, dotée d’un quotient intellectuel de 163, mais surtout de mensurations à peine croyables, elle n’hésite pas à mettre en avant sa silhouette sculpturale et à peroxyder ses cheveux pour crever l’écran. Sex-symbol des années 1950 et 1960, elle subit un traitement médiatique que Marilyn Monroe ou Brigitte Bardot ne connaissent que trop bien. Tout l’intérêt de l’album de Jean-Michel Dupont et Roberto Baldazzini consiste à mesurer la distance persistant entre les rêves d’une gamine enfouie dans des revues people et la réalité hollywoodienne dans ce qu’elle a de plus cruel. Ce n’est toutefois pas tout, puisque Sweet Jayne Mansfield possède des reliefs psychologiques appréciables et une description sans fard de l’industrie cinématographique.

Au crédit des premiers, on signalera l’attrait, voire la fascination pour la gloire, et ce que les individus sont prêts à perdre en dignité pour gagner en pouvoir (argent, popularité). Pour la seconde, il suffira de se reporter à la carrière en dents de scie de Jayne Mansfield, passée de Hollywood à Cinecittà, de la Fox aux studios où elle fut prêtée, des tournages artistiquement ambitieux aux séries B fauchées et mal outillées. Bien entendu, ce parcours sinueux va se solder par une tragédie, contenue en germe dans les premières pages de l’album. Train de vie dispendieux, hypomanie, libertinage, drogues : il est difficile de ne pas voir que Jayne Mansfield a brûlé la chandelle par les deux bouts. Et de ne pas rapprocher ces étoiles filantes aux situations exacerbées mises en scène par David Cronenberg dans Maps to the Stars. Car, au fond, Marilyn et Jayne n’étaient-elles pas des lumières qu’un système toxique a vampirisées, puis jetées dans l’ombre ?

Aperçu : Sweet Jayne Mansfield (Glénat)

Sweet Jayne Mansfield, Jean-Michel Dupont et Roberto Baldazzini
Glénat, mai 2021, 168 pages

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3.5

Tout ce que vous devez savoir à propos de The Crown

La série The Crown, de Peter Morgan est devenue l’une des séries les plus populaire sur la plateforme Netflix. La quatrième saison est sortie l’an dernier, et si vous êtes mordus de l’histoire de la famille royale d’Angleterre, vous attendez certainement la suite avec impatience. Pour vous faire patienter, entre le nouveau casting attendu et les péripéties à attendre, nous vous dévoilons tout ce que vous devez savoir sur cette série à succès.

The Crown, ou comment devenir incollable sur la famille royale

The Crown est une série créée par Peter Morgan diffusée depuis fin 2016 sur Netflix. Cette série relate avec une fidélité historique la vie de la reine Elisabeth II, de son jeune âge jusqu’à nos jours. Entre romances, rivalités politiques, histoires personnelles, nous découvrons comment Elisabeth II dirige l’une des plus célèbres monarchies du monde. Et cela avec toutes les personnes qui gravitent autour ainsi que les événements marquants de son règne.

Quatre saisons sont disponibles jusqu’à présent, la première saison couvre les années 1947, soit l’année du mariage de la Reine, à 1956. La saison 2 fait le récit des années 1956 à 1964, puis 1964 à 1977 pour la saison 3. Et enfin, la saison 4, sortie en novembre dernier, couvre les années 1977 à 1990.

Que s’est-il passé dans la saison 4 ?

La saison 4 n’a pas affaibli le succès de The Crown, bien au contraire. Les dix épisodes de cette saison couvrent les années 80 de la famille royale. Alerte spoiler, la saison s’achève en même temps que le mandat de Margaret Thatcher, jouée par Gillian Anderson. Elle aura acquis une notoriété certaine au cours de cette décennie, notamment grâce à ses actions menées d’une main de fer. Elle reçoit l’Ordre du Mérite par la Reine Elisabeth II, admirablement jouée par Olivia Colman, qui a remplacé Claire Foy des saisons 1 et 2.

Lady Diana Spencer est l’autre femme de caractère mise en lumière dans cette saison. En effet, après le mariage avec Charles, tromperies et désillusions entrent dans le jeu, et un triangle amoureux se forme avec Camilla Parker Bowles.

Suite à cette saison, vous voulez certainement savoir ce qu’il va se passer dans les prochaines saisons. En revanche, il va falloir vous armer de patience et de quelques tasses de thé pour patienter, car le tournage de la saison 5 est prévu cet été. Cela veut dire qu’elle ne sera certainement pas disponible avant 2022 sur la plateforme. Et si vous ne connaissez pas encore cette série, c’est le moment ! Un essai gratuit de VPN vous permettra donc de binge-watcher the Crown, puisque ces réseaux virtuels privés sont très efficaces pour une expérience optimale de visionnage.

Un nouveau casting pour les saisons à venir

Si vous suivez la série depuis le début, il ne vous aura pas échappé que pour coller au mieux à la réalité et ainsi marquer le temps qui passe, les acteurs changent toutes les deux saisons. Avec la saison 5, nouvelle décennie et donc nouveau casting.

Pour incarner Elisabeth II, c’est Imelda Staunton (vous la connaissez forcément dans la peau de Dolorès Ombrage de la saga Harry Potter) que vous retrouverez dès la saison 5. Jonathan Pryce prendra la place de Tobias Menzies dans le rôle du Prince Philip.

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Après Emma Corrin dans les saisons précédentes, c’est à Elizabeth Debicki que revient l’interprétation de la princesse Diana. Quant au prince Charles, c’est Dominic West qui prendra la suite de Josh O’Connor.

Écrit par Josiane Clément

 

Les meilleurs films de casino jamais réalisés

Pour jouer casino en ligne ou se familiariser avec cet univers, on peut s’exercer à des jeux gratuits, mais aussi suivre des films inspirés de cette industrie. Certes, la durée classique d’un film ou de quelques épisodes de séries ne favorisent pas une maitrise parfaite du sujet, mais c’est toujours palpitant de s’immiscer dans un environnement quasi réel afin de développer quelques stratégies et de savoir les bonnes attitudes à adopter. Certains films et séries de casinos ont clairement été une réussite. Pour embarquer dans cet univers, nous vous proposons une liste d’immanquables à tester tout de suite.

Les meilleurs films inspirés de casino

Casino Royale

Produite en 2006, Casino Royale vous transporte dans une ambiance fun, que vous n’êtes pas prêt d’oublier. Et si vous voulez tester la même ambiance en direct, essayez l’option de casino en direct du meilleur site casino en ligne pour votre plaisir. Casino Royale un classique du cinéma. Pas seulement parce qu’il nous embarque dans les aventures de l’iconique James Bond incarné par Daniel Craig, mais surtout parce que son scénario est bien ficelé et attractif, que vous soyez fan de casino ou non. Apprenez quelques stratégies de poker avec les acteurs charismatiques, que vous pourrez peut-être développer plus tard en ligne, pour tenter de remporter de l’argent.

Las Vegas 21

Voici un film que les curieux du blackjack vont adorer. Dans une ambiance réaliste, le réalisateur Robert Luketic et les acteurs vous embarquent à bord d’une aventure originale centrée sur le blackjack et les calculs mathématiques. Peut-on réussir au blackjack en faisant preuve de génie et en utilisant la mathématique ? La réponse vous attend dans cette production, qui reste l’une des meilleures du monde cinématographique inspiré du casino. Ce film a été mis à la disposition du public en juin 2008.

Lucky You

Mettant en vedette le célèbre jeu de poker, ce film réalisé par Curtis Hanson en 2007 vous propose une immersion dans l’ambiance d’une compétition de poker. La stratégie est de mise au poker, la concentration et quelques astuces malignes aussi. Mais comment Huck Cheever va-t-il réussir son tournoi de poker tout en gérant ses frasques amoureuses ? Lucky You vous garantit un moment divertissant et instructif, si vous adorez le poker. Il pourra même vous aider à surmonter quelques-unes de vos craintes.

Mississipi Grind, encore appelé Under Pressure

L’acteur Ryan Reynolds dévoile toute l’étendue de son charisme dans ce film datant de 2015, réalisé par Anna Boden et Ryan Fleck. Ayant pour objectifs de gagner de grosses sommes en jouant au poker dans un casino de Nouvelles-Orléans, Germy et Curus ont fait un voyage sur le fleuve du Mississippi. Les deux amis se sont rencontrés lors d’une partie de poker à Iowa. À travers ce film, tous les amoureux des jeux d’argent pourront voir la psychologie des joueurs, des risques qu’ils peuvent prendre pour remporter d’énormes sous. Au terme du film, les deux amis ont atteint leurs objectifs, mais après avoir osé.

Rounders

Pour les jeunes étudiants qui raffolent du poker, rounders est l’histoire d’un étudiant qui aime aussi ce jeu tout comme vous. Comme certains débutants, il a fait l’erreur de miser tout son argent qu’il perd malheureusement face à un russe. Cet échec le fait reculer d’un pas devant ce jeu qu’il adore tant, afin de se concentrer sur sa formation en droit. Mais cette décision n’a été que de courte durée.

Car la libération de prison de son meilleur ami Worm qui avait une grosse dette à des personnes dangereuses le poussera à chercher de l’agent pour l’aider à rembourser. Et le meilleur moyen pour remporter une somme si importante est le jeu de casino. Ce film de 1998 réalisé par John Dahl peut vous aider à franchir une étape dans votre connaissance du casino, en l’occurrence du poker.

Les meilleures séries TV inspirées du casino

Si la durée classique d’un film ne vous suffit pas, vous pouvez prolonger le plaisir à travers plusieurs épisodes de séries. Voici une liste de séries inspirées de casinos à tester pour passer d’agréables moments et apprendre quelques rouages de l’industrie au passage.

Sneaky Pete ou Sournois Pete

Sneaky Pete ou sournois Pete est l’histoire d’un ex-prisonnier qui vole l’identité de son compagnon de cellule à la sortie de prison. Après ce changement d’identité Giovanni Ribisi, acteur principal, utilise ses talents d’escroc pour émerveiller sur les tables de poker et surtout tromper ses ennemis. Bryan Cranston et David shore nous ramène dans cette série une histoire tout aussi captivante et chaude que leur série à succès Breaking Bad.  Il faut dire qu’elle a reçu un accueil auprès positif auprès du public. La série a été réalisée de 2015 à 2019.

Poker after dark ou poker à la tombée de la nuit

Êtes-vous passionné de Poker ? Poker after dark est la parfaite série qu’il vous faut suivre. Dans cette émission, vous retrouvez des joueurs professionnels qui s’affrontent comme sur un terrain de sport. Techniques d’approches hors du commun, intelligence, les mises qui grimpent, tout est mis en jeu pour remporter de sérieuses sommes d’argent. En plus, les finalistes portent des microphones pour transmettre leur stratégie de jeu. Cette série est produite sur 4 saisons. Réalisée en 2007, elle a finalement été annulée pour quelques polémiques liées au Black Friday, mais reste une valeur sûre pour ceux qui veulent immerger dans l’univers du poker.

L’homme chanceux de Stan Lee ou stan lee’s Lucky man

L’homme chanceux de stan lee retrace l’histoire d’un détective d’homicide qui détient de super pouvoirs grâce à un bracelet antique qu’il a en sa possession.  Ancien déchu des jeux de casino qui lui ont coûté la perte de sa femme et sa fille et d’encaisser une énorme dette, ce bracelet viendra à son secours. Il use de ses pouvoirs pour jouer aux jeux d’argent. Imaginez l’association des jeux de hasard et des pouvoirs surnaturels. Le créateur de la bande dessinée Stan Lee a encore frappé fort à travers cette production qui est disponible sur Sky 1.

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« Pulp » : du Far West à New York

Les éditions Delcourt continuent de rendre hommage au travail conjoint d’Ed Brubaker et Sean Phillips. Après Sale Week-end et avant Un été cruel voit le jour Pulp, un récit échevelé et de grande qualité, mettant en scène un scénariste sexagénaire au passé trouble, le tout en format moyen.

« Longtemps, au Mexique, j’ai trouvé la porte de sortie que je cherchais. On travaillait aux champs, on élevait son enfant… Chaque jour ressemblait au précédent. C’est comme ça que la vie doit se vivre, je crois… modeste, humaine… » Au début de Pulp, Max Winter est un pigiste désargenté, sujet aux crises cardiaques, et bientôt remplacé par un rédacteur payé au lance-pierre. À la fin du récit, on le retrouve en justicier menant une croisade contre des sympathisants nazis américains, et regrettant une vie passée paisible et bucolique. Ce personnage ambivalent, finement caractérisé, peu en phase avec son temps, constitue la principale richesse du scénario d’Ed Brubaker (Captain America, Daredevil), pourtant substantiel.

Pulp prend pour cadre le New York des années 1930. Max y écrit des récits basés sur son propre vécu, ce qui lui permet de gagner de quoi survivre dans une métropole où la crise économique a fait son œuvre, malgré un secteur d’activité en perte de vitesse. À plusieurs moments, Ed Brubaker oppose la Grosse Pomme au Far West, laissant entendre que l’une et l’autre se valent pour ce qui est du comportement de prédation des hommes. Max Winter y retrouve en tout cas Jeremiah Goldman, un ancien adversaire perdu de vue, et s’unit à lui pour réaliser un braquage censé le tirer définitivement d’affaire. C’est du moins ce qu’il croit, puisque son acolyte le mène en bateau et cherche surtout à mettre à mal les groupuscules nazis qui pullulent alors aux États-Unis. C’est l’autre grande force de Pulp : à l’histoire mystérieuse de Max va s’ajouter un propos politique appréciable. C’est ainsi que Jeremiah Goldman avoue subir une haine importée d’Europe envers les juifs et avoir perdu son job en raison de sa religion. Ses propos sont corroborés par les acclamations qui accompagnent l’évocation du Führer dans les salles de cinéma américaines.

Si le scénario donne pleinement satisfaction (avec notamment un processus de mise en abîme, ou un discours sur la réappropriation des héros de BD), les dessins de Sean Phillips renforcent encore l’attrait de l’album. Ses planches sont admirables, parfaitement découpées, parsemées d’effets d’arrière-plan, dotées d’expressivité et d’allant. Ce one-shot sur un ancien pistolero s’avère d’autant plus réussi qu’Ed Brubaker et Sean Phillips y donnent la pleine mesure de leur talent, une nouvelle fois en format moyen, et que la figure de Max Winter demeure entourée de mystère. Sa relation avec Rosa est à peine esquissée, son histoire familiale tumultueuse et pleine de non-dits. Max est un homme usé, un liant suranné entre deux époques, une force de caractère pour qui le renoncement est probablement pire que la mort. Il y a évidemment de la tradition littéraire derrière Pulp, une science du récit, une capacité à lier les arches les unes avec les autres, à les développer en regard. Difficile dès lors de bouder son plaisir.

Aperçu : Pulp (Delcourt)

Pulp, Ed Brubaker et Sean Phillips
Delcourt, mai 2021, 72 pages

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4

« George Sand, fille du siècle » : ivre de liberté et d’équité

La scénariste Séverine Vidal et la dessinatrice Kim Consigny publient aux éditions Delcourt, dans la collection « Encrages », une biographie graphique de George Sand. De ses relations amoureuses à ses combats féministes et sociaux, on découvre une grande figure littéraire engagée dans son siècle.

C’est en noir et blanc et sous des traits épurés que l’on revisite le parcours d’Aurore Dupin, passée à la postérité sous le pseudonyme de George Sand. La scénariste Séverine Vidal et la dessinatrice Kim Consigny se penchent en effet sur une éminence littéraire doublée d’une féministe libertine, amoureuse des mots et familières des maux. Chaque vocable a son importance et contribue à la destinée d’une personnalité hors pair.

« Ne me laisse pas, je t’en supplie… Si tu ne m’emmènes pas, j’irai toute seule de Nohant à Paris à pied, pour te retrouver ! » Aurore Dupin, orpheline de père, s’adresse ici à sa mère. Cette dernière se voit contrainte de la laisser sous le patronage de sa grand-mère paternelle, en échange d’une pension. Les effets sur la jeune George Sand ne font aucun doute : privée de ses deux parents, trop souvent assimilée à son père Maurice, elle doit se plier à une éducation conservatrice peu en phase avec ses élans littéraires et créatifs.

Aurore a des idées bien arrêtées. Elle aime tourner en dérision l’aristocratie et ses conventions. Surtout, elle préférerait vivre dans le dénuement qu’être prisonnière d’un beau mariage. Mieux vaut être pauvre qu’une « poupée de bois ». Son enfance n’est certes pas malheureuse, mais néanmoins tapissée d’émotions douloureuses : la perte de son père, le départ de sa mère, les relations houleuses avec sa grand-mère, la culpabilité ressentie envers elle, l’impossibilité de s’accomplir artistiquement et filialement…

La caractérisation de la jeune George Sand suffit à démontrer tout le talent romanesque de Séverine Vidal. Et pour comprendre le vie intérieure de la future autrice, il suffit de se pencher sur ces mots, énoncés lors de l’été 1815 : « J’ai sans cesse un roman dans ma cervelle ! Il me faut un monde de fictions que je porte avec moi, partout, dans mes promenades, au jardin, aux champs, dans mon lit avant de m’endormir et en m’éveillant, avant de me lever ! » Celle qui est encore Aurore Dupin va subir les crises d’apoplexie de sa grand-mère, intégrer un couvent, prendre connaissance du passé dissolu de sa mère et développer une sensibilité sociale en rupture avec son éducation.

En 1822, elle épouse Casimir Dudevant. La voilà, sans le savoir, engagée dans la prison maritale qu’elle dénonçait durant sa jeunesse. Son mari régente Nohant en tyran et finit par lever la main sur elle. Quelque chose est définitivement rompu. C’est surtout l’occasion pour Aurore de s’affranchir de sa condition de femme soumise. Elle va trouver successivement réconfort dans les bras d’Aurélien de Sèze, Jules Sandeau, Marie Dorval, Alfred de Musset, Michel de Bourges ou encore Frédéric Chopin. Entretemps, elle construit patiemment sa carrière littéraire, élève son fils Maurice et sa fille Solange, mène des combats politiques tout en refusant de verser dans la violence révolutionnaire.

Tout cela contribue à l’édification de son mythe. On lui accole le surnom de « Don Juan femelle », elle passe la moitié de son temps à Paris pour écrire, elle se déguise en homme et prend un pseudonyme masculin, elle intègre la rédaction du Figaro. « Vous devenez le drapeau de ralliement de toutes les femmes se piquant de savoir et de littérature ! », lui dit-on. Elle ne tarde pas à dénoncer un « complot masculin » et bientôt implore : « Apprenons à être révolutionnaires obstinés et patients, jamais terroristes. » Elle est ainsi placée face à ses contradictions : une révolutionnaire aristocrate, refusant les effusions de sang que certains de ses compagnons appellent de leurs vœux.

Pendant ce temps, ses enfants grandissent et leur individualité prend forme. Maurice et Chopin se regardent en chiens de faïence. Solange est criblée de dettes. Avant de devenir une mère dépossédée de son enfant. George Sand vit dans sa chair les combats des prolétaires, la prise de pouvoir de Napoléon Bonaparte ; elle est animée de principes féministes et égalitaristes. Elle écrit pour le théâtre, cherche à éponger ses dettes, se rapproche d’Alexandre Manceau, bien plus jeune qu’elle.

Séverine Vidal et Kim Consigny parviennent avec talent à restituer une vie riche, symptomatique d’une époque et de milieux spécifiques (sociaux, artistiques, politiques). Maniant l’ellipse avec habileté, n’empesant jamais son récit, la scénariste française quadrille son histoire de sous-propos, certains très actuels (sur la condition des femmes par exemple), tandis que Kim Consigny conçoit à l’épure des planches se prêtant parfaitement à leur exercice conjoint. On ne saurait trop conseiller George Sand, fille du siècle, précisément pour ce qu’il dit de l’une comme de l’autre.

Aperçu : George Sand, fille du siècle (Delcourt)

George Sand, fille du siècle, Séverine Vidal et Kim Consigny
Delcourt/Encrages, avril 2021, 344 pages

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3.5

« Corps noirs et médecins blancs » : sur la formation des préjugés

Docteure en histoire, Delphine Peiretti-Courtis publie aux éditions La Découverte un minutieux tour d’horizon des préjugés formulés à l’encontre des Noirs à travers le temps et sous des dehors scientifiques. C’est à la fois édifiant et passionnant.

Comme le rappellent avec à-propos les premières pages de cet essai, les stéréotypes au sujet des populations noires ont la peau dure. Elles seraient plus résistantes, plus athlétiques, porteuses d’une odeur spécifique, dotées d’un sexe plus développé que la moyenne, mais aussi désavantagées intellectuellement, voire assimilées à des sauvages. De manière assumée, ou parfois sans même s’en rendre compte, il n’est pas rare d’entendre certaines voix autorisées émettre des jugements à l’emporte-pièce sur les individus d’origine africaine, relayant par là des idées qui ont souvent vu le jour il y a des décennies, voire des siècles, sous des dehors scientifiques. L’auteure Delphine Peiretti-Courtis précise : « Au XXie siècle, des cris de singes dans les stades de football aux références à la sexualité des Africains dans les médias, le corps noir, infériorisé, animalisé, hypersexualisé, peine encore à se débarrasser de ces stéréotypes. Ce racisme demeure vivace et tend même à regagner du terrain et à s’exprimer publiquement depuis les années 2000, dans un contexte de repli, de haine et de retour des extrêmes dans le champ politique, en Europe et ailleurs. Pour mieux comprendre la rémanence de ces visions, ce livre propose un voyage dans le temps, un retour aux origines de la construction des préjugés raciaux sur les corps noirs. »

Degré de civilisation, capacités intellectuelles, sexualité, maternité, stéatopygie, résistance à la chaleur, au travail physique, voire aux conditions climatiques extrêmes, cheveux, peau, projection des mâchoires, traits du visage : nombreuses sur les caractéristiques physiques, culturelles et cognitives à avoir été passées en revue par les scientifiques, de brousse ou de cabinet, au cours de l’histoire. Toutes sortes de jugements ont été projetés sur les populations africaines, souvent dans le but inavoué de servir un storytelling politique justifiant l’esclavage, le colonialisme ou, de manière plus générale, l’infériorisation des Noirs. C’est le médecin hygiéniste Jean-Noël Hallé affirmant que la peau des Africains « est souvent couverte d’un enduit ou d’un vernis huileux qui semble fait pour la préserver des gerçures que l’aridité du climat pourrait y occasionner ». C’est le médecin Paul Barret assénant que « le Noir est inférieur ». D’autres descriptions s’avèrent encore plus effroyables : « Au reste, rien de plus dégoûtant que la toilette des Hottentotes, […] repoussant par une transpiration et des menstrues fétides, par des formes hideuses, un nez horriblement épaté, une bouche en museau et une peau gluante, d’un noir tanné, au lieu de cheveux, une bourre épaisse. […] Si l’on ajoute un sein tombant en manière de besace et auquel se suspendent des enfants aussi malpropres que leurs mères, […] on conviendra sans peine que ce sont les dernières beautés du genre humain. »

Corps noirs et médecins blancs est un riche et patient travail compilatoire. Delphine Peiretti-Courtis nous offre une lecture exhaustive des attributs que la science a longtemps, entre la fin du XVIIIe siècle et le milieu du XXe siècle, associés aux populations noires. Ce que l’on comprend, c’est qu’en dépit des changements de cap opérés çà et là, la science a généré une pensée raciale (polygéniste comme monogéniste) que la politique a ensuite relayée de manière intéressée. Prenons le cas de la maternité. Elle est dans un premier temps valorisée. Elle apparaît même comme le seul domaine d’épanouissement de la femme noire, réputée proche de la nature, et comme une forme d’accomplissement de son rôle social. La forme du corps de la femme noire, ainsi que ses seins allongés, seraient le signe d’une maternité exemplaire. On a ensuite argué que les grossesses répétitives contribuaient au vieillissement accéléré des Africaines. Puis, dans la littérature médicale du XXe siècle, des critiques plus radicales ont été exprimées : la femme noire « ignore tout de son rôle de mère » et « son éducation est tout entière à faire ». « L’existence de l’enfant noir est un long martyre et son principal bourreau est sa mère, la seule créature qui devrait en prendre soin. » Comme le note l’auteure : « La proximité à la nature devient une source de dangers et de menaces pour la mère et l’enfant, dans un contexte de développement de la peur des maladies infectieuses et de la contamination microbienne. »

Corps noirs et médecins blancs sera utile à qui veut comprendre d’où viennent certains lieux communs aujourd’hui encore largement répandus. L’ouvrage démontre aussi à quel point la science a pu donner lieu à des jugements normatifs, parfois de la part de médecins n’ayant de leur objet d’étude que des connaissances lointaines et rapportées. Delphine Peiretti-Courtis nous aide ainsi à mieux appréhender les bases sur lesquelles furent bâtis esclavagisme et colonialisme : de la résistance des corps noirs, de leur insensibilité à la douleur, d’une incapacité à se prendre en main, d’un besoin d’être civilisé sont nées quelques-unes des entreprises commerciales et politiques les plus abjectes de l’histoire récente. On apprendra enfin, une fois de plus, à se méfier des discours essentialisant des populations entières, ou réduisant l’altérité à quelques idées préconçues non objectivées.

Corps noirs et médecins blancs, Delphine Peiretti-Courtis
La Découverte, mai 2021, 352 pages

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4.5

« Une histoire du cinéma français : 1940-1949 » : une décennie d’ombres et de lumières

Une histoire du cinéma français se penche sur les années 1940-1949. Le regretté Philippe Pallin, ancien inspecteur de l’Éducation nationale, et l’auteur-critique Denis Zorgniotti y analysent une décennie de cinéma à l’aune d’un contexte politique à tout le moins particulier. Leur ouvrage est à la fois riche et passionnant.

Comme le note Thierry Frémaux dans sa préface, les années 1940 sont à la fois sombres et lumineuses : sur le plan politique se succèdent l’Occupation, la Résistance, le régime de Vichy et la Libération ; sur le plan cinématographique, les pénuries, la fuite des talents, la censure, puis la création de chefs-d’œuvre et l’émergence de nouvelles personnalités. Le contraste avec les années 1930 se caractérise par un réalisme poétique vivant son chant du cygne, un cinéma fantastique en essor et une « qualité française », celle de Claude Autant-Lara, Jean Aurenche et Pierre Bost, consacrant le cinéma d’adaptation et de studio. Durant ces années – Philippe Pallin et Denis Zorgniotti ne manquent pas de les épingler –, des individualités telles que Pierre Fresnay, Henri-Georges Clouzot, Robert Bresson, Jacques Becker ou Jean Marais prennent rang parmi les promesses ou consécrations du cinéma français. L’industrie est plus que jamais soumise à de nouveaux défis : résister à la propagande allemande, aux saignées artistiques, au manque de moyens ; composer avec l’exploitation des films américains, mais aussi le renouvellement des comédiens et des réalisateurs. C’est un art en bouleversement quasi perpétuel que les auteurs vont radiographier, portraiturer, mais surtout louer avec une tendresse qui n’a d’égale que leur érudition.

Une année de cinéma, c’est dense, ça fourmille d’événements et d’anecdotes, même en temps d’occupation. Des dizaines de longs métrages sortent sur les écrans, certains acteurs occupent mieux que d’autres le haut de l’affiche, des réalisateurs imposent leur savoir-faire avec une évidence qui les érige automatiquement en promesses… Ce second volume d’Une histoire du cinéma français repose sur les mêmes bases que son prédécesseur en ce qui concerne ses choix éditoriaux. L’exhaustivité relevant ici du vœu pieux, il s’agit pour Philippe Pallin et Denis Zorgniotti de mettre en lumière les films, réalisateurs et acteurs qui les ont particulièrement marqués, d’y ajouter quelques « arrêts sur images », mais aussi des dossiers thématiques, à raison d’un par année : l’Occupation (quatre fois), la Résistance, le fantastique, le documentaire… Cette ambitieuse entreprise littéraire ne vaut pas seulement pour ce qu’elle nous apprend du cinéma français des années 1940, décennie si particulière et presque oxymorique ; ce sont des intentions didactiques claires, une passion communicative, une manière de penser et verbaliser le septième art en se plaçant toujours à la hauteur du lecteur – et en y engageant sa propre sensibilité. Si l’époque s’avère tellement passionnante, c’est aussi parce que le cinéma y entre en résonance avec un contexte politique exacerbé : il en va ainsi de La Main du diable comme du Corbeau, puisque chaque ambiguïté (sur la nourriture, sur les rues désertes, sur les individus médiocres, sur la dénonciation) se pare hypothétiquement d’un double discours.

Ce qui distingue certainement cette encyclopédie de la plupart de ses pairs tient au caractère analytique des textes proposés par les auteurs (parmi lesquels il faut compter, certes de manière plus sporadique, Ulysse Lledo et Daniel Patte). Jour de fête est ainsi scruté à travers le prisme des Trente glorieuses et de la libération américaine : un progrès à marche forcée laisse sur le bord du chemin ceux qui se montrent incapables de s’adapter à la modernité. Le Ciel est à vous est décrit comme un film féministe, mais aussi sur le refus du conformisme et de la soumission. Autre cas intéressant : le Panique de Julien Duvivier, un des nombreux revenants de cette décennie. Philippe Pallin s’y intéresse non seulement pour sa dimension formelle (l’épure, la photographie), mais aussi en tant que film pessimiste, presque misanthrope, mettant à mal la réconciliation nationale et la volonté d’élévation post-deuxième guerre mondiale. Denis Zorgniotti voit quant à lui dans L’Assassin habite au 21 les signes annonciateurs de la société du spectacle, fondus dans une représentation cynique du monde. C’est ainsi que chaque long métrage, chaque cinéaste, chaque comédien est passé au tamis factuel et critique. Et les auteurs ne se contentent de quelques figures indépassables, telles qu’énoncées plus haut, puisqu’ils se penchent aussi, par exemple, sur Roland Tual ou Carlo Rim au cours de leurs pérégrinations cinématographiques.

Pour compléter leur tour d’horizon cinéphilique, Philippe Pallin et Denis Zorgniotti glissent en appendice de leur ouvrage quelques palmarès et classements utiles. Mais avant d’en arriver là, le lecteur aura eu l’occasion, pour reprendre les mots de Thierry Frémaux, de sonder « une décennie qui compte triple » et de papillonner entre « promenades ludiques » et « réexamens rigoureux ». On ne saurait mieux résumer ce second tome d’Une histoire du cinéma français : à ses prétentions encyclopédiques et didactiques se mêle le plaisir, intact, de redécouvrir celles et ceux qui ont contribué à donner au septième art un peu de son éclat.

Une histoire du cinéma français : 1940-1949, Philippe Pallin et Denis Zorgniotti
LettMotif, avril 2021, 390 pages

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4.5

Hamnet, ou l’histoire méconnue de la femme et du fils de Shakespeare

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Entre 1598 et 1601, Shakespeare a écrit Hamlet. En 2020, Maggie O’Farrell complète le mythe par une réécriture de la réalité : Hamnet à noter qu’à époque, Hamnet et Hamlet constituent un seul et même prénom. Ce roman magistral, à l’ambiance très particulière, fait revivre un temps le fils unique de Shakespeare, qui mourut en 1596, âgé de onze ans, mais aussi sa mère et ses soeurs.

La romancière britannique s’intéresse à la rencontre entre le dramaturge et sa femme Anne Hathaway, – appelée Agnes dans le roman – au couple qu’ils formèrent et aux trois enfants qu’ils mirent au monde. Parmi eux, le jeune Hamnet dont le décès prématuré inspira à l’écrivain sa célèbre tragédie Hamlet et une citation qui demeure encore aujourd’hui la plus connue, « Être ou ne pas être », et qui pourrait se traduire par « Vivre ou mourir ». Tout un programme qui annonce déjà un immense roman, qui vient encore se compléter de l’écriture sublime de Maggie O’Farrell.

Hamnet, une ode à la nature et à la femme

Avant de nous conter le petit garçon Hamnet, le roman éponyme de Maggie O’Farrell se consacre à nous dépeindre un William Shakespeare (jamais nommé en tant que tel) à peine adulte, tombant amoureux d’Agnes, une jeune femme de la campagne, plus âgée que lui, primesautière et versée dans les remèdes naturels que d’aucuns qualifieraient de sorcellerie. Et c’est ainsi que Maggie O’Farrell installe son ambiance. Celle d’une existence qui s’épanouit dans les dernières années du Cinquecento, entre labeur et vie marquée par l’obéissance à une société austère. Pour Agnes, pourtant, il y a plus dans la vie que les conventions. C’est dans la nature qu’elle trouve ce qui lui manque : les plantes et les abeilles qui lui permettent de préparer les remèdes pour tous ceux qui frappent à sa porte.
Agnes est le personnage principal de ce roman qui suit toutes les étapes de sa vie ou presque. C’est à travers ses yeux que le grand William Shakespeare est aperçu.
Celui qu’on connaît comme un immense auteur, a, entre les pages de ce roman, une famille, une femme, des enfants et des parents – et pas toujours le beau rôle.
On a longtemps dit de Shakespeare, volage, qu’il n’aimait pas sa femme, mais cela n’a jamais été prouvé et peut résulter de mésinterprétations. Dans
Hamnet, Maggie O’Farrell choisit l’amour, jetant un nouveau regard sur l’immense écrivain, qui fut aussi, bien plus simplement, un époux et un père touché par le deuil.

Un livre à deux émotions

Hamnet est un roman fascinant, qu’il est difficile de poser. Il entraîne son lecteur dans la société de la petite ville de Stratford (aujourd’hui Stratford-upon-Avon), en Angleterre. La Haute-Renaissance est passée depuis cinquante ans, les femmes cachent leurs cheveux sous des coiffes, les épidémies de peste paralysent régulièrement le pays… Et pourtant, sous la plume de Maggie O’Farrell, la vie de jeunes mariés de William et Agnes apparaît douce, marquée par un amour tendre, et un autre amour, aussi sincère, celui qu’Agnes porte à la nature. L’écriture de Maggie O’Farrell est d’une beauté marquante, presqu’ensorcelante. Hamnet recèle une ambiance singulière, un rien mystique, entrant en parfaite résonance avec le coeur secret du lecteur, qui palpite quand lui est présenté une vie qui semble terriblement concrète. Pendant sa majeure partie, malgré l’ombre planante de la Mort Noire, Hamnet est un roman superbe, intense, mystérieux. Et puis, la maladie, la terrible peste, le sacrifice et le trépas s’invitent entre les pages autant qu’au sein de cette famille auparavant heureuse, et voici que la deuxième émotion apparaît. Hamnet devient alors un livre d’une immense tristesse, qui pourtant, aspire à la reconstruction. Celle de toute la famille, mais surtout celle d’Agnes, mère et épouse esseulée qui vit le deuil impossible de son petit garçon, tandis que son époux est à Londres où il joue ses comédies !

D’Hamnet à Hamlet… Ou l’inverse

Car le deuil du père, William, nous apparaît pendant un temps uniquement en filigrane et toujours à travers les yeux de sa femme. Celui-ci est absent mais l’on sent, contrairement à Agnes, murée dans sa colère, que le chagrin, s’il s’exprime différemment, s’exprime néanmoins dans le coeur de cet homme qui vit à Londres, loin de sa famille. Sous la plume de l’autrice, Agnes est dépeinte comme totalement coupée et désintéressée de l’essence de l’existence de son époux, inscrite dans le théâtre. Pour elle, il n’est ni un dramaturge, ni un comédien, ni Shakespeare, simplement William, son mari, fils d’un gantier de Stratford. Elle ne sait rien de son art, ni ne s’y intéresse.
Il y a quelque chose de fascinant à entrevoir un autre regard porté sur un personnage de l’histoire de la littérature qu’on connaît tel qu’immortalisé par les portraits de l’époque, à un âge déjà plus tout jeune : chauve, portant la fraise et l
a mode du début du XVIIème siècle. Shakespeare est ici le jeune William, trentenaire, père d’une famille qui ne sait rien du théâtre et s’en contrefiche.
Jusqu’à Hamlet, la tragédie dont le titre parvient aux oreilles d’Agnes, au fin fond de Stratford. Et c’est pour comprendre pourquoi son mari réutilise le nom de son fils sur scène qu’elle s’intéressera à l’autre vie de son époux, celle qu’il mène loin d’elle, au théâtre auquel il a voué son existence, mais aussi à sa manière de répondre à son deuil.
Quatre ans après la mort de son fils Hamnet, William Shakespeare écrit
Hamlet. La tragédie conte le chagrin terrible et le désir de vengeance que ressent Hamlet, jeune prince du Danemark dont le père, qui vient de mourir, lui apparaît sous la forme d’un spectre. Ainsi, Shakespeare a inversé les rôles, le père est mort, le fils demeure en vie. Un fils qui, tourmenté par le chagrin de la perte d’un être cher, se demande s’il ne vaut pas mieux mourir dans une tirade restée célèbre et qui commence par « Être ou ne pas être ? ». Un fils qui choisit la vie sans pour autant échapper à son sort, un spectre qui disparaît en lançant « Souviens-toi de moi ».

Avec Hamnet, Maggie O’Farrell signe un roman époustouflant qui touche du doigt les émotions humaines les plus enfouies. En plus d’être très belle, l’histoire est d’autant plus touchante qu’elle s’inspire de faits réels et qu’elle nous dévoile – au moyen d’une réécriture – l’homme qui a vécu derrière le nom de Shakespeare. Hamnet, mis en terre à onze ans, passé à la postérité sous la plume de son père dans Hamlet, est ressuscité une fois de plus, cette fois par la magnifique écriture de Maggie O’Farrell, qui fait également revenir à la vie, sous les traits d’Agnes, Anne Hathaway, simplement connue comme la femme de Shakespeare.
Hamnet est un roman marquant, touchant, unique, qui laissera une impression durable et intense à ses lecteurs. Sans doute l’un des plus beaux romans que vous lirez.

Hamnet, Maggie O’Farrell
Belfond, avril 2021, 368 pages

Women’s Prize For Fiction 2020
Meilleur livre 2020 du New York Times
Meilleur livre 2020 du Guardian
Meilleur livre 2020 de la New York Public Library
Prix du Livre de l’Année des Librairies Waterstones

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