Reims Polar 2025 : Zion, les naufragés des caraïbes

Les enfants sont à la fois un symbole d’origine et d’avenir. Ils portent en eux l’espoir qu’on leur transmet. On en compte des milliers dans Zion, qui brosse le portrait de citoyens guadeloupéens en crise d’identité. Le premier long-métrage de Nelson Foix confronte ainsi un jeune délinquant à des responsabilités qui le dépassent. Entre le drame intime, voire mystique, et le thriller mafieux, ce joyau venu des Antilles prouve avec audace des envies de cinéma qui font vibrer nos sens.

Synopsis : En Guadeloupe, Chris partage son temps entre deals, aventures sans lendemain et rodéos en moto. Repéré par Odell, le caïd du quartier voisin, Chris se voit confier une livraison à risque. Malgré la mise en garde de son meilleur ami, il accepte la mission. Mais le jour de la livraison, il découvre qu’un bébé a été déposé devant sa porte. Commence alors pour lui, une course infernale qui le mènera à un choix crucial… ​

Guadeloupe, point de chute touristique idéal sur les cartes postales, mais la réalité est tout autre dans les yeux de Nelson Foix. Pas question de détourner le regard (Dans la peau de Blanche Houellebecq) et de privilégier les villages de vacances (All Inclusive). Foix reste plutôt dans la continuité des films de Jean-Claude Barny (Nèg Maron, Le Gang des Antillais), qui sont notamment inspirés de La Haine en soulevant les problèmes de la jeunesse antillaise désœuvrée. Direction Pointe-à-Pitre, une immense cité portuaire rappelant les favelas de La Cité de Dieu. La délinquance y prolifère plus rapidement que la bienveillance ou l’entraide entre citoyens. Le cinéaste filme une cité guadeloupéenne de façon à y intégrer un ton quasi mystique, christique et limite post-apocalyptique. Et ce fut en partie le cas dans son court-métrage Timoun Aw (« Ton gamin » en créole guadeloupéen), point de départ qui a mené à sa version étendue. Et quelle bonne surprise !

Les lois de la rue

Chris mène une vie à cent à l’heure au crochet de sa motocross, ses petits deals et ses relations éphémères. Tout le prédestine à briller dans le banditisme, mais il a su garder ses distances avec ce milieu impitoyable. Livré à lui-même, sans tenir compte des précieux conseils de son ami ou de sa famille, il finit par prendre sa place dans un cycle de violence, où il devient une victime. Avec Zion, Nelson Foix n’y développe pas l’habituel dilemme moral structuré d’une ascension suivie d’une chute, maintes fois recyclé à tort et à travers dans les films de gangsters. Il y apporte de la nuance en bousculant fortement son héros candide lorsqu’il doit jumeler son rôle de « mule » à la garde d’un bébé. Déposé devant chez lui dans un cabas, la veille de sa première mission, l’enfant apparaît presque comme une malédiction qui lui retombe dessus. Il s’agit pourtant du contraire, car son sort semble indissociable de celui de Chris, dont le nom ne diffère que d’une lettre pour symboliser la foi qu’il a perdue dans son enfance. Ce dernier donc n’hésite pas une seconde à s’improviser comme un père de substitution.

Porté par Sloan Decombes, convaincant, qui reprend son rôle avec beaucoup d’assurance, le film nous offre des séquences de motos et des courses-poursuites proches des sensations du Rodéo, de Lola Quivoron. Il est nécessaire de ressentir chaque coup de volant qui pousse Chris à rebrousser chemin, malheureusement un peu trop tard pour que son abandon soit sans conséquences. La seconde partie dépeint une chasse à l’homme infernale, où Cédric Valier ‘Zebrist’ et le célèbre rappeur guadeloupéen Don Snoop se partagent le rôle de prédateurs. Le prétexte semble idéal pour que les images de Foix nous racontent de quoi sont faits le quotidien et la culture guadeloupéenne. De jour, comme de nuit, la photographie de Martin Laugery sublime le décor à ciel ouvert du ghetto de Pointe-à-Pitre. La musique de Brice Davoli vient ensuite enrober le tout avec panache et justesse. Le cinéaste n’a plus qu’à braquer sa caméra sur les protagonistes qui cavalent dans les ruelles qui servent de labyrinthe et qui représentent parfaitement la trajectoire aléatoire de Chris. Le dernier acte en témoigne, et toujours avec l’idée de préserver la jeunesse de la cruauté d’un monde qui ne demande qu’à être reconstruit sur ses cendres.

À la narration, qui alterne des moments de réflexion universelle avec des séquences explosives, s’ajoute une couche religieuse relative à l’apparition du bébé. Ce qui est grossièrement surligné par un homme errant, surnommé « Le Prophète ». Si ce personnage manque de subtilité, c’est justement pour étendre un voile mystique autour du récit, essentiellement ancré dans la réalité. C’est ce décalage, accentué par le carnaval qui se prépare en ville, qui enrichit la lecture du film, jusqu’à atteindre le refuge tant convoité par Chris. Un refuge bâti d’amour et composé de celles et ceux qu’il chérit. Car en effet, Zion est également une histoire de réconciliation intergénérationnelle, révélatrice des fractures sociales d’une Guadeloupe divisée entre tradition et révolution. En complément du récent Magma, ce département d’outre-mer continue de se redéfinir à travers un cinéma qui cherche à capturer les valeurs de ce petit monde en ébullition. Malgré les crises sous-jacentes qu’endurent les habitants de l’île papillon, un sentiment d’unité et de transmission persiste et fait chaud au cœur. C’est sur cette note optimiste que Chris achève son baptême de la rue, où il est courant d’y passer son examen avant d’apprendre ses leçons. Un immanquable de la compétition Sang Neuf !

Zion – Bande-annonce

Zion – Fiche technique

Réalisation et Scénario : Nelson Foix
En collaboration avec : Nicolas Peufaillit, Perrine Margaine
Interprètes : Sloan Decombes, Zebrist, Axelle Delisle, Don Snoop
Image : Martin Laugery
Décors : Arnaud Putman
Costumes : Naïke Lafleur
Montage : Clémence Samson
Son : Arnaud Levaleix
Musique : Brice Davoli
Casting : Dez Epane
Prodcuteurs : Slievan Harkin et Laurence Lascary
Production : Kissfilms, De l’Autre Côté du Périph’
Pays de production : Guadeloupe, France
Distribution France : The Jokers Films
Durée : 1h40
Genre : Action, Thriller, Drame
Date de sortie : 9 avril 2025

reims-polar-2025-banniere

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.