Grimsby, Agent trop spécial, un film de Louis Leterrier : Critique

Sur le papier il y a de quoi s’interroger : Louis Leterrier qui s’essaie à la comédie britannique est une idée terriblement incongrue. Le réalisateur français sortie de l’écurie Besson s’est en effet illustré à Hollywood dans les actionners assez bas de plafond (les deux premiers Transporteur, L’Incroyable Hulk et le dytique Le choc/La colère des Titans) avant de surprendre tout le monde avec un thriller bien plus astucieux, Insaisissables.

Synopsis : A Grimsby, une ville portuaire du nord de l’Angleterre, Nobby Butcher est un chômeur qui vit avec sa copine et ses neuf enfants. La seule ombre à son bonheur est le souvenir de son petit frère, Sebastian, disparu 28 ans plus tôt. Le jour où il apprend où le retrouver, il n’hésitera pas à aller à sa rencontre. Il ignore toutefois que son frère est devenu un agent secret émérite. Les retrouvailles vont entraîner les deux frères dans une folle aventure en binôme aux quatre coins du monde.

Amour fraternel et dilatations rectales

En regardant Grimsby, on comprend rapidement pourquoi, en l’écrivant, Sacha Baron Cohen a décidé d’en remettre la réalisation à un yes-man spécialiste du cinéma d’action plutôt que de la laisser à Larry Charles, metteur en scène de ses trois précédents films. De fait, même s’il en est le réalisateur, Leterrier est bien moins celui à qui le film doit être accordé, qu’à Baron Cohen, son véritable auteur. L’acteur transformiste révélé en Grande-Bretagne par son émission Da Ali G Show, puis par les comédies Ali G, Borat, Brüno et The Dictator poursuit son goût pour la provocation outrancière via des parodies en s’attaquant à la plus sacrée des institutions du cinéma britannique : James Bond. Un an à peine après Kingsman, Mark Strong se retrouve donc à nouveau dans la peau d’un nouvel ersatz d’agent secret, mais cette fois-ci dans une version bien plus musclée que la variation très classe qu’en donnait Matthew Vaughn.

Davantage que des codes du film d’espionnage classique, ce dont veut se moquer Sacha Baron Cohen c’est de la classe ouvrière anglaise et de tous les pires clichés qui l’entourent. Il apparaît donc grimé en ce qu’aurait pu être un Jeff Tuche dans un film de Ken Loach : Un pur produit de la culture beauf, ne vivant que pour regarder des matchs de foot dans le pub du coin et pour son goût immodéré pour la bière. Un stéréotype d’une profonde grossièreté donc. Par son humour résolument trash et borderline, qui monte crescendo dans l’outrance, Sacha Baron Cohen prouve son absence totale d’autocensure. C’est justement cette retenue qui plombe complètement les tentatives hexagonales de faire des grosses blagues qui tâchent des films marquants. En effet, lorsque les comédies françaises adoptent le mauvais goût de leurs modèles anglo-saxons, elles semblent bien incapables de faire de leur vulgarité une forme de transgression (on pense notamment aux récents Babysitting 2 ou Pattaya, incapables de satisfaire leur volonté de ne pas paraître trop mainstream). Evidemment, de tels gags politiquement incorrects déplairont à quiconque espère trouver dans cette comédie une once de finesse, mais les spectateurs qui apprécient déjà l’humour controversé du comédien ne pourront que  se réjouir de le voir pousser toujours plus loin les limites de l’indécence. Mais, que l’on soit écœurés ou hilares devant certaines des situations les plus choquantes, le simple fait qu’elles fassent effet en font d’ores et déjà des scènes cultes.

Mais, au-delà de sa satire sociale caricaturale, de ses références culturelles cinglantes et de ses gags cradingues parfois embarrassants, Grimsby est également un film d’action dont l’enjeu principal est la réconciliation entre deux frères. C’est incontestablement dans cette approche que l’on peut reprocher à Leterrier de faire souffrir au long-métrage de davantage de lourdeurs que ne le fait l’humour indélicat de Baron Cohen. Comme souvent chez lui, les scènes d’action sont rendues illisibles par un surdécoupage maladroit. L’usage d’un point de vue subjectif, justifié par la présence de lentilles-caméra, satisfera toutefois les amateurs de jeux-vidéos. En ce qui concerne la mise en place de l’intensité émotionnelle entre les deux personnages, elle est illustrée par une démultiplication de flash-backs assez poussifs. Il aurait été préférable que la vulgarité de l’humour soit contrebalancée par une mise en scène plus subtile. Le talent des deux acteurs réussit toutefois à rendre les deux frangins attachants malgré leurs défauts respectifs. Dans son rôle de loser repoussant, Sacha Baron Cohen réussit à dépasser le carcan de son stéréotype poissard, et ce grâce à la bonne idée du scénario de se délocaliser d’abord en Afrique puis en Amérique du Sud afin de ne tourner en rond autour de la moquerie intempestive de ceux qui seront désignés sous le surnom peu flatteur de « sous-merde prolo ». De ces personnages représentés de manière pour le moins péjoratives, on sera d’ailleurs rassuré de voir que le film va finalement prendre la défense à travers un monologue enthousiasmant dans le dernier acte et dans la transformation d’une bande de hooligans en un deus ex machina qui réussira là où les prétendus héros ont échoué. De son côté, Mark Strong est excellent en super-agent, incarnant parfaitement la façon dont le fameux flegme british peut être remis en cause par la nostalgie et les liens du sang. On remarquera également la présence de Rebel Wilson qui, comme à son habitude, joue de son physique pour contribuer à l’imagerie peu ragoutante que le film donne de ses personnages.

Répugnant et injurieux pour certains, la drôlesse littéralement couillue dont fait preuve Sacha Baron Cohen atteint un nouveau stade dans sa volonté de susciter la polémique. La tendresse envers les clichés dont il joue et l’émotion au cœur de la dramaturgie sont noyés par le choc de certaines scènes marquantes mais réussissent à élever Grimsby au-dessus de la provocation gratuite.

Grimsby, agent trop spécial : Bande-annonce (VF)

Grimsby, agent trop spécial : Fiche technique

Titre original : Grimsby
Réalisateur : Louis Leterrier
Scénario : Sacha Baron Cohen, Phil Johnston, Peter Baynham
Interprétation : Sacha Baron Cohen (Norman ‘Nobby’ Grimsby), Mark Strong (Sebastian Grimsby), Penélope Cruz (Rhonda George), Rebel Wilson (Dawn), Isla Fisher (Jodie), Ian McShane (le directeur du MI6)…
Direction artistique : Stuart Kearns
Photographie :  Oliver Wood
Montage :  Jonathan Amos, Evan Henke, James Thomas
Musique :  David Buckley, Erran Baron Cohen
Producteurs : Peter Baynham, Tim Bevan, James Biddle, Eric Fellner, Anthony Hines, Phil Johnston, Adam McKay, Louise Rosner, Todd Schulman, Ben Waisbren
Société de production :   Columbia Pictures, Village Roadshow Studios
Distribution (France) : Sony Pictures Releasing France
Durée : 83 minutes
Genre : Comédie
Date de sortie : 13 avril 2016

Etats-Unis – 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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