The Fall, une série d’Allan Cubitt : Critique de la saison 3

L’Etrangleur de Belfast reprend du service pour cette troisième saison de The Fall qui emprunte un virage radical et clôt l’intrigue en beauté avec un final d’une violence saisissante.

The Fall, trois saisons au compteur, est un thriller palpitant qui décrit avec nuance et mystère le rapport de force pervers qui s’établit progressivement entre Paul Spector, un dangereux serial killer sadique, et Stella Gibson, une enquêtrice froide et obstinée. De cette relation malsaine, qui oscille entre fascination et répulsion, naissent des situations qui nous happent totalement : interrogatoires où la tension sexuelle est à son comble, jeux de dupes, manipulation, obsession, tromperie et violence sont au menu de cette série dont l’intrigue, qui se déroule dans un Belfast gris et terne, se caractérise par son réalisme extrême et sa grande dimension introspective. Alors que la saison 1 nous faisait pénétrer dans le cerveau du tueur et que la seconde mettait davantage l’accent sur la traque du psychopathe en cavale, cette troisième saison nous surprend d’abord par sa lenteur et son absence d’action pour mieux nous hypnotiser ensuite grâce à un travail minutieux et époustouflant sur les mécanismes psychologiques de tous les personnages.

Meurtres et amnésie 

La saison 3 de The Fall constituait un pari risqué. Le tueur en série était démasqué, l’enquêtrice en charge de l’affaire l’avait arrêté et inculpé, et Spector était même passé aux aveux lors d’un face à face légendaire… Comment faire redémarrer une intrigue qui semblait sans issue ? C’est là le tour de force d’Allan Cubitt qui s’est sorti de cette impasse grâce à un ultime rebondissement : à la toute fin de la saison 2, alors que le psychopathe avait kidnappé et séquestré Rose Stagg dans le coffre d’une voiture perdue au beau milieu des bois, il s’était amusé à jouer avec les nerfs des policiers lors d’une expédition en forêt. Cette opération d’urgence déployée pour retrouver la victime avait finalement abouti à une énorme bavure, puisqu’un forcené avait réussi à pénétrer dans la zone de sécurité et à tirer dans le tas, laissant derrière lui un Spector agonisant face à une Stella désœuvrée. Suspense insoutenable pour tous les fans de la série, qui ont dû attendre deux ans pour connaître la suite des événements ! Alors, Spector a-t-il survécu ? La réponse est oui, mais il se réveille partiellement amnésique : bloqué en 2006, Spector semble soudainement avoir oublié les six dernières années de sa vie, période au cours de laquelle il a commis les meurtres dont il est accusé ! Cette pirouette scénaristique peut paraître poussive et facile, mais s’avère palpitante et permet à The Fall de continuer à nous tenir en haleine en amorçant pléthore de nouvelles pistes : Spector a-t-il réellement perdu la mémoire ou fait-il semblant ? Comment va-t-il s’en tirer ? A-t-il un plan ?

Ce tournant est d’autant plus déroutant que l’auteur adopte un changement de point de vue radical qui nous fait perdre nos repères : dans les saisons précédentes, on était avec Paul Spector, dans sa tête, dans son esprit. On savait tout de lui, il n’avait aucun secret pour nous, qui étions dans la confidence la plus intime. Cette connivence étrange entre serial killer et spectateur se perd soudain puisque Spector nous éjecte, nous repousse. Fermé et imperméable, illisible et insondable, il devient une énigme pour nous comme pour les autres. Le fait de ne pas savoir et d’être dans l’incertitude la plus totale nous accroche encore plus : on veut découvrir la vérité. Tantôt en empathie avec celui qui semble avoir profondément changé, clamant être horrifié en apprenant les crimes dont il est accusé ; tantôt méfiant et sceptique, le spectateur ne sait plus sur quel pied danser et ne parvient pas à lire dans le regard du psychopathe dont la dimension monstrueuse s’étoffe au fil des épisodes avec une maîtrise folle. Spector fait mine d’avoir oublié son propre fils, feint de ne pas reconnaître ses victimes et les enquêteurs, affirme ne pas savoir pourquoi il est jugé, ne se reconnaît pas dans le miroir, entend ses aveux avec effroi, pose des questions, se montre vulnérable, faible, doux et perdu. Blessé, perfusé et hautement médicamenté, Spector n’est plus que l’ombre de lui-même et nous apparaît comme inoffensif. Impossible pour lui dans l’état où il se trouve de conserver une telle maîtrise sur ce qui serait un vaste mensonge, pense-t-on naïvement ! Pourtant, plus les épisodes passent, moins le doute est permis : au fil du temps, l’Etrangleur de Belfast reprend du poil de la bête et le constat est sans équivoque. Une fois encore, comme à son habitude, il a tout scénarisé dans les moindres détails, sans rien laisser au hasard, jouant la comédie du patient docile pour mieux tromper son monde, et nous avec. C’est le choc ultime, la sidération, mais aussi le retour d’une fascination qui ne s’était jamais vraiment perdue : supérieurement intelligent, terriblement cruel et totalement insensible, ce narcissique sadique au physique ravageur nous hypnotise comme il le fait avec toutes les femmes qui croisent son chemin, de son infirmière à son ex en passant par sa groupie Katie (qui symbolise l’idolâtrie dont les tueurs en série font parfois l’objet) ou encore sa plus redoutable antagoniste, Stella Gibson.

How to make a murderer

Autre prouesse de cette troisième saison, le changement de cap qui s’opère avec une rupture de ton très nette. Alors que les saisons précédentes étaient plutôt tournées vers l’action, les meurtres, l’enquête, la traque et la terreur que semait l’Etrangleur de Belfast dans la capitale nord-irlandaise, ici, c’est le calme plat. L’épisode 1, qui nous montre toutes les étapes de la prise en charge médicale et de l’hospitalisation de Spector, se déroule presque en temps réel, avec un réalisme technique à faire pâlir les scénaristes de Dr. House et autres Urgences ; tandis que la suite s’étale en longueur, sans qu’il ne se passe rien, ou presque. On assiste à une succession d’entretiens, d’entrevues, de discussions, de briefings, d’interrogatoires, d’expertises et d’évaluations en tout genre, ce qui donne à The Fall un aspect bien plus bureaucratique. Mais là encore, Cubitt nous prend au dépourvu en ouvrant un tout nouveau chapitre de l’histoire de Spector grâce à l’exploration en profondeur de son passé et de sa psyché, retraçant ainsi la genèse du tueur, étape par étape. La naissance du monstre. Forcé de se livrer à des confidences sur son enfance, Spector lève le voile sur son background familial, son vécu et son histoire difficiles, éléments biographiques qui avaient déjà partiellement été évoqués auparavant mais jamais avec autant de minutie et d’exactitude. Orphelin à huit ans, il a grandi avec un homme qui n’était pas son père et a ensuite retrouvé sa mère pendue à une poignée de porte, avant d’être placé en famille d’accueil puis de finir dans un foyer religieux où il a connu les heures les plus sombres de sa vie, puisqu’il se faisait molester par les prêtres en charge de son « éducation ».

A travers le parcours de Spector, le showrunner fait passer un message social crucial avec la dénonciation de la pédophilie chez les hommes d’Eglise en Irlande du Nord, phénomène malheureusement très répandu qui est ici considéré comme un facteur à part entière de l’évolution néfaste du héros, victime d’un système meurtrier à l’instar du récent Ray Donovan. Vide à l’intérieur, celui qui a subi les pire sévices sexuels a ensuite développé une haine viscérale d’autrui, blâmant la terre entière pour son destin tragique. Les différentes étapes de sa progression vers une carrière de serial-killer sont habilement retranscrites, avec une gradation dans la perversion et le sadisme : voyeurisme, effraction, fétichisme, pratiques érotiques dangereuses, strangulation et domination sexuelle, puis meurtres ritualisés. Cette évolution dans l’horreur trouve ici sa source dans un vécu traumatisant qui fait de Spector le pur produit atroce d’une société qui fabrique des monstres. Cette théorie, courante dans le profilage des prédateurs sexuels et des tueurs en série, oppose la question de l’inné à l’acquis et fait naître en nous une forme de compassion envers l’Etrangleur, phénomène troublant qui contribue à entretenir le malaise chez le spectateur, tiraillé entre la peur, la compréhension, la répugnance, la curiosité morbide et l’attraction magnétique.

« Twas death, and death, and death indeed »

Alors que le rythme lent et posé de la saison nous expose efficacement les arcs narratifs des personnages secondaires en prenant le temps de s’attarder sur chacun, on s’étonne de constater l’absence de meurtres, de tueries ou de faits de violence dans les épisodes, qui s’enchaînent avec une fluidité haletante sans pour autant faire la moindre vague. Mais ce calme apparent nous endort là encore pour mieux nous surprendre avec un season finale époustouflant où le prédateur en sommeil se réveille enfin avec pertes et fracas. On bascule alors dans une explosion de rage, de coups et de cris avec des émeutes, des passages à tabac, des diversions, et des étranglements musclés. Là où l’on pourrait pointer du doigt un certain déséquilibre dans l’écriture, il n’en est rien : tapi dans l’ombre, dissimulé derrière un énième masque, Spector réfléchissait, échafaudait en silence son ultime coup d’éclat sans rien laisser paraître, gagnant la confiance de tous pour mieux attaquer, l’effet de surprise en prime. Toujours plus taré, toujours plus redoutable, l’Etrangleur revient alors pour effectuer un baroud d’honneur gothique et sanglant agrémenté d’une rare poésie, où il glorifie la mort sans équivoque, avec un charme énigmatique et dangereux. C’est le feu d’artifice, la folie pure.

Ajoutons à cela des acteurs très investis qui habitent leurs personnages à la perfection et on obtient un sans-faute ; entre une Gillian Anderson inspirée et froidement séduisante qui reprend efficacement un rôle qu’elle avait déjà esquissé dans Hannibal, et un Jamie Dornan minimaliste et inquiétant dont le regard et le sourire Mona-Lisesque font de lui un héros puissant au charisme tranquille et reptilien.

En dépit de quelques plot holes de dernière minute (qu’est-il advenu de Sally Ann ? Katie va-t-elle reprendre le contrôle de son destin ?), The Fall achève son intrigue magistralement et brosse l’un des meilleurs portraits de serial-killer de la décennie, le tout dans une ambiance glaçante au réalisme implacable portée par une finesse d’écriture, des répliques intelligentes, une logique de construction indéniable, une musique anxiogène et des interprètes parfaitement justes au service d’un climat unique qui hante encore longtemps après le visionnage. Dans la lignée de Luther, le show s’impose magistralement comme un incontournable du genre.

The Fall Saison 3 : Bande-annonce (VO)

Synopsis : Alors qu’on avait laissé un Paul Spector moribond à la fin de la saison 2, le pire était à craindre… Gravement blessé par balle lors d’une expédition en forêt, l’Etrangleur de Belfast a-t-il survécu à ses blessures ? La saison 3, qui reprend immédiatement là où l’on s’était arrêtés, nous montre un Spector vivant mais affaibli, convalescent et amnésique ! Pourtant, l’enquêtrice profileuse Stella Gibson ne compte pas en rester là : persuadée que le redoutable tueur simule sa perte de mémoire rétrograde pour échapper au jugement et à la prison, elle entreprend de rouvrir de vieux dossiers et d’accumuler un maximum de preuves pour mettre Spector derrière les barreaux une bonne fois pour toutes. Entre eux, le bras de fer continue. 

The Fall Saison 3 : Fiche technique

Création : Allan Cubitt
Réalisation : Allan Cubitt
Scénariste : Allan Cubitt
Interprétation : Gillian Anderson (Stella Gibson) ; Jamie Dornan (Paul Spector/Peter Baldwin) ; John Lynch (Jim Burns) ; Colin Morgan (Anderson) ; Bronagh Waugh (Sally Ann Spector) ; Aisling Franciosi (Katie Benedetto)
Production : Gub Neal, Julian Stevens, Carol Moorhead
Société de production : Artists Studio, Fables Limited, BBC Northern Ireland
Genre : Thriller, drame policier
Diffuseurs : RTE One (Irlande) ; BBC 2 (Royaume-Uni)
Format : 6 épisodes de 60 minutes
Première diffusion : 25 septembre – 28 octobre 2016
Grande-Bretagne – 2016

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Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

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