N°10 : Boringman

Après Borgman, son avant-dernier film sélectionné à Cannes, Alex Van Warmerman revient avec N°10. La recette est la même, mais le plat, cette fois-ci, est franchement fade.

Un acteur de théâtre, qui entretient une liaison avec la femme de son metteur en scène, et que plusieurs personnes, de sa fille à l’Église catholique, surveillent continuellement, découvre un jour, après quelques péripéties sans intérêt, qu’il vient d’une autre planète. À ce stade, on se dit ça y est, le film commence, et c’est déjà la fin. Si nous étions gentils, nous dirions que cette œuvre consacre la rencontre entre Roy Anderson et Luis Buñuel, mais nous ne sommes pas là pour être gentil : nous sommes là pour être juste.

Il manque à N°10 tant l’humour d’Anderson qu’une authentique compréhension de ce qu’est le surréalisme. Un authentique surréaliste n’aurait pas représenté un mari jaloux ou des prélats catholiques désireux d’évangéliser les extraterrestres, mais un mari trompé désireux d’évangéliser des extraterrestres et des prélats plus jaloux que le mari. La fable de Van Warmerdam se révèle à la fois bizarre et téléphonée, conventionnelle et incongrue, banale et banalement décalée.

Le film n’est pas mal mis en scène, au contraire : les cadres y sont d’une propreté chirurgical et le découpage est si classique qu’il semble vouloir nous donner un cours de cinéma. Mais justement, il y un côté étudiant génial qui n’a rien à dire chez Van Warderdam. On comprend vaguement que le film doit être interprété, et que le champ d’interprétation est très large, autrement dit que le film ne sait pas clairement ce qu’il veut dire et que c’est à nous de faire le boulot. Et c’est alors qu’une paresse gigantesque s’abat sur vous ! Après l’effort pour tenir deux heures d’ennui, nous voilà en plus sollicité pour donner du sens à cet ennui.

Comment comprendre N°10 ? Conte de la filiation et de la quête des origines ? Fable anticléricale ? Satire du monde du théâtre ou de la société du spectacle ? Rien de tout cela n’étant franchement souligné, il est tout aussi bien permis d’affirmer que ça n’a rien à voir, et que le film parle en réalité d’un acteur qui ne parvient pas à faire la distinction entre la fiction et la réalité dans un monde sans Dieu et sans amour. Si au moins on nous proposait une expérience de cinéma, mais à part un suspens poussif et un délicat malaise, impalpable, N°10 s’avère un film très abstrait, qui ne semble tenir qu’au symbolique, un symbolique aussi épais qu’abscons.

L’un des précédents films de Van Warmerdam, Borgman, bien plus réussi, évitait nombre de ces écueils. L’étrangeté bunuélienne l’emportait sur le conventionnel, et le tout nous donnait à vivre des émotions complexes, d’excitation et de pitié, d’adhésion et de répulsion à l’égard de la destruction lente et méthodique d’une famille bourgeoise par une bande d’incubes. Si on retrouve dans N°10 certains procédés cinématographiques de Borgman, ceux-ci tournent à vide. Alors que ce dernier développait jusqu’à la lie les principes d’une situation initiale, le présent film nous sert une séquence d’exposition de deux heures pour nous lâcher au moment où son histoire devient intéressante.

Le film est presque énervant à n’être pas si mauvais. On aimerait pouvoir le mépriser, mais reste une mise en scène savante, un jeu d’acteur convaincant et une originalité de ton qui nous retiennent de le reléguer à la catégorie des épates-snobs. Si c’est un film sur la frustration, alors Van Warmerdam a parfaitement réussi son coup, et je n’ai plus rien à ajouter.

N°10 – Bande annonce

N°10 – Fiche technique

Titre original : N°10
Réalisation : Alex van Warmerdam
Scénario : Marc van Warmerdam
Acteurs principaux :Tom Dewispelaere, Anniek Pheifer, Gene Bervoets, Pierre Bokma
Musique : Marc van Warmerdam
Décors : Geert Paredis
Costumes : Catherine Van Bree
Photographie : Tom Erisman
Montage : Job ter Burg
Son : Max van der Oever
Production : Marc van Warmerdam
Producteur exéuctif : Bernard Tulp
Coproducteur : Eurydice Gysel et Koen Mortier
Sociétés de production : Graniet Film BV, Czar Film & TV et BNNVARA
Sociétés de distribution : ED Distribution
Pays de production : Pays-Bas, Belgique et Allemagne
Langue originale : néerlandais
Format : couleur — 2,35:1
Genre : comédie dramatique
Durée : 100 minutes

2.2

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.