L’ivresse du pouvoir : impeccablement implacable

C’est la dernière apparition d’Isabelle Huppert dans un film de Claude Chabrol. La dernière image est désabusée alors que tout au long de L’Ivresse du pouvoir, la juge qu’elle incarne se bat clairement contre la défaite. Quitte à ne rien gagner de satisfaisant. Retour sur L’Ivresse du pouvoir, diffusé dimanche 20 septembre 2020 sur Arte.

Implacable

Jeanne tente par tous les moyens de garder la tête hors de l’eau. Jeu de mot d’autant plus savoureux qu’elle a flairé de gros poissons. Il est question d’une vaste affaire de détournements de fonds mettant en cause le patron d’un groupe industriel de grande ampleur. L’occasion de tirer le portrait d’hommes plus ou moins appréciables, tenus au secret et se réunissant tels les mafieux à la Scorcese. Sauf qu’on est en France et que la juge, dont le nom contient « charmant », n’a pas trop décidé d’être charmante. On la voit donc évoluer aussi bien à son domicile que dans les arcanes du Palais. Ce qui frappe pour ce film tourné en 2006, ce sont les similitudes dans le regard porté sur la Justice avec la série Engrenages. On retrouve d’ailleurs face à la juge, l’acteur Philiipe Duclos alias le juge Roban. On ne sait pas si la coïncidence est voulue, mais voir Roban répondre à l’interrogatoire d’un juge est là encore un moment savoureux. Son côté implacable lui est presque renvoyé à la figure dans un excellent jeu de miroirs.

D’après une histoire vraie mais pas trop

Tout l’intérêt du film est de voir en parallèle d’une montée de pouvoir dans la sphère professionnelle, à quel point la vie de la juge se détériore dans la sphère privée. Et cette détérioration est due aux mêmes raisons qui dans la vie professionnelle la mènent au sommet. Deux poids, deux mesures. On ne sait donc plus à qui attribuer la fameuse ivresse du pouvoir : aux coupables que Jeanne Charmant Killman (décidemment ce nom est prophétique!) juge ou alors à elle-même. Ce qui frappe dans ce film, c’est comment le travail de Claude Chabrol, habitué à dézinguer la petite bourgeoisie, se retranscrit parfaitement ici pour flinguer le monde judiciaire, celui des magouilles de pouvoir également… De plus, le réalisateur joue avec la notion de réalité, même s’il croit bon de préciser que toute ressemblance avec la réalité est « comme on dit, fortuite » (carton en début de film). Ce jeu avec la réalité lui a d’ailleurs valu quelques salves d’Eva Joly dont Jeanne Charmant serait l’équivalent cinématographique… Il y aurait donc un trio de femmes puissantes à l’inspiration du film : Jeanne, la juge fictive imaginée par Chabrol, Isabelle, l’actrice qui l’incarne et qui la fait vivre, et Eva, celle qui revendique avoir été « salie » dans sa vie privée par ce film. Chabrol, quant à lui, a joué de cette ambiguïté, en déclarant notamment dans le dossier de presse du film : « Quand j’ai décidé de faire ce film, j’ai commencé par dresser une liste des pièges à éviter, et notamment celui de l’identification immédiate et celui de l’imaginaire absolu. Car, de toute évidence, si le film n’avait aucun rapport avec la réalité, il n’aurait guère d’intérêt… ». Au final, le projet reste le même ». 

Désabusée

Chabrol va jusqu’à essorer sa juge, la mener au plus loin de ce que son pouvoir lui offre. Et quand il est question de n’avoir finalement démasqué que la partie émergée de l’iceberg, il semble que cela lui échappe, qu’elle laisse filer. « Ce qui m’intéressait dans la position du juge d’instruction, c’est que – en théorie – il a tout pouvoir, alors qu’en réalité il n’a que le pouvoir qu’on lui donne » (Claude Chabrol, dossier de presse du film). Le metteur en scène a lui le pouvoir  de créer des espaces de réflexion, des sensations pour ses personnages : le face à la face professionnel, le côte à côte intime. Pourtant, même les face à face les plus coriaces peuvent se révéler faussement sincères, un peu comme pour le couple qui se délite. Le duo de juges qui pense avoir détourné l’idée première de les faire s’affronter se confronte tout de même à sa propre impuissance devant les évènements qui se déroulent : l’accident, le suicide du mari… Autant de pièges qui montrent l’étendue de ce que Chabrol nomme « lutte des classes » et qui n’est pas prête de s’arrêter et de nourrir le cinéma, rien qu’à voir le succès récent de Parasite. Les deux films montrent que rien n’est jamais aussi simple qu’il n’y paraît, rien n’est joué d’avance en matière de pouvoir… Et plus l’ivresse monte, plus violente est la chute.

L’Ivresse du pouvoir : Bande annonce

L’Ivresse du pouvoir : Fiche technique

Synopsis : Jeanne Charmant Killman, juge d’instruction, est chargée de démêler une complexe affaire de concussion et de détournements de fonds mettant en cause le président d’un important groupe industriel. Elle s’aperçoit que plus elle avance dans ses investigations, plus son pouvoir s’accroît. Mais au même moment, et pour les mêmes raisons, sa vie privée se fragilise. Deux questions essentielles vont bientôt se poser à elle : jusqu’où peut-elle augmenter ce pouvoir sans se heurter à un pouvoir plus grand encore ? Et jusqu’où la nature humaine peut-elle résister à l’ivresse du pouvoir ?

Réalisateur : Claude Chabrol
Scénario : Claude Chabrol, Odile Barski
Interprètes : Isabelle Huppert, François Berléand, Patrick Bruel, Robin Renucci, Marilyne Canto, Thomas Chabrol, Jean-François Balmer, Pierre Vernier,  Philippe Duclos
Photographie : Eduardo Serra
Montage : Monique Fardoulis
Sociétés de production : Alicéléo, France 2 Cinéma, Ajoz Film, Intégral Film
Distributeur : Pan Européenne Edition
Date de sortie : 22 février 2006
Durée: 110 minutes
Genre: Drame

France -2006

 

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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