Maggie a un plan, un film de Rebecca Miller: Critique

Plus de cinq ans après son précédent film, les Vies privées de Pippa Lee,  un hommage à un beau personnage féminin qui a révélé Robin Wright (et Blake Lively dans une moindre mesure) dans un rôle nouveau pour elle, La cinéaste Rebecca Miller revient derrière la caméra avec Maggie a un plan, en mettant en scène un autre personnage féminin haut en couleurs.

Synopsis : Maggie, trentenaire, éternelle célibataire et new-yorkaise, a bien l’intention de faire un bébé toute seule, mais elle rencontre John, professeur d’anthropologie et écrivain en devenir, dont elle tombe immédiatement amoureuse.

John, lui, n’est pas très heureux en mariage avec la tumultueuse Georgette qui ne vit que pour sa carrière. Il la quitte pour Maggie, qui attend désormais un bébé, mais après quelques années de vie commune, Maggie a un autre plan en tête et aimerait jeter à nouveau John dans les bras de Georgette…

Maris et femmes

La trentaine un peu hagarde, Maggie (Greta Gerwig) a un premier plan : faire un bébé toute seule. Ainsi commence le film de Rebecca Miller : alors qu’elle se promène avec son meilleur ami Tony (Bill Hader, le casting idéal pour le rôle), Maggie se demande ce qu’elle attend pour avoir un bébé. Son ami lui répond : « A father, perhaps ?* » . Voilà exactement le ton que la cinéaste donne à son film : drôle et plein d’esprit, à la manière de Woody Allen, agréablement bavard…à la manière de Woody Allen.

Campée par une Greta Gerwig emprisonnée désormais dans un rôle unique qu’elle joue en pilotage automatique, Maggie est une fille exaltée, prête, par conviction darwinienne, à faire un bébé avec le premier matheux venu, quand bien même celui-ci a fini sa carrière prometteuse à vendre des pickles géants sur les marchés. Toute la première partie du film la met en situation dans la stature de cette même fille encombrée d’elle-même jouée par la même actrice dans les films de son mari Noah Baumbach, Mistress America, Frances Ha ou encore Greenberg… Maggie est donc de tous les plans, maladroite et exubérante, drôle malgré elle, virevoltant dans ses habits improbables de fille de Quakers, jusqu’au jour où elle rencontre John, un homme dont elle va tomber amoureuse, un « anthropologue ficto-critique », en même temps qu’il s’essaie à écrire un roman.

La comédie est assez enlevée, et une méta-citation du film qui évoque le roman de John comme étant du surréalisme screwball traduit assez bien les situations loufoques que seule une actrice comme Greta Gerwig peut porter sans friser le ridicule. L’acmé de cette partie est une scène en plein dans ce surréalisme : telle l’héroïne de l’Exorciste de William Friedkin dans le Director’s cut, Maggie se met à marcher en crabe sur ses quatre fers pour aller ouvrir à John qui arrive chez elle à un moment crucial de son plan, un délire aussi bien visuel que verbal, avec un timing parfait dans le récit, clôturant idéalement sa partie la plus légère.

Dans une deuxième partie, la gravité se fait davantage sentir dans le film de Rebecca Miller. S’appuyant sur une ellipse temporelle de 3 ans, elle met en scène une Maggie plus tout à la même, mais pas tout à fait une autre. Mère d’une petite fille, mariée à John, elle apparaît comme un vaillant petit soldat, au four et au moulin pendant que John s’escrime sans succès et inlassablement sur son roman. Les tiraillements de la difficile vie moderne de la femme sont esquissés ici et là.  Et c’est ici que Greta Gerwig donne toute la mesure de son talent, en emmenant une gradation subtile dans l’érosion de ses sentiments et dans son désenchantement. Même si la trame du récit reste résolument la comédie, puisque Maggie a de nouveaux plans, la saveur douce-amère qui en émane désormais libère enfin l’émotion qui n’arrivait pas vraiment à éclore au début du film.

Reposant en priorité sur Greta Gerwig, Maggie a un plan est formidablement servi par les autres acteurs. Ethan Hawke est lui aussi toujours égal à lui-même, en tout cas à cette version de lui-même que l’on rencontre notamment dans les films de Richard Linklater, dont Boyhood récemment : un père, éternel « adulescent », cheveux aux quatre vents et yeux endormis, dans une attitude cool prisée par le cinéma indépendant. Quant à Julianne Moore, qui interprète l’ex-femme de John, une danoise au doux nom de Georgette, elle est tout simplement parfaite. Tout comme Greta Gerwig, mais dans un autre genre, elle a ce petit grain de folie qui pimente ses rôles d’une touche très personnelle. Que ce soit dans Still Alice de Richard Glatzer qui lui a valu un oscar en 2015, dans Maps to the stars de David Cronenberg, pour lequel elle a raflé la palme cannoise de la meilleure actrice en 2014, dans The Hours de Stephen Daldry (Ours d’argent à Berlin en 2003) ou encore dans Loin du paradis de Todd Haynes (Meilleure comédienne à Venise en 2002), Julianne Moore a une présence folle, discrète et distinguée, qu’ici elle dynamise avec la drôlerie de cette femme prétentieuse et froide qu’elle affuble d’un irrésistible accent « danois ».

Avec Maggie a un plan, Rebecca Miller, fille du brillantissime Arthur Miller, femme du brillantissime Daniel Day-Lewis apporte sa propre quote-part dans le sérail, et fait le pari réussi d’un récit deux-en-un qui allie légèreté et émotion avec un scénario bien écrit servant des acteurs en forme et bien dirigés. Alors oui, le rapprochement avec Woody Allen n’est ni usurpé, ni exagéré ; Maggie pourrait être la fille d’Annie ou d’Hannah…

* Traduit par « Trouve un père d’abord ». La question de Maggie était précisément : « I need a baby, I just don’t see why I should wait ? » – J’ai besoin d’un bébé, je ne vois vraiment pas pourquoi je dois attendre –

Maggie a un plan: Bande annonce

Maggie a un plan: Fiche technique

Titre original : Maggie’s plan
Réalisation : Rebecca Miller
Scénario : Rebecca Miller, d’après le roman (inachevé) de Karen Rinaldi
Interprétation : Greta Gerwig (Maggie), Travis Fimmel (Guy), Ethan Hawke (John), Julianne Moore (Georgette), Bill Hader (Tony), Maya Rudolph (Felicia), Wallace Shawn (Kliegler), Mina Sundwall (Justine), Jackson Frazer (Paul)…
Musique : Michel Rohatyn
Photographie : Sam Levy
Montage : Sabine Hoffman
Producteurs : Rachael Horovitz, Damon Cardasis, Rebecca Miller, Jonathan Shoemaker
Maisons de production : Freedom Media, Hall Monitor, Locomotive, Rachael Horovitz Productions, Round
Films Distribution (France) : Diaphana Films
Récompenses : –
Budget : ND
Durée : 98 min.
Genre : Comédie
Date de sortie : 27 Avril 2016
Etats-Unis – 2015

 

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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