Pillion : Bad (BDSM) Romance

Mettre en images une romance gay avec en option le milieu du sadomasochisme et du bondage est un pari très risqué. Il faut à tout prix éviter d’être dans le jugement et surtout contourner toute forme de voyeurisme ou de graveleux. Harry Lighton s’en sort avec les honneurs en se jouant de la plupart des obstacles inhérents à un tel postulat, à une séquence trop crue et trop longue près. Pillion se révèle pourtant aussi touchant et parfois cocasse que son contexte est particulier et réservé à un public averti.

Alors bien sûr, ce film n’est pas à mettre devant tous les yeux, mais il s’en dégage une tendresse certaine, plutôt étonnante et galvanisante. Et si la mise en scène n’a rien de particulièrement remarquable en soi, le traitement apposé à cette relation de soumission et de domination est vraiment empreint de justesse avec même une pointe de nostalgie finale du plus bel effet. Alors quand en plus c’est porté par deux acteurs incroyables qui osent tout en sortant de leur zone de confort, on dit oui !

Synopsis : Colin, un jeune homme introverti, rencontre Ray, le séduisant et charismatique leader d’un club de motards. Ray l’introduit dans sa communauté et fait de lui son soumis.

À l’heure où la série Heated Rivalry cartonne partout dans le monde et rend dingue aussi bien le public gay que ces demoiselles, une œuvre comme Pillion fait figure de matériau à contre-courant. On est ici (très) loin de l’homoérotisme chic cher à la série canadienne, qui a cependant le mérite d’éviter le niais pour normaliser avec brio l’amour entre hommes. Le film qui nous intéresse ici a séduit pas mal de festivals et s’intéresse à un milieu méconnu et ô combien singulier. Il s’agit de celui des bikers gays adeptes de pratiques BDSM, sous-entendu les rapports de domination et soumission avec pratiques sadomasochistes. Tout un programme et un sujet casse-gueule au possible ! Comment ne pas sombrer dans le crapoteux, le graveleux ou le voyeurisme pour rester accessible à un public adulte large, tout en évitant de verser dans le jugement et la stigmatisation ou de faire paraître cette communauté d’une manière injuste ou « exotique » ? Pas simple…

Pour son premier film de cinéma, Harry Lighton se présente donc comme un jeune cinéaste courageux en adaptant l’œuvre éponyme d’Adam Mars-Jones avec sa collaboration. Et il réussit son challenge. Il ne tombe dans aucun de ces travers et parvient à nous offrir un film empreint de tendresse, toujours juste et parfois même très drôle et cocasse. Bien moins aseptisée qu’une version gay de la saga Cinquante nuances de Grey et son sadomasochisme de pacotille, et bien plus accessible que le thriller glauque Cruising (La Chasse) de William Friedkin qui prenait place dans ce milieu, Pillion sait trouver le juste milieu pour être réaliste. Il dresse une peinture honnête et visiblement très documentée de ce microcosme d’hommes virils aux pratiques parfois extrêmes (mais toujours consenties), où le soumis prend plaisir à obéir au dominant sous toutes ses formes.

Alors bien sûr, le film n’est pas à mettre devant tous les yeux. Un public quelque peu fermé risque de crier au loup et d’être tout de même choqué, et il serait peu judicieux que des spectateurs mineurs assistent à la projection d’un tel long-métrage. En cause, notamment la seule séquence de trop qui va excessivement loin sans que ce soit nécessaire : celle du camping qui finit en orgie. Si le début de celle-ci, bucolique, apaisé et presque drôle, apparaît adapté, elle se conclut sur une scène de sexe presque pornographique qui n’a aucune utilité réelle, puisque ce qu’elle montre ou suggère avait déjà été assimilé. Autant la première rencontre des deux personnages et son côté brut était utile pour incarner la nature de leurs rapports futurs, autant celle-ci est gênante et de trop. On pourra aussi reprocher à Pillion une mise en scène classique et peu inspirée qui n’a rien de remarquable, semblable à un vulgaire téléfilm de la BBC (qui produit d’ailleurs). Pourtant, le sujet laissait espérer quelque chose de plus racé visuellement.

On apprécie en revanche la manière dont l’homosexualité est ici présentée via les parents tolérants et aimants du personnage joué par Harry Melling. Ils apportent douceur et quelques notes d’humour bienvenues à ce récit particulier. La relation entre le dominant et le soumis est bien retranscrite et amuse autant qu’elle surprend et interroge. Mais lorsque les sentiments vont s’en mêler, c’est là que Pillion sort la carte de la tendresse et, in fine, d’une pointe très réussie de nostalgie. Au final, le film fut un récit d’apprentissage — certes peu commun — pour le personnage principal. La fin nous file un bourdon presque similaire à celui de Call Me by Your Name, toutes proportions gardées.

Saluons enfin les prestations courageuses d’Harry Melling, qui n’a peur de rien, et d’Alexander Skarsgård, décidément imprévisible, qui jouent énormément dans la réussite du film. Après son apparition dingue dans le faux documentaire sur Charli XCX, The Moment, son incarnation d’un guerrier viking dans le sous-estimé The Northman ou son second rôle dans l’immense série Succession, le comédien sort souvent de sa zone de confort et montre des talents insoupçonnés. Voilà donc une œuvre qui traite d’un sujet particulier avec la distance et l’angle nécessaires, portée par un duo de comédiens investis et téméraires. On pardonnera donc une grosse faute de goût et une réalisation un peu terne. Âmes sensibles, s’abstenir néanmoins.

Bande-annonce – Pillion

Fiche technique – Pillion

Réalisateur : Harry Lighton
Scénariste : Harry Lighton (basé sur le roman Box Hill d’Adam Mars-Jones)
Production : Element Pictures, BBC & BFI
Distribution : Memento Films
Interprétation : Alexander Skarsgard, Harry Melling, Douglas Hodge, Lesley Sharp, …
Genres : Comédie – Romantisme – Érotisme – Psychlogique
Date de sortie : 4 mars 2026
Durée : 1h47
Pays de production : Royaume-Uni

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Festival de Cannes 2026 : la Croisette déroule le tapis

Il y a quelque chose d'inaltérable dans l'air du...

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.