Panique à Needle Park de Jerry Schatzberg fait la part belle aux marginaux

Jerry Schatzberg, un des doyens du Nouvel Hollywood, est à la manœuvre pour ce beau Panique à Needle Park, ou l’histoire tragique et belle de deux junkies unis par une passion destructrice, celle de l’héroïne qui devient le moteur quasi-unique de leur amour.

 

Synopsis :  Helen traverse une passe douloureuse de son existence. Elle rencontre Bobby et s’éprend de lui, un jeune drogué qui lui redonne un goût de la vie qu’elle ne possédait plus. Mais Needle Park, haut lieu du trafic de drogue new-yorkais, n’engendre que détresse ou désespoir…

 

L’amour à mort

Dans sa grande majorité, la marginalité d’un couple n’a finalement que très peu d’origines aux yeux de la société. Une différence d’âge élevée, une homosexualité, une « mésalliance » financière. Tel est le trium virat qui catégorise les couples en marginaux, que ce soit dans la vie réelle ou au cinéma. Tant de films ont en effet été inspirés par ces thématiques, des plus aboutis aux plus anecdotiques.
Mais il existe des satellites qui gravitent autour de ces cas presque classiques : De Her de Spike Jonze, ou Une Fiancée pas comme les autres de Craig Gillespie, pour les couples issus du monde virtuel ou fantasmé, à Bonnie and Clyde d’Arthur Penn ou Les Tueurs de la lune de miel de Leonard Kastle et Donald Volkman pour les amoureux unis dans le crime. Et puis, il y a tous ceux qui chutent ensemble dans une spirale d’autodestruction par la drogue, dont la plus emblématique d’entre elles, l’héroïne. Ainsi les personnages de Heath Ledger et Abbie Cornish dans Candy de Neil Armfield, d’Arielle Holmes et Caleb Landry-Jones dans l’histoire vraie du Mad Love in New-York des excellents frères Safdie. Et ainsi, de celui d’un tout jeune et lumineux débutant, Al Pacino dans Panique à Needle Park de Jerry Schatzberg.

Panique à Needle Park est certes ce qu’il apparaît être : un drug movie, avec d’impressionnants gros plans de piqûre et d’yeux révulsés par un contentement qui fascine encore jusqu’à aujourd’hui. Le film a même des allures de documentaire en montrant la faune qui peuple Needle Park à New-York, le Shermann Square Park d’alors, de ces années 70 où toutes les expérimentations ont été libérées par les évènements de 1968. Une faune constituée de voleurs, de dealers, de prostituées et de junkies, et un parc jonché de seringues.

Mais Panique à Needle Park, c’est surtout une histoire d’amour, entre Bobby (Al Pacino), un dealer junkie qui se prétend clean pour s’attirer les faveurs d’Helen (Kitty Winn, Palme de la meilleure actrice à Cannes), une jeune artiste belle et déterminée, une provinciale qui n’a pas vraiment réussi à New-York et qui était sur le point d’y retourner à nouveau. Mais Bobby, campé par un Al Pacino dans son premier vrai rôle principal au cinéma, insolemment beau, hâbleur et convaincant, a ravi le cœur d’Helen. Il est frappant de voir combien l’amour véritable semble toujours briller davantage quand l’environnement est sordide. Les amoureux se trouvent drôles, le sexe est fabuleux, la vie est belle. Puis Helen découvre peu à peu que Bobby n’est pas qu’un petit consommateur. Sa consommation importante influe sur tout, l’intensité orgasmique ne vient plus que de l’héroïne. Le reste n’est qu’overdose et larcins en tous genres. Lasse d’attendre, de vivre dans un monde où Bobby n’est pas, Helen essaie à son tour, et est immédiatement accrochée.

La frange entre la normalité et la marginalité est vite franchie, une ligne de crête traîtresse.
Panique à Needle Park montre à quel point l’héroïne a plongé en un rien de temps vers la face obscure de son amour pour Bobby. Car la prostitution, la mise en danger de sa propre vie, l’addiction à outrance, tous ses faits et gestes n’ont qu’un seul but : plaire à Bobby, satisfaire Bobby, protéger Bobby en allant jusqu’à le trahir. De son côté, Bobby lui-même, en découvrant l’addiction d’Helen, voit en ce nouvel alignement de leurs planètes une opportunité de la demander en mariage. Il est clair pourtant que ce n’est pas dans un but de rédemption, de normalité à coup de maison, voiture, enfant et labrador, mais dans l’optique de s’envoyer en l’air ensemble puisque chacun désormais valide le mode de vie de l’autre, puisqu’il est également le sien propre. Il suffit de voir cette scène dramatique où un voyage en ferry vers la campagne, un chiot dans les bras, n’est que l’illusion d’une autre vie que tous les deux savent irréalistes.

Le film de Ben et Joshua Safdie, Mad Love in New-York,  qui traite quasiment de la même chose presque aux mêmes endroits, est celui qui hérite le plus directement de celui de Jerry Schatzberg, 13 ans après. Et pourtant, la musique électronique chez les premiers, qui remplace les bruits d’une ville en surchauffe dans Panique…, le côté un peu gore du film des frères Safdie, là où le film de 1971 déroule l’horreur de leur vie de junkie sans aucun effet, tout cela rend Panique à Needle Park plus hypnotisant, plus réel, alors même que les Safdie ont affaire à un scénario autobiographique et une actrice qui n’est autre que ladite scénariste. Jerry Schatzberg ne fait aucune concession en incarnant les traits les plus saillants du mouvement Nouvel Hollywood : un intérêt pour les marginaux et les anti-héros, pile dans notre thématique, et une volonté farouche de ne pas se cantonner au déroulement prévisible et confortable d’un film hollywoodien. En effet, après quelques péripéties, Helen et Bobby se retrouvent à la fin du métrage, mais la route qu’ils vont désormais emprunter est incertaine. La seule certitude est la pérennité d’un amour passionnel et désespéré entre deux magnifiques marginaux.

Panique à Needle Park– Bande annonce

 

Panique à Needle Park – Fiche technique

Titre original : The Panic in Needle Park
Scénario : Joan Didion, John Gregory Dunne), d’après l’oeuvre de James Mill
Interprétation : Al Pacino (Bobby), Kitty Winn (Helen), Alan Vint (Hotch), Richard Bright (Hank), Kiel Martin (Chico), Michael McClanathan (Sonny), Warren Finnerty (Sammy), Marcia Jean Kurtz (Marcie), Raul Julia (Marco), Angie Ortega  (Irene)
Photographie : Adam Holender
Montage : Evan A. Lottman
Producteur : Dominick Dunne
Maisons de production : Gadd Productions Corp. , Didion-Dunne
Distribution (France) : Théâtre du Temple
Récompenses : Palme de la meilleure actrice au Festival de Cannes pour Kitty Winn
Budget :  USD 1 645 000
Durée : 110 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  1 Juin 1971
Etats-Unis – 1971

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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