RRR : le blockbuster tollywoodien qui a conquis le monde

Quatre ans après avoir conquis le monde depuis son fauteuil de streaming, RRR débarque officiellement dans les salles françaises le 29 juillet 2026, grâce au soutien de Carlotta Films et la rétrospective que consacre la Cinémathèque française sur son réalisateur S.S. Rajamouli. Un sacre tardif d’un blockbuster spectaculaire et déjà auréolé d’un Oscar. On suit pendant trois heures deux révolutionnaires qui s’aiment comme des frères, manquent de s’entre-détruire, avant de fusionner, littéralement, en une seule force. Une amitié plus grande que l’Histoire elle-même et un plaisir visuel venu de Tollywood.

Rajamouli vient de Tollywood, l’industrie du cinéma télougou nichée à Hyderabad — une cousine de Bollywood, mais pas son double. Là où le cinéma hindi de Mumbai a bâti sa légende sur la romance et la grande comédie musicale, le télougou a préféré, ces dernières années, cultiver autre chose. Il s’agit d’un cinéma taillé dans le culte du héros où l’exploit surhumain est filmé comme un miracle au ralenti. RRR a fini par exporter ce genre bien au-delà de ses frontières régionales, jusqu’à en faire une évidence mondiale. Rajamouli, pourtant, ne se contente jamais d’en respecter les codes ; il les discipline avec une rigueur d’ingénieur, storyboardant chaque plan où aucune chorégraphie n’est dû au hasard, sans renoncer pour autant à la démesure mythologique qui fait battre le cœur du genre. Cette alliance entre artisanat de haute précision et fureur populaire assumée ne ressemble à rien d’autre, ni ailleurs en Inde, ni au-delà. C’est précisément ce qui distingue RRR d’un blockbuster hollywoodien, avec ses trois heures de visionnage qui ne sont jamais pesantes, tant Rajamouli cherche moins à impressionner par l’endurance qu’à submerger par l’émotion, jusqu’à ce que la notion même de durée s’efface.

Ce goût pour la démesure mythologique ne date pas de RRR, qui est déjà son douzième long-métrage ; il s’est construit film après film. Dans Maryada Ramanna (2010), comédie de vendetta villageoise librement inspirée de Buster Keaton. Vient ensuite Eega, la mouche vengeresse (2012), premier geste de conteur pleinement assumé, où la réincarnation et le karma deviennent le moteur d’une fable qui ne doute jamais de sa propre logique, aussi absurde soit sa prémisse. Puis le dyptique La Légende de Baahubali (2015-2017) fait passer cette logique à l’échelle d’un royaume entier, empruntant ouvertement aux grandes épopées sanskrites leur architecture de légende transmise comme un mythe fondateur. RRR (pour « Rise Roar Revolt ») referme cette boucle en appliquant cette même machinerie mythologique à une histoire réelle, celle de deux résistants à la colonisation britannique, pour en faire, à son tour, une légende.

Amour et trahison

Le film s’ouvre en Inde coloniale, au début des années 1920. Komaram Bheem, guerrier gond, traque Malli dans les rues de Delhi, une fillette de sa tribu enlevée par le gouverneur britannique et son épouse, séduits par sa voix. De l’autre côté, Alluri Sitarama Raju, officier au service de l’Empire en quête de reconnaissance et de promotion, poursuit tout autre chose. Les deux hommes, avant de se reconnaître, se rencontrent sous un pont en flammes pour sauver ensemble un enfant tombé à l’eau. Une scène fondatrice et presque un résumé codé de tout ce qui va suivre. Bheem et Raju, l’eau et le feu selon la propre mythologie du film, ne devraient jamais pouvoir s’allier. Ils vont pourtant devenir les meilleurs amis du monde, avant que le devoir, le secret, et une trahison qui n’en est pas vraiment une, ne viennent tout percuter.

Car RRR ne raconte pas l’Histoire, il la rêve. Alluri Sitarama Raju et Komaram Bheem ont réellement existé, réellement résisté à l’Empire britannique, et ne se sont, dans les faits, jamais rencontrés. Rajamouli ne s’en cache pas, les tout premiers cartons du film préviennent que son récit tient davantage du conte que de la reconstitution historique. Loin d’être une esquive commode, ce geste s’inscrit dans une tradition bien plus ancienne du cinéma populaire indien, qui a toujours préféré la puissance symbolique du mythe à la fidélité documentaire. RRR va même plus loin, en habillant ses deux héros d’une seconde peau épique, empruntée aux grandes épopées sanskrites. De quoi légitimer, aux yeux d’un public biberonné à ces récits depuis l’enfance, des exploits qui confinent au surhumain, aux super-héros.

Sans dévoiler les nombreuses péripéties qui vont dresser ces deux frères de cœur et de sang l’un contre l’autre, il faut comprendre que le feu et l’eau, avant de fusionner en une force qu’aucune armée ne pourra plus arrêter, commencent d’abord par se neutraliser. Chacun avance vers un absolu qui semble exclure l’autre. C’est ce qui fait tout le sel du film : une amitié habitée et une bromance assumée pour survivre à sa propre rupture.

Frères de danse

Formellement, RRR épouse ce même mouvement de bascule. Sa première partie carbure à une énergie résolument festive, empruntée à ce que le cinéma indien fait de plus galvanisant d’une romcom. C’est là, dans les jardins du gouverneur, qu’explose « Naatu Naatu », duel de danse endiablé devenu un mème planétaire avant de décrocher le Golden Globes et l’Oscar de la meilleure chanson originale. Puis, sans prévenir, le film change de gamme. Entre la flagellation publique de Bheem et les flashbacks qui dévoilent les motivations réelles de Raju, on referme délicatement la parenthèse burlesque pour replonger dans la tragédie et la mythologie révolutionnaire. Peu de blockbusters osent un tel écart de ton sur un seul métrage, mais Rajamouli, lui, n’a jamais eu peur de heurter son public pour mieux le cueillir ensuite.

Cette audace n’est pas neuve chez lui. Rajamouli s’amusait déjà, dans Eega, à tordre les conventions bien ancrées du cinéma tollywoodien, jusqu’à confier une séquence dansée entière à une mouche en images de synthèse, clin d’œil facétieux aux quotas de numéros musicaux qu’impose traditionnellement le genre. RRR hérite directement de cette désinvolture, celle d’un cinéaste qui connaît les codes du cinéma indien par cœur, et qui ne les respecte que pour mieux choisir, à chaque film, ceux qu’il va allègrement détourner à son avantage.

Ce qui n’empêche pas d’en assumer d’autres, car le versant colonial du récit revendique pleinement son goût du cliché — gouverneurs sadiques, épouses hautaines, garnisons interchangeables — pour offrir au grand public une lisibilité immédiate plutôt qu’une nuance historique. Un choix de blockbuster assumé, porté par un casting occidental (Ray Stevenson en tête) qui incarne cette caricature avec un aplomb presque jubilatoire. Mais la réserve mérite d’être posée : cette même simplification, appliquée cette fois aux populations Adivasi que le film prétend précisément célébrer, a aussi nourri des critiques, y compris en Inde, quant à la manière dont Rajamouli façonne, et parfois réduit, les peuples qu’il érige en héros. Le grand spectacle n’est jamais tout à fait innocent, même lorsqu’il se pare des habits de la révolte populaire.

Reste que RRR ne fonctionnerait qu’à moitié aussi bien sans l’alchimie physique de ses deux interprètes. Ram Charan et N.T. Rama Rao Jr. dansent, se battent et se dévisagent avec une intensité qui rend chaque regard échangé aussi lourd de sens qu’une déclaration de guerre ou d’amour. C’est sans doute là, plus encore que dans les explosions ou les tigres lâchés sur des soldats en déroute, que réside la vraie prouesse du film : faire de deux hommes, et de leur amitié, l’attraction la plus spectaculaire de toutes.

Alors oui, il faudra accepter de donner trois heures de sa vie à RRR, mais trois heures qui, en réalité, se dévorent bien plus vite qu’elles ne se comptent. Ce que Carlotta Films offre enfin au public français, avec quatre ans de retard mais une ferveur intacte, c’est moins un film qu’une expérience collective : celle d’une salle entière qui rit, pleure, chante et retient son souffle à l’unisson, comme le veut la tradition des salles indiennes que Rajamouli a fini par exporter jusqu’à Hollywood. Le feu et l’eau se rencontrent rarement sans dégâts. RRR fait la promesse que ces deux forces contraires, assez tenaces, finissent toujours par en faire qu’une, et avec la manière.

Une œuvre à chérir avec passion et à ne surtout pas manquer sur grand écran, en attendant la suite surprise qui est encore en pré-production.

RRR – bande-annonce

RRR – fiche technique

Titre original : Roudram Ranam Rudhiram (« Rage, Guerre et Sang »)
Réalisation : S. S. Rajamouli
Scénario : S.S. Rajamouli, d’après une histoire de V. Vijayendra Prasad
Interprètes : NTR, Ram Charan, Ajay Devgan, Alia Bhatt, Shreya Saran, Samuthirakani, Ray Stevenson, Alison Doody, Olivia Morris
Photographie : K.K. Senthil Kumar
Montage : Sreekar Prasad
Musique : M.M. Kreem
Direction artistique : Sabu Cyril
Effets visuels : V. Srinivas Mohan
Costumes : Rama Rajamouli
Responsable des cascades : King Solomon
Production : D.V.V. Danayya
Production exécutive : S.S. Karthikeya
Production exécutive et postproduction : M.M. Srivalli
Sociétés de production : DVV Entertainment
Pays de production : Inde
Société de distribution France : Carlotta Films
Durée : 3h04
Genre : Action, Guerre, Drame
Date de sortie : 25 mars 2022
Date de sortie en France : 29 juillet 2026

4.5

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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