Eva, un film de Joseph Losey : Critique

Suite de la rétrospective Joseph Losey avec Eva, un drame bourgeois hermétique porté par une Jeanne Moreau poseuse et maniérée.

Synopsis : Tyvian Jones, un auteur à succès, se rend à la Biennale de Venise pour y présenter un film adapté de l’une de ses oeuvres. Entre mondanités et festivités, il évolue dans un univers luxueux et feutré où l’hypocrisie et les faux-semblants sont de mise, et s’en accommode parfaitement. Fiancé à la jeune et jolie Francesca, il s’apprête à convoler en justes noces avec sa promise, au grand dam de son rival amoureux Branco, qui convoite les faveurs de la jeune femme. Mais le sort va en décider autrement : Tyvian va croiser le chemin de la vénéneuse Eva, une escort de luxe froide et fatale qui va le mener à sa perte à travers une relation chaotique et destructrice.

Un climat froid et un maniérisme exacerbé

Réputé pour sa grande maîtrise de la mise en scène et reconnu comme un cinéaste de talent, Joseph Losey semble s’inspirer de la Nouvelle Vague et du cinéma d’auteur italien pour son Eva, un drame chic à la réalisation léchée et au rythme saccadé qui décrit les tourments amoureux d’un écrivain et d’une femme fatale dans l’Italie des années 1960, entre Venise et Rome. L’image, très étudiée, bénéficie d’une photo en noir et blanc où aucune nuance n’est laissée au hasard, au même titre que la composition des plans, travaillée au millimètre près, ou encore des cadrages baroques et excentriques qui empruntent tantôt à Welles tantôt à Godard pour un résultat final hermétique dont rien ne s’échappe. Dans ce film de papier glacé, les protagonistes sont figés dans une posture surfaite et sans aucun naturel, tandis que les acteurs eux-mêmes ne parviennent pas à conférer une quelconque humanité à leurs personnages, qu’il s’agisse de Jeanne Moreau et sa fâcheuse tendance à minauder ou encore de Stanley Baker, affublé d’une expression totalement dénuée d’émotion et de profondeur.

L’héroïne, Eva, antipathique à souhait, est une garce sans cœur qui occupe ses journées comme elle le peut, avec une oisiveté insolente (elle prend son bain en chantonnant, se pare de fourrures, s’admire, s’orne de bijoux, s’allume cigarette sur cigarette, s’exhibe à la terrasse des cafés…). On l’aura compris, cette escort de luxe, vénale, mythomane compulsive et croqueuse d’hommes, est présentée comme l’archétype de la femme fatale, dangereusement irrésistible. Pourtant, rien ne passe : on y voit simplement une capricieuse cruelle et superficielle qui s’amuse à dépouiller les mâles de leur virilité, sans but réel. Pareil pour Tyvian, un écrivain gallois en vogue qui cache un lourd secret : c’est un imposteur qui a volé les écrits de son défunt frère en y apposant simplement son nom. Menteur, usurpateur, il déclare à Eva : « J’ai volé l’âme de mon frère mort. Cet acte impardonnable, qui le ronge et le consume, Tyvian ne parvient pas à se le pardonner et gâche donc son bonheur et son équilibre en s’engageant volontairement dans une spirale destructrice, plongeant à corps perdu dans une histoire passionnelle houleuse et dévastatrice qui va le conduire à sa propre déchéance. Malheureusement, les faiblesses et les errances de ce héros alcoolique tourmenté et sombre  ne sont pas non plus exploitées. A la place, Stanley Baker fait office de coquille vide dont on peine à comprendre le masochisme. En dépit des textes bibliques qui sont mis en exergue par le narrateur au début et à la fin du film et de sa matière psychologique dense, l’histoire ne décolle donc jamais et l’intrigue creuse nous laisse sur le bord de la route.

De l’usage intempestif de la musique

Losey accorde une place très importante à la musique dans son film, ponctué de morceaux jazzy qui jalonnent quasiment tout le récit, qui évolue au son des compositions de Michel Legrand, Billie Holiday et autres. Avec son utilisation outrancière de la musique, intradiégétique et extradiégétique, Eva finit par irriter : les notes rebondissent, s’écrasent, s’essoufflent et se précipitent sur les images qui ne sont jamais « nues ». Ce rythme incessant nous détourne des enjeux dramatiques et nous distrait presque, tant le film manque cruellement de respiration. Le silence ne se fait jamais entendre ou très rarement, tout est surligné et appuyé avec lourdeur à travers l’emploi d’une bande son omniprésente, procédé de mise en scène difficilement supportable et malheureusement très daté. Car il faut bien le dire, le long-métrage souffre aussi d’une patte cinématographique compassée qui donne à Eva un certain coup de vieux. Là où certains chefs-d’oeuvre traversent les siècles sans prendre une ride, ici, la magie n’opère pas et on a du mal à adhérer à la structure narrative éclatée où les transitions, les ellipses et les flashbacks sont nébuleux et malhabiles. Il en résulte un vague sentiment d’incohérence : le produit fini manque de liant, de ciment, de colonne vertébrale. Il n’y a pas de fil rouge, pas de moteur réel, et la manière dont le cinéaste gère sa trame scénaristique laisse dubitatif. On a le sentiment d’assister à une succession de séquences certes jolies et esthétiques, mais sans véritable intérêt. Une fois de plus, on ne rentre jamais dans l’histoire, on se sent totalement étranger aux malheurs des personnages, on est désinvesti. 

Un symbolisme imperméable et difficilement accessible

Enfin, le cinéaste joue beaucoup sur les symboles, notamment à travers la manière dont il met en avant les miroirs et les masques, objets qui cristallisent un sous-texte aussi fondamental qu’important. C’est le mensonge, les faux-semblants, les jeux de dupes, les apparences trompeuses, la double identité, la dualité. Là aussi, le potentiel est palpable, solide, mais le résultat n’est pas à la hauteur des attentes. Les glaces et les vitres s’imposent simplement comme le reflet de la vanité de l’héroïne qui est obsédée par son apparence et son physique (elle n’aime pas les vieilles femmes et a peur des rides) tandis que les masques arborés à moult occasions par les personnages viennent comme un cheveu sur la soupe, à tel point qu’il faut extrapoler et aller au-delà du film pour en comprendre le sens, qui ne s’offre jamais à nous. En réfléchissant, en théorisant de manière intellectuelle, on parvient certes à saisir l’ambition artistique de Losey, qui a choisi Venise et Rome comme décor à cette intrigue qui tient parfois de la mascarade et du carnaval, où Eva est en représentation permanente comme à la comedia del arte et où Tyvian est l’acteur de sa propre chute, poursuivi par une fatalité qui évoque la grande tradition des tragédies grecques. Seulement, on peut trouver dommage de devoir analyser un objet cinématographique pour le comprendre, démarche froide et désincarnée qui nous éloigne de toute spontanéité et exclut d’emblée tout facteur émotionnel. C’est là tout le problème d’Eva, qui, à l’image de son héroïne aussi détestable qu’inaccessible, est un film ampoulé qui tient constamment le spectateur à distance, à tel point que l’on se détourne rapidement de ce que Losey essaie de nous raconter.

En conclusion, Eva a sans nul doute des qualités auteuristes qui raviront les cinéphiles férus de grands classiques, mais on peut déplorer l’étrangeté froide et désincarnée du film qui manque cruellement de liant et qui laisse le spectateur à la porte d’une intrigue artificielle basée sur un rapport de dominant/dominé poussif, schématisé à l’extrême mais jamais expliqué ni approfondi. Au final, Eva est un bel objet qui ennuie et qui sonne terriblement creux, plombé par un maniérisme poseur éclipsant tout le reste.

Eva : Bande-Annonce

Eva : Fiche Technique

Réalisation : Joseph Losey
Scénario : Hugo Butler et Evan Jones, d’après le roman éponyme de James Hadley Chase
Interprétation : Jeanne Moreau (Eva Olivier) ; Stanley Baker (Tyvian Jones) ; Virna Lisi (Francesca Ferrara) ; James Villiers (Alan McCormick) ; Riccardo Garrone (Michele) ; Lisa Gastoni (La rousse russe) ; Checco Rissone (Pieri) ; Enzo Fieront (Enzo) ; Nona Medici (Anna Maria)
Photographie : Gianni Di Venanzo
Décors : Richard Macdonald, Luigi Scaccianoce
Montage : Reginald Beck, Franca Silvi
Musique : Michel Legrand
Producteurs :  Raymond Hakim, Robert Hakim
Production : Paris Films Production, Interopa Film
Durée : 104 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 3 octobre 1962

France-Italie – 1962

Festival

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.