L’assassinat de Trotsky, un film de Joseph Losey : Critique

Dans le cadre de la rétrospective consacrée à Joseph Losey sur OCS, penchons-nous sur L’assassinat de Trotsky, qui reste le film le plus ouvertement symptomatique de ses convictions politiques : sa relecture d’un événement qui marqua la dualité sanguinaire du communisme post-révolutionnaire.

Synopsis : Mexico, 1940. Depuis la forteresse où il se terre, Léon Trotsky observe et théorise les mouvements de révolte prolétariens locaux. Ailleurs en ville, un homme d’affaire belge demande à sa petite-amie, une militante trotskyste française, de lui faire rencontrer le leader communiste. C’est finalement sous l’identité d’un journaliste canadien qu’il parviendra à l’approcher, et se révélera alors être un agent mandaté par Moscou.

Ce jour où Alain Delon est devenu l’ennemi de la Gauche

Malgré sa Palme d’Or reçue quelques mois plus tôt pour Le Messager, le lourd passé de Joseph Losey, et en particulier son appartenance affichée au Parti Communiste américain, était loin d’être effacé dans l’esprit de nombreux décideurs et de le rendre persona non grata en son pays. Bien décidé à prendre cette réputation sulfureuse à contre-pied, il accepta la proposition du producteur Josef Shaftel de réaliser un film consacré à l’une des figures majeures du marxisme : Léon Trotsky. Il va de soi que voir un ancien militant pro-staliniste s’attaquer à ce sujet avait de quoi laisser craindre un film à charges, dérangeant des deux côtés du spectre politique. Bien conscient de la pression sur ces épaules, Losey prit tout le monde par surprise en adoptant le parti-pris d’une absolue neutralité idéologique au profit d’un souci de véracité factuelle. Après moult remaniements, le scénario qu’il finit par mettre en images se compose comme une mise en parallèle des récits propres à Léon Trotsky et Ramon Mercader, son futur assassin, sur une durée de trois mois, correspondant au temps séparant la première tentative d’attentat sur Trotsky (le 24 mai) et son meurtre (le 21 aout 1940).

Ce sont ainsi presque deux films qui se tissent autour de ce montage alterné. Le premier des deux se compose de scènes consacrées à l’ancien dirigeant de l’Internationale Communiste. Celles-ci sont essentiellement composées par les récitations de ses mémoires, ses théories politiques ou encore son testament. Un dispositif ô combien didactique, mais que Losey prend soin de ne pas filmer comme un film propagandiste. Toute la puissance de ces passages bavards, qui vont peser sur le rythme de la narration dans son ensemble, ne vient aucunement des discours pompeux du personnage, mais de son acteur. Jamais Richard Burton (pas même dans le rôle mythique de Marc Aurèle dans Cléopatre) n’aura été à ce point habité par son personnage. Et pourtant, malgré les quelques scènes qui imaginent son intimité avec sa femme Natalia, l’humanité de Trotsky sera toujours effacée derrière l’icône doctrinale que le film lui accole. La faute à un scénario qui réduit son personnage à une figure tutélaire ou à un acteur trop soucieux de sacraliser son alter-ego ? Sans doute un peu des deux.

Malgré sa maitrise formelle et son casting au diapason, L’assassinat de Trotsky est devenu le symbole de la difficulté à cumuler dans un même film reconstitution de fait divers et interrogations politico-philosophiques.

Le second « film dans le film » est certainement celui qui se laisse le plus facilement regarder, en grande partie pour le charme glamour du couple formé par Alain Delon et son ex-femme Romy Schneider, certes bien moins érotisés que dans La Plage deux ans plus tôt mais toujours assez populaires pour attirer le chaland. Mais c’est aussi d’eux que viendra la principale déception du grand public : Celui de voir le personnage de Schneider sous-exploité par le scénario. Celui-ci préfèrera s’attacher au parcours de celui dont on sait, dès le début, qu’il commettra le crime annoncé par le titre. On peut distinguer deux éléments récurrents dans cette partie du film : Tout d’abord, les longues scènes introspectives, au cours desquels on ne sait jamais si on peut s’estimer heureux qu’elles soient portées par un acteur de talent, ou au contraire regretter d’avoir à s’imposer un Delon qui se regarde jouer, et d’autre part, les conversations qu’il échange avec le commanditaire du meurtre à venir. La somme de ces deux aspects forme une problématique qui sera reprise, avec bien plus de succès, cinq ans plus tard dans Mr Klein : Est-ce le vice de l’Homme qui forge l’Histoire ou a contrario l’Histoire qui avilie l’Homme ?

Cette thématique de la transformation des Hommes face au poids des événements aura beau être présente dans toute la filmographie de Losey, c’est incontestablement dans ses deux collaborations avec Alain Delon qu’il parviendra la mieux à la mêler à son contexte historique. Et pourtant, la volonté de rester fidèle à la réalité des faits limitera cette réflexion à sa seule surface rhétorique. Ni l’opposition entre les idéologies staliniennes et trotskystes, ni même l’évolution intellectuelle et morale de Ramón Mercader ne seront clairement exprimées autrement que dans des lignes de dialogues abstraites. Fort heureusement, certains effets de mise en scène vont apporter à cette descente aux enfers une dimension tragico-lyrique qui comble les failles de cette écriture elliptique et superficielle. Le premier d’entre eux est évidemment cet effet de miroir qui ouvre le film et nous avertit de la manière la plus cinématographique qui soit du trouble de l’homme que l’on voit s’y refléter. Le plus beau de ces effets est quant à lui directement lié à la composition lancinante d’Egisto Macchi, une musique entêtante qui, en apparaissant lors d’une mémorable scène de corrida, devient aussitôt synonyme de mort. La confection formelle du film apparait ainsi comme le travail exigeant d’un artisan qui maitrise son média… malgré ses difficultés à établir un discours pertinent.

Bien que dépourvu de suspense et d’enjeux clairement définis, le pseudo-thriller tel qu’est construite la machination anti-Trotsky, reste l’axe de lecture le plus captivant lors du visionnage du long-métrage. Mais paradoxalement, ce que l’on en retient à long terme est la représentation de cet homme d’Etat, à la fois si adulé et si controversé, qui apparait dans une posture déclamatoire qui contribuera à sa légende intemporelle.

L’assassinat de Trotsky : Bande-annonce

L’assassinat de Trotsky : Fiche technique

Titre original : The Assassination of Trotsky
Réalisation: Joseph Losey
Scénario: Masolino d’Amico, Nicholas Mosley, Franco Solinas
Interprétation: Richard Burton (Leon Trotsky), Alain Delon (Frank Jacson/Jacques Mornard/Ramón Mercader), Romy Schneider (Gita Samuels), Valentina Cortese (Natalia Sedowa Trotsky), Enrico Maria Salerno (Salazar), Jean Desailly (Alfred Rosmer)…
Image: Pasqualino De Santis
Montage : MonteurReginald Beck
Direction artistique : Arrigo Equini
Musique: Egisto Macchi
Producteurs: Josef Shaftel, Joseph Losey, Norman Priggen
Genre : Drame historique, thriller
Durée: 103 minutes
Date de sortie: 3 mars 1972
Grande-Bretagne/France/Italie – 1971

 

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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