Deauville 2026 : Queen at Sea, quand la mère perd le Nord

Comment vivre avec un proche qui semble avoir perdu ses facultés mentales ? Comment interpréter sa volonté, jamais verbalisée ? Et comment décider au mieux à sa place ? Ce sont les questions complexes que posent Queen at Sea, un film abordant la démence à travers le prisme du conflit familial. Une œuvre forte et douloureuse, portée par d’excellents comédiens, dont la lumineuse Juliette Binoche.

Lance Hammer s’est fait connaître grâce à son premier long-métrage, Ballast, qui a remporté le Prix de la meilleure réalisation dramatique au Festival de Sundance et le Prix du Jury au Festival de Deauville. Près de vingt ans plus tard, il signe un nouveau drame avec Queen at Sea, lauréat de l’Ours d’argent du Jury à la dernière Berlinale. Une bouteille à la mer qui porte un message puissant sur les dilemmes moraux et familiaux engendrés par l’altération mentale.

Naufrage familial

La démence a déjà été traitée avec beaucoup d’émotions dans Amour. Michael Haneke y a relaté la lutte contre la maladie d’Alzheimer du point de vue resserré d’un couple aimant et inséparable, faisant face à l’approche de la mort. Gaspar Noé s’est aussi emparé du sujet dans Vortex, toujours en mettant en scène un ménage aux prises avec une sénilité galopante. Queen at Sea propose une approche sensiblement différente. Ici, la maladie se révèle et se vit par le regard des proches, qui peinent à déterminer le comportement à adopter et les meilleures décisions à prendre.

Juliette Binoche, éblouissante dans ses derniers rôles (La Passion de Dodin Bouffant, Le Quai de Ouistreham, En nous), interprète Amanda, une femme dévouée convaincue que sa mère, Leslie, ne dispose plus des capacités nécessaires pour s’exprimer et choisir librement. Au contraire, Martin, le mari de Leslie, dont le comportement suscite réflexion, considère qu’il agit par amour et dans l’intérêt de sa femme. Cette opposition farouche, mise en avant dans une première scène poignante, ouvre la voie à un déchirement familial qui, peu à peu, transforme l’intime en source de crises, d’interrogatoires et de signalements.

Le titre de Queen at Sea prend alors tout son sens. Cette reine à la mer, c’est avant tout l’histoire d’un naufrage : celui d’une famille qui ne sait plus comment vivre avec la maladie. Lance Hammer a l’intelligence de ne jamais trancher, ni de désigner de coupable. Le film ausculte les postures sans les juger, laissant le spectateur seul face à son propre ressenti. Malgré leurs différences de vision, Amanda et Martin conservent deux points communs. En effet, ni l’un ni l’autre ne maîtrise la situation. Et pourtant, chacun avance à tâtons, dépassé, sincèrement convaincu d’agir pour le mieux. En parallèle de ce drame familial, Queen at Sea suit le quotidien de Sarah, la fille d’Amanda, qui découvre progressivement l’amour et le désir. Cette trajectoire adolescente se place en miroir de celle de Leslie, comme deux âges de la vie qui se répondent, avec d’un côté l’éveil du corps et du cœur, et de l’autre, leur inexorable déclin. Sans jamais désamorcer la gravité du propos du film, elle y apporte un peu de douceur tout en rappelant que la vie doit continuer de suivre son cours malgré la maladie.

Ce vertige moral repose sur un formidable trio d’acteurs. Juliette Binoche prête à Amanda sa force de conviction, mais aussi sa fragilité. Face à elle, Tom Courtenay (45 Ans, Gentlemen cambrioleurs) compose un Martin davantage en retenue, dont la tranquillité apparente cache en réalité une grande souffrance. Anna Calder-Marshall, enfin, incarne Leslie avec une justesse déchirante, une performance d’ailleurs saluée à la Berlinale, où elle a partagé avec Tom Courtenay l’Ours d’argent de la meilleure performance dans un second rôle. La réalisation de Lance Hammer épouse parfaitement cette tension familiale grâce à des cadrages sobres et resserrés, cernant au plus près l’émotion des visages. Même si son récit comporte quelques longueurs, il conserve l’atout de ne fournir aucune réponse aux nombreuses questions qu’il soulève et de montrer, avec beaucoup de lucidité, ce que l’amour peut avoir de plus inconditionnel, tout en demeurant parfois totalement impuissant.

Ce film est présenté en compétition au Festival de Deauville 2026.

Queen at Sea – fiche technique

Réalisation : Lance Hammer
Scénario : Lance Hammer
Interprètes : Tom Courtenay, Juliette Binoche, Anna Calder-Marshall, Steven Cree, Florence Hunt, Cody Molko
Photographie : Adolpho Veloso
Montage : Lance Hammer
Sound design : Kent Sparling
Décors : Soraya Gilanni Viljoen
Costumes : Saffron Cullane
Maquillage : Nicole Stafford
Production : Tristan Goligher, Lance Hammer
Sociétés de production : The Bureau, Alluvial Film Company
Pays de production : Royaume-Uni, États-Unis
Durée : 2h01
Genre : Drame

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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