The Old Oak : La grâce discrète du prolétariat

Le dernier Ken Loach n’est certainement pas son meilleur. Mais c’est un film tendre, qui vient sertir un tableau réaliste et rare de la classe prolétarienne actuelle d’une délicate utopie qui brille autant de sa naïveté que de son évidence. L’agacement que l’on pourrait éprouver devant une certaine simplification, voire lissage, des choses est vite emporté par cette compassion profonde, pleine de respect, pour les déshérités, même les moins sympathiques, que sait toujours susciter en nous le cinéaste anglais.

Un cinéma politique ?

On dit du cinéma de Ken Loach qu’il serait un cinéma politique. Si on entend par là un cinéma qui donnerait à voir et à comprendre les mécanismes structurels qui font que tel individu agit ou pense de telle façon, qui font que tels rapports sociaux constituent pour les hommes une espèce de fatalité, alors le cinéma de Ken Loach n’est politique que jusqu’à un certain point, jusqu’au point où la simple beauté des personnes, leur beauté en tant qu’elles sont des personnes, finit par démanteler, par une sorte de grâce discrète, le cours de l’Histoire. Marx l’aurait sans doute traité de socialiste chrétien ou utopiste. Dans The Old Oak, on ne parle d’ailleurs que de foi et d’espérance ; et c’est encore dans l’amour qu’on s’en va chercher au final le vrai principe révolutionnaire. Trotsky aurait sans doute traité Ken Loach de petit-bourgeois sentimental. Mais qu’importe ! Reste le cinéma, et un très bon cinéma, qui nous amène tout près des hommes, tout près de leur condition et de leur coeur. Et c’est peut-être là que l’art, selon son genre, devient vraiment politique.

Beauf et Barbare

Ken Loach part en général d’une réalité douloureuse pour nous conduire ensuite (certes pas toujours) vers un salut très prosaïque. Il y a un goût du happy-end chez lui qui contraste joyeusement avec l’âpreté de ses peintures sociales. Ici, tout commence dans un village où débarquent des réfugiés syriens. L’accueil est désobligeant. On ne veut pas d’eux et on le leur fait savoir. Ces classes populaires anglaises, blanches et désoeuvrées, qui ont voté en faveur du Brexit, seraient-elles racistes ? C’est plus compliqué que cela, nous répondent, dans leur grande compassion, Loach et son scénariste, Paul Laverty. Ce qui apparaît assez vite, c’est non seulement la grande précarité économique de ces classes autrefois dites laborieuses, mais surtout leur incroyable misère culturelle. Il y a toujours de quoi partager, mais il n’y a plus d’endroit où partager : plus d’églises, plus de syndicats, plus de luttes communes, plus de traditions, plus de familles. Certains, dit-on, n’osent même sortir de chez eux. Ces prolétaires n’ont pas seulement perdu leur travail, à la suite des fermetures de mines et d’usines, mais ont perdu le sentiment du collectif et la conscience de pouvoir produire quelque chose ensemble : Pouvoir du peuple symbolisé dans le film par une cathédrale, oeuvre exemplaire de ce dernier, du temps où il avait encore la foi et le sens de la communion. L’idée de Loach et de Laverty, et c’est alors que leur côté utopiste se manifeste, est que ce sens de la foi et de la communion, c’est auprès des populations réfugiées du Moyen-Orient que les classes populaires anglaises le retrouveront. Et c’est la puissance de son cinéma de parvenir à nous faire sentir à quel point la chose pourrait être aussi possible que merveilleuse, à quel point cela serait simple et évident, si l’on voulait bien ouvrir nos coeurs à l’universel. Il y a, à travers ce film, au fond, la recherche, peut-être maladroite et sentimentaliste, d’une union entre Beauf et Barbare, pour reprendre les termes d’un essai récent d’Houria Bouteldja. Et c’est, peut-être, ce qu’en responsabilité il faut s’acharner de proposer aujourd’hui.

Réel simplifié et simplicité du réel

Certains diront que Loach est forcé de lisser ses personnages pour les faire correspondre à son idéologie, entre prolo généreux et jeune syrienne à la noblesse naturelle, mais c’est oublier que le réel est plein de braves gens. Et tout sent très fortement le réel chez le cinéaste anglais. On dira qu’il omet volontairement bien des problèmes liés à l’immigration massive, ou surévalue la capacité des pauvres à dépasser leur ressentiment. On dira qu’il dissimule derrière ces figures émouvantes de réfugiés syriens la réalité moins simple et charmante d’une immigration le plus souvent économique et favorisée par le Capital. On dira que Loach ne donne pas suffisamment à comprendre les ressorts du racisme des classes populaires et le caractère légitime de leur sentiment d’insécurité profond, insécurité tout à la fois et sans séparation économique et culturelle. On dira que Loach est naïf, simpliste, petit-bourgeois gauchiste, et autres remarques désobligeantes faisant plus ou moins subtilement référence à son grand âge. On dira que c’est lui « le vieux chêne », et que son cinéma a la lettre qui pendouille et l’intérieur défraîchi.
Et l’on aura un peu raison. Le film manque à plusieurs reprises de sombrer dans le ridicule, frôle plus d’une fois l’humanisme visqueux, et tend parfois à psychologiser (un comble pour un marxiste) cette xénophobie qui est d’abord le produit d’une situation sociale. Et il est vrai que résoudre le problème du racisme dans les classes populaires en trois déjeuners a de quoi faire sourire de pitié. Mais on oublie deux trois choses en disant tout cela. Tout d’abord, on oublie que la représentation de ces figures que sont le prolétaire européen et l’immigré n’est pas si courante au cinéma, et qu’on ne peut attendre d’un seul film qu’il traite toutes les dimensions du phénomène que constitue leur rencontre. Deuxièmement, on ne voit pas pourquoi il faudrait nécessairement durcir la représentation de ces populations alors que celle des classes supérieures est habituellement si veloutée. Enfin, on oublie que Old Oak est un film malgré tout très supérieur à la moyenne, quand bien même ce serait un Loach mineur, et qu’on ne peut dénier à ce dernier de savoir encore nous gonfler le coeur de larmes et de tendresse pour l’humanité souffrante.

Le cinéma de Ken Loach

Il faut tout de même dire un mot de son cinéma, tant Ken Loach est un maître de cet art. Il faut dire la manière dont il parvient à obtenir de grands effets avec très peu de causes : Plans limités au strict minimum, peu de musique, assourdissement des attentes dramatiques, contre-pieds permanents, que ce soit en terme de rythme ou de narration : Autant de procédés qui nous conduisent au plus près des êtres en conjurant certains codes cinématographiques tendant à voiler ou à déréaliser ce qu’il s’agit de montrer. Le réalisateur, par exemple, ne fait pas un enjeu de l’intégration de ces réfugiés syriens, comme on pourrait s’y attendre. Aussi bien la chose aurait-elle suivi son cours habituel, entre racisme ordinaire et fraternisation ponctuelle, sans l’idée, suggérée par Yara, la jeune réfugié syrienne, à Ballantyne, le prolo généreux, de faire revivre ces grands déjeuners partagés du temps des grèves ouvrières. L’idée coule de source autant qu’elle semble incongrue dans le contexte social où elle se produit. L’expérience tourne court, mais non la solidarité prolétaire dont elle fut le lieu possible. Loach installe ce moment révolutionnaire sans trompette, presque en passant, avec le même rythme flegmatique que dans les scènes d‘exposition. L’extraordinaire doit survenir du sein de l’ordinaire, et la mise en scène ne saurait forcer cela, au risque de déréaliser ce qui doit rester, loin de tout rêve consolateur, un appel réaliste à un engagement effectif. Il s’agit de donner un lieu à l’utopie, et c’est par le cinéma, par le cinéma le plus naturaliste qui soit, que Loach entend, dans un premier temps du moins, élaborer les grandes lignes, déterminer les mesures de ce lieu : Un lieu modeste et fragile, loin de cette guerre qui est le hors-champs continuel du film, guerre au sens large, à la fois militaire en Syrie et économique dans cette Europe en apparence paisible et prospère, en apparence seulement. Loach cherche à produire un événement, fictionnel, mythique peut-être, qui aurait la valeur d’un événement réel et auquel l’âme pourrait s’accrocher pour survivre. Cette quête est l’objet d’un dispositif cinématographique assez sophistiqué dans sa simplicité même, par lequel l’image se fait contre-image ou alter-image dans un univers saturé de fausses images, celles, bien évidemment, menteuses, propagandistes des grands médias de masse comme celles, non moins trompeuses, trop collées aux choses, isolées du contexte, trop brutes et brutales que sont les nouvelles images d’Internet. Ces dernières apparaissent à plusieurs reprises, comme source de confusion et catalyseur d’un sentiment d’impuissance ; elles apparaissent autrement dit comme ce que le film ne veut pas être. Internet, tout en nous donnant accès aux mille images du monde, a paradoxalement rétréci notre esprit. Ne se contemplent-t-elles pas d’ailleurs, ces mille images, sur de tout petits écrans ? La tâche du cinéma semble être, pour Loach du moins, de nous rendre en même temps le réel et l’imaginaire, un authentique imaginaire s’articulant sur un authentique réel, pour que l’utopie, allègre comme l’espérance, discrète comme la grâce, regagne son pouvoir de libération concrète.

Bande-annonce : The Old Oak

Fiche technique : The Old Oak

  • Titre original et français : The Old Oak (litt. « Le vieux chêne »)
  • Réalisation : Ken Loach
  • Scénario : Paul Laverty
  • Musique : George Fenton
  • Direction artistique : Lili Lea Abraham
  • Décors : Fergus Clegg
  • Costumes : Jo Slater
  • Photographie : Robbie Ryan
  • Montage : Jonathan Morris
  • Production : Rebecca O’Brien (en)
  • Sociétés de production : Studiocanal UK, Sixteen Films et Why Not Productions avec la BFI, BBC Film et Les Films du Fleuve
  • Sociétés de distribution : Studiocanal (Royaume-Uni), Le Pacte (France)
  • Pays de production : Drapeau du Royaume-Uni Royaume-UniDrapeau de la France FranceDrapeau de la Belgique Belgique
  • Langue originale : anglais, arabe
  • Format : couleur — 35 m
  • Durée : 113 minutes

 

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