Niki, de Céline Sallette : l’art de la transformation

4

Niki est le premier film réalisé par l’actrice Céline Sallette (Infiniti, Les Algues vertes). Une œuvre de transformation, de regards et d’émancipation par l’art que l’actrice Charlotte Le Bon sublime. Céline Sallette (accompagnée de Samuel Doux pour l’écriture du scénario) raconte Niki avant Niki de Saint Phalle, tout le trajet intérieur et artistique de celle que l’art a sauvé. Le film est fait de miroirs, de reflets, de ceux qu’on regarde et de comment on les regarde. Aucune œuvre d’art de l’artiste n’est présente à l’écran, tout passe par la sensation de la création, par la force de la créatrice. Niki a été présenté dans la sélection Un Certain Regard à Cannes 2024.

C’est en visionnant une interview de 1965 que Céline Sallette rencontre la Niki qu’elle fera découvrir à l’écran. Une Niki sûre d’elle, qui s’oppose à la vision de ce que doit être l’art féminin selon celui qui l’interroge. La réalisatrice s’est alors interrogée sur le trajet artistique, et surtout la transformation intérieure, qui a mené Niki Matthews vers Niki de Saint Phalle, celle qui tire au fusil sur des tableaux pour en détourner l’usage guerrier et masculin. C’est la dernière image du film, Céline Sallette ne s’en cache pas. Ce qui l’intéresse, c’est de voir s’exprimer à l’écran la transformation d’une femme blessée en une artiste accomplie et avant-gardiste. Pour ce premier film, Céline Sallette fait d’ailleurs aisément le rapprochement avec sa propre transformation tout du long de ses dix années de carrière d’actrice de cinéma. « Ma vie était un enfer » dit-elle en introduction de la projection de Niki qu’elle est venue présenter juste après Cannes : « Le film m’est apparu. La transformation de la jeune femme mannequin, pur produit de son époque, en artiste aux cheveux courts coupés au couteau qui tire avec une carabine pour créer un tableau »**. Elle voit aussi une ressemblance troublante entre Niki de Saint Phalle et Charlotte Le Bon. L’actrice, magnifique et vibrante, est de tous les plans, changeante, écorchée, vive et créative, elle rend palpable la force créatrice de Niki, tout en la jouant meurtrie, insaisissable, impulsive.

Le film de Céline Sallette est sur un fragile équilibre entre légèreté, la création est bien souvent vivante surtout dans le cercle des Nouveaux Réalistes que fréquente un temps Niki, et drame. Quand on la rencontre, Niki est mannequine, puis bientôt mère (une superbe scène où elle change une couche qui fait écho à l’interview de 1965 où elle évoque les accouchements comme matière créative qui l’intéresse bien plus que les fleurs).  Niki est aussi et surtout habitée par des souvenirs tenaces, le film est découpé en chapitres, le premier est celui où remonte à la surface le traumatisme de l’inceste vécu enfant. Niki va d’abord survivre, éviter ce souvenir. Quand il refait surface, tout explose. Niki pense alors qu’elle est folle et est internée (on va jusqu’à brûler, dans sa soi-disant thérapie, la lettre d’aveu de son père !). C’est dans cet espace d’enfermement, qui voudrait la contenir, que Niki va littéralement s’envoler et découvrir la force libératrice de l’art. Cette renaissance est filmée comme un moment aussi drôle que décisif. Dès lors, elle construit des tableaux de bric et de broc et découvre les couleurs.

Toujours habitée par des miroirs, la mise en scène de Céline Sallette balaye peu à peu les reflets – les clichés – dont Niki tente de se débarrasser. Un peu à la manière de Céline Sciamma dans Bande de filles, Niki, et Céline Sallette avec son film, expérimentent des postures, des choix artistiques, des moments de vie difficiles (le couple notamment…) pour mieux devenir elle-même par choix et non plus contrainte. Il lui faudra passer par des rencontres, des regards, des départs, des déchirures et des reconstructions permanentes pour devenir l’artiste que l’on connaît. Le fait que Céline Sallette n’ait pas eu les autorisations pour faire apparaître les œuvres de l’artiste dans le film, ne l’a rendu que plus beau : il capitalise complètement sur la force des regards, sur la transformation de son actrice et donc de son personnage. Niki est un mouvement permanent, une œuvre qui va du silence à l’art qui hurle au monde de rester éveillé sur la beauté, de ne pas fermer les yeux sur l’enfer. Un art qui se veut de plus en plus grandiose à force de se réinventer. Quand on la quitte Niki Matthews se renomme Niki de Saint Phalle, le reste appartient à l’histoire, ce que présente Céline Sallette appartient aux âmes fortes, celles qui ont l’audace de se réinventer, de quitter l’enfer, d’en faire tout un art : « J’espère que le film permettra de sentir que, du silence au cri de la révolte, il y a un chemin. J’espère que cette poésie transformatrice irrigue le film. Pendant des mois, j’ai lu, écouté, étudié des témoignages d’inceste et ça m’a bouleversé. Camille Kouchner, Charlotte Pudlowski, Christine Angot, Neige Sinno et tant d’autres… Depuis cet enfer, Niki survit avant de renaître. Elle est un exemple »**.

**Pour les citations, voir la présentation du film par le Festival de Cannes

Reprise de la sélection officielle cannoise.

Synopsis : Paris 1952, Niki s’est installée en France avec son mari et sa fille loin d’une Amérique et d’une famille étouffantes. Mais malgré la distance, Niki se voit régulièrement ébranlée par des réminiscences de son enfance qui envahissent ses pensées. Depuis l’enfer qu’elle va découvrir, Niki trouvera dans l’art une arme pour se libérer.

Réalisation : Céline Sallette
Scénario : Céline Sallette, Samuel Doux
Interprètes : Charlotte Le Bon, Damien Bonnard, John Robinson Judith Chemla
Photographie : Victor Seguin
Montage: Clémence Diard
Production : Cinéfrance Studios
Distribution : Wild Bunch Distribution
Durée : 1h38
Date de sortie :  9 octobre 2024
Genre : Biopic

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.