Tony Scott : Working Class Filmaker

On ne prête peut-être pas assez attention à la place qu’a occupée la représentation de la classe moyenne dans la vocation universaliste du cinéma américain. Et ce au moins depuis que le western érigea la Grande Toile en support privilégié du mythe de la Frontière, et du combat quotidien des gens normaux  pour créer les conditions d’une vie meilleure pour leur descendance. Celui dont Tony Scott reprit le flambeau à sa manière.

Middle-class action

L’ADN du cinéma U.S fut longtemps celui de la population représentée à l’écran et celui de celle à laquelle il s’adressait. A savoir un code génétique forgé autour de repères moraux bien ordonnés et d’une vision du monde régulée par le care et le sens de la common-decency. Bref, c’était le temps où le spectateur, pas encore réduit à un statut de groupie Instagram et de vache à lait des indignations du moment, pouvait encore apprendre un peu de la vie sur le grand-écran au travers des exemples qui se déployaient devant ses yeux.

Ironiquement, Tony Scott s’est inscrit comme le dernier légataire de cet état d’esprit dont il fut à beaucoup d’égards l’un des principaux fossoyeurs. Car Top Gun, sous ses dehors de Madeleine de Proust pour quinquas qui ont figé le souvenir idyllique de leur jeunesse dans les slows langoureux dansés au son de « Take my breath away » (toute génération a ses casseroles, no shame) constitue un instant-prégnant de l’histoire.

Génération chochottes

Un moment-charnière où le narcissisme culturellement encouragé des baby-boomers trouva son cautionnement cinématographique. Il n’était plus question de care dans Top Gun, ni de collectivité et encore moins de bien-commun. Tout ça, ça demande un récit et un scénario. En leur absence, il ne reste plus que l’ego névrosé d’une star en devenir autorisé par le vide à mettre ses problèmes au centre de l’attention.

Un petit pisseux irascible pourri-gâté par sa mère célibataire (on s’en doute) et persuadé que le monde extérieur n’a rien d’autres à faire que de rester suspendu à ses fantasmes de développement personnel ? Oui c’est Cartman dans South Park, mais c’est surtout Maverick dans Top Gun. C’est Friends, Kim Kardashian, Mon incroyable anniversaire, Instagram, et tous les avatars que le soft-power a produit pour convaincre le spectateur occidental que le monde n’était que le décor de sa télé-réalité personnelle.

Bref, un mauvais rêve devenu réalité, que Scott s’amusera à démonter 10 ans plus tard avec Ennemi d’état. Un film avec une autre superstar à l’ego surdimensionné (Will Smith), qui expose et autopsie le héros jusqu’à ce qu’il n’ait plus de secrets pour personne, ni pour les autres ni pour le spectateur.

Les hommes se cachent pour pleurer

On ne s’aventura pas à affirmer que la culpabilité d’avoir généré le patient-zéro de la pussy generation a poussé Tony Scott à faire pénitence par la suite. Mais force est de constater que passée son ultime collaboration avec Cruise dans Jour de tonnerre, le cinéaste n’eut de cesse de suivre les contre-exemples de Top Gun. Dès Le dernier samaritain, avec ses (anti)héros dissimulant leurs blessures à vif derrière un humour du désespoir, caractéristique du scénariste Shane Black.  Scott garde en permanence un voile de pudeur sur les états d’âme de ses personnages, jusque dans la texture de l’image qui les enveloppe dans une opacité qui ne se perce qu’à de rares moments.

Dans Le dernier samaritain, on prend sur soi. On évite de se servir de ses problèmes pour se justifier devant les autres, et surtout devant le spectateur. Ça ressemble quand même vachement plus à des bonshommes qu’un bébé chouineur de 30 balais qui tape du pied pour devenir reine de la promo. Et ça n’a rien à voir avec l’allure juvénile de Tom Cruise. On vous renvoie à True Romance, où Scott coupe explicitement les ponts avec le film qui l’a propulsé.

Particulièrement dans cette scène où le personnage de Christian Slater, sorte de version punk de Tom Cruise et antithèse absolue de Maverick, règle son litige avec son père joué par Dennis Hopper. Sans que les deux protagonistes ne s’étendent sur ce qui les a séparés (même si on le devine), comme pour ne pas s’appesantir dessus. Pas question pour le héros d’imposer son conflit au spectateur.

Le cinéma, c’est aussi l’équilibre délicat consistant à saisir les émotions de ses personnages sans en faire le théâtre de son ego. A ce titre, la force de Tony Scott proviendra notamment de cette capacité à communiquer visuellement ce que ses protagonistes se font un point d’honneur à ne pas dire. Un exercice dans lequel  Man on fire fait office de Piéta pour le cinéaste, hyperbole de cinéma destinée à faire épouser les sens de John Creasy au spectateur.

Héros du peuple

De fait, Tony Scott ne démentira plus sa préférence pour les héros réticents à mettre leurs émois en avant, dévoués au bien-commun avant de penser à leur profit (sinon pour raconter des individus ouvertement malades de leur narcissisme : voir Le fan). Dès lors, pas étonnant que le réalisateur ait étiré sa collaboration avec Denzel Washington sur cinq films, tant l’acteur incarne (parfois jusqu’à l’outrance) cette hauteur morale que Tony Scott a transformée en vertu populaire.

C’est sous sa caméra que Denzel a joué peut-être son plus beau rôle, celui du working-class Hero que le cinéma américain ne sait plus guère appréhender. Transcendé par la capacité de son Pygmalion à ramener les attributs des stars aux besoins de ses récits et au rang des spectateurs, il devient un véritable paysage populaire dans L’attaque du Métro 123 et Unstoppable. Soit le doublé blue collar de Tony Scott, et quintessence de cette expression populaire qui ne trouve plus guère d’équivalents à la télévision. Celle où l’héroïsme n’écrase jamais le quotidien, où on garde à l’esprit que la Terre continue de tourner quoiqu’il arrive, et où on ne ramène pas l’action à son ego.

On trouvera difficilement plus belle mise en images de cet état d’esprit que l’épilogue de L’attaque du métro 123. Après un exploit hors-norme qui lui a valu la reconnaissance du maire, le personnage de Denzel prend les transports en communs pour rentrer chez lui, comme il est venu et comme s’il n’avait rien fait. Et il n’oublie pas de s’arrêter à l’épicerie pour acheter la brique de lait que lui avait demandé sa femme. L’héroïsme, c’est jamais qu’une autre façon de rentrer chez soi après la satisfaction du travail bien fait et d’une journée bien remplie. Bref, Tony Scott c’était aussi ce vestige d’un cinéma américain qui donnait envie de devenir quelqu’un de bien. Pas forcément un héros, ni le centre de l’attention. Working class hero, motherfucker.

https://www.youtube.com/watch?v=n-5IUf5HXsU

Retrouvez la plume de Guillaume sur son blog: critique ta mère !

A lire aussi première partie du dossier Tony Scott

Deuxième partie du dossier

 

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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