Tunnel, un film de Kim Seong-hoon : Critique

Succès estival au box-office coréen en août 2016, Tunnel, qui a depuis été présenté dans de nombreux festivals (Locarno, Beaune, Valenciennes, festival du film coréen à Paris et film fantastique de Bruxelles), est un thriller claustrophobique qui mélange habilement les codes du survival et de la satire sociale pour livrer une vision acerbe et critique de la société et des pouvoirs publics sud-coréens.

Synopsis : En rentrant du travail pour célébrer l’anniversaire de sa fillette, Jeong-soo, employé chez un concessionnaire automobile, emprunte un tunnel moderne construit à flanc de colline. Mais à mi-parcours, l’installation s’effondre totalement et Jeong-soo se retrouve pris au piège, enseveli sous des tonnes d’éboulis. C’est le début d’une opération de sauvetage d’envergure nationale, ultra-médiatisée et suivie par le peuple tout entier. Problème : les dégâts sont considérables, l’intervention coûte cher et les chances de survie de la victime s’amenuisent au fil des jours… 

Un anti film catastrophe

Certes, Tunnel est un film catastrophe, puisque l’intrigue raconte l’écroulement d’un tunnel et la façon dont un homme pris au piège dans les éboulis tente de survivre. En ce sens, le long métrage emprunte aussi aux codes du survival, claustrophobique et oppressant, où le héros est enfermé dans un lieu confiné sans eau ni nourriture, prisonnier d’un espace hostile mais également victime du temps qui passe, puisque chaque seconde qui s’écoule est cruciale. Mais là où Tunnel se démarque, c’est que le réalisateur ne cherche pas à instaurer de décor, à installer une quelconque histoire ni même à nous présenter ses personnages comme l’aurait fait un film américain. Ici, on entre directement dans le vif du sujet, c’est presque un début in medias res : cela rend difficile tout processus d’identification ou d’empathie, mais le refus de tomber dans toute forme de racolage émotionnel renforce l’impact et la puissance du film en nous plongeant directement au cœur de l’inattendu pour plus de réalisme. C’est une mécanique bien huilée, qui prTunnel-Kim-Seong-hoon-voitureend le contre-pied du genre hollywoodien. En revanche, les frissons et l’angoisse sont au rendez-vous puisque le spectateur finit par être au supplice, emmuré six pieds sous terre avec le personnage, et on suffoque, et on compte ce qu’il reste en sa possession pour se raccrocher au monde extérieur tandis que ses chances de s’en sortir s’amenuisent. Un fort suspense et une grande tension dramatique se dégagent du film, grâce à des éléments pourtant anodins : la jauge de batterie d’un téléphone, une radio, deux bouteilles d’eau, un morceau de gâteau et une poignée de croquettes pour chien. Ce minimalisme radical, qui évite aussi les effets d’emphase et les moments de tragédie larmoyante, rendent Tunnel assez implacable dans son mécanisme narratif. On notera à titre anecdotique la présence d’un carlin, hérité d’une autre victime de l’éboulement qui n’a pas survécu : l’idée d’appliquer les codes du survival à un chien fonctionne étonnement et fait naître en nous une certaine tendresse envers l’animal.

Une satire politique

L’autre point fort de Tunnel, c’est son propos politique sous-jacent. Car en signant ce film, le réalisateur brosse un portrait peu flatteur de la Corée du Sud, quasiment grotesque, à travers ce qu’il fustige. Incapacité totale des pouvoirs publics, inaptitude des secouristes à sauver leur victime (l’opération dure des mois, les secouristes creusent au mauvais endroit, etc.), avidité des journalistes qui se pressent comme des vautours pour avoir une miette du spectacle, et incompétence de la classe politique qui ne pense qu’à récolter les lauriers d’une opération qui n’est pas la leur… La question du développement poussif des infrastructures du pays, construites à la-va-vite et en dépit des règles, la corruption, la nullité et la mauvaise foi des ouvriers, et l’avidité meurtrière des entrepreneurs qui sont prêts à sacrifier une vie pour limiter les pertes financières sont tant de problématiques hontTunnel-film-sur-coreeneuses et révoltantes qui dressent un constat peu flatteur pour la Corée du Sud. Mais plutôt que d’adopter un ton grave, moralisateur ou engagé, le cinéaste désamorce l’importance de ce qu’il dénonce avec un humour permanent. A la fois très farcesque dans les situations qu’il dépeint et dans le jeu de ses acteurs, mais aussi très noir dans certaines de ses répliques, Tunnel mélange le drame à la satire sociale pour en réalité montrer comment les rouages politiques, administratifs et économiques de toute une nation peuvent s’avérer criminels. Cet aspect peu parfois s’avérer déroutant car on quitte la détresse du héros pour rire d’un gag idiot ou se moquer des personnages secondaires, oubliant presque le drame qui se joue sous terre, ce qui nous pousse à nous interroger sur notre degré de compassion et d’implication : comment peut-on s’amuser pendant qu’un homme agonise sous nos pieds ? C’est là tout le paradoxe et la complexité de la nature humaine et c’est ce que cherche à dévoiler le réalisateur, en nous mettant en face de nous-mêmes. Les choix et les décisions qui incombent à chacun deviennent alors cruciaux et s’imposent comme des miroirs qui reflètent toutes les sociétés, toutes les cultures et tous les gens. En prenant des héros ordinaires, en mettant en scène des messieurs et mesdames tout-le-monde, Tunnel nous pousse dans nos retranchements et nous pose en acteurs : et nous, qu’aurions-nous fait ?

Tunnel : Bande Annonce (vostfr)

Tunnel : Fiche Technique

Titre original : 터널 (Tunnel)
Réalisateur : Kim Seong-hoon
Scénario : Kim Seong-hoon, d’après le roman homonyme de So Jae-won
Interprétation : Ha Jeong-woo (Jeong-soo) ; Bae Doona (Se-hyeon) ; Oh Dal-soo (Dae-kyeong) ; Jeong Seok-yong (le commissaire Choi) ; Park Hyeok-kwon (le gouvernement) ; Nam Ji-hyeon (Mi-na) Seong Byeong-sook (la mère de Se-hyeon)
Photographie : Kim Tae-seong
Montage : Kim Chang-joo
Musique : Mok Yeong-jin
Direction artistique : Lee Hwo-kyeong
Production : Billy Acumen, Lee Taek-dong
Sociétés de production : Showbox ; Another Sunday ; BA Entertainment ; History E&M
Distribution : Showbox (Corée du Sud) ; Version Originale / Condor (France)
Genre : Drame, thriller, survival
Durée : 126 minutes
Date de sortie en France : 3 mai 2017

Corée du Sud – 2016

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Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

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