Le Miroir, un film d’Andreï Tarkovski: Critique

Le cinéma d’Andréi Tarkovski constitue une œuvre très personnelle, alimentée par les croyances, les doutes, les questions de l’artiste. Le Miroir est le quatrième des sept longs métrages du cinéaste soviétique, autant dire qu’il est au centre de sa filmographie. Et pas seulement au centre chronologique, mais aussi au point de rencontre de toute son œuvre, de sa quête.

Film thérapie

Le Miroir, c’est l’histoire d’un homme mourant plongeant dans ses souvenirs. Cet homme mourant s’appelle Alexei, mais personne n’est dupe : il s’agit bel et bien d’Andréi Tarkovski lui-même. S’il fallait une preuve, l’affiche d’Andréi Roublev, qui trône comme unique décoration de son appartement, devrait nous suffire. Et les poèmes d’Arseni Tarkovski, père du réalisateur, ponctuent le film, lus par l’auteur lui-même.

Alexei est mourant, donc. Mais ce qui le consume à petit feu, ce n’est pas tant son « angine », ou une quelconque autre maladie physique, que sa culpabilité. Coupable d’avoir incité sa mère à sacrifier sa vie pour lui. Et voilà notre malade qui va plonger dans ses souvenirs, à la recherche d’une sérénité, du calme à travers la souffrance.

Ce parcours est celui du réalisateur lui-même, concevant ce film comme une sorte de thérapie : «En terminant Le Miroir, mes souvenirs d’enfance qui m’avaient poursuivi et hanté pendant des années disparurent d’un coup, comme s’ils s’étaient évaporés. Et je cessai enfin de rêver à la maison où j’avais vécu tant d’années auparavant. » (Tarkovski, Le temps Scellé)

Le caractère thérapeutique du film se trouve dès la scène d’ouverture : on y voit un jeune bègue se faire soigner par une alliance de magnétisme et d’hypnose. Une fois le mal extirpé, il parvient à s’exprimer correctement. Et c’est bien le propos de Tarkovski ici, se libérer des souvenirs qui l’emprisonnent.

Organisation des pensées

D’emblée, Le Miroir nous paraît être hermétique. Une succession de scènes sans lien narratif évident. Un mélange d’images d’archives et de reconstitution de souvenirs personnels. De la couleur, du noir et blanc, du sépia. Un rythme toujours lent. Et une voix off qui intervient de temps en temps. Aucune marque de temporalité pour nous guider.

Et pourtant, ce film est d’une simplicité presque évidente. Sa structure est celle de nos pensées. Comme la réflexion interne passe sans prévenir d’un sujet à un autre, d’une image à une autre, comme la mention d’un nom éveille immédiatement des images mentales, de la même façon le film trouve sa cohérence interne par tout un système de renvois. Ainsi, la mère d’Alexei, Maroussa, lui parle d’une certaine Lisa, qui vient de mourir, et la séquence suivante nous montre cette femme travaillant dans une imprimerie.

De même, les images d’archives ne sont pas placées dans le désordre le plus absolu, bien au contraire. Constamment liées aux souvenirs (Alexei se souvient de réfugiés espagnols, et voit des images de corrida et de la guerre civile), ces actualités sont placées dans l’ordre chronologique, de la Guerre d’Espagne jusqu’à la victoire de Mao. Elles viennent baliser le film et lui offrent une dimension plus universelle.

Au-delà de l’autobiographie

Car Le Miroir n’est pas seulement une quête d’apaisement autobiographique. Tarkovski cherche aussi à donner au film une dimension supérieure. La dimension de la Russie dans son ensemble (avec le texte de Pouchkine, qui s’interroge sur la place de la Russie, entre Orient et Occident). La dimension historique. Et même la dimension d’une humanité face à la divinité.

Car, ce n’est pas une nouveauté, mais le cinéma de Tarkovski est très empreint de mysticisme (un mysticisme encore renforcé par la présence de la musique de Bach). Voir Ignate devant un feu et faire référence au Buisson Ardent n’est que la plus évidente des références religieuses du film. Pour Tarkovski, le mysticisme englobe toute la Création. La divinité est présente partout, depuis le moindre brin d’herbe jusqu’aux complexités humaines. « Vous ne vous êtes jamais dit que les plantes doivent sentir, qu’elles sont conscientes, qu’elles comprennent même… ? » demande le docteur au début du film.

Quelques minutes plus tard, Alexei enfant croit retrouver son père à travers le vent qui fait bouger les arbres. Le vent donne vie à la plaine, comme si l’âme se répandait dans la nature, la faisait vivre.

S’enfoncer en soi-même, c’est partir aussi à la recherche de cette trace de Dieu qui est en nous. C’est le mouvement principal des films du cinéaste : l’évasion à l’intérieur, comme dans Stalker. Seule cette communion avec notre part de divinité nous permettra d’atteindre cette paix que cherche le malade. Un malade dans lequel chaque spectateur se reconnaît alors aisément : « Que celui qui le désire se regarde dans mes films comme dans un miroir, et il s’y verra. »

Re-création

Le Miroir, c’est aussi le portrait d’une femme. D’une femme multiple, d’ailleurs, mais qui est quasi omniprésente à l’écran. Margarita Terekhova incarne à la fois la mère et la femme d’Alexei. Simple illustration d’un vulgaire complexe d’Œdipe ? Non, mais re-création des souvenirs mais une âme tourmentée.

« Quand je revois mon enfance et ma mère, elle a toujours ton visage », dit Alexei à sa femme.

Les souvenirs présentés à l’écran ne sont pas fidèles. Ce sont des créations de l’esprit d’un malade chez lequel tout se mélange.

Au-delà, c’est tout l’univers de l’enfance qui est une création d’Alexei. Le film est constitué en très grande partie de scènes d’intérieur en clair-obscur. L’intérieur des maisons ou appartements nous rappelle aisément que nous sommes à l’intérieur d’un esprit, dans un paysage mental peuplé du souffle des souvenirs, de l’obscurité de l’oubli, de la lumière offerte par la présence d’êtres aimés.

Poème cinématographique

Pour ce film, Andréi Tarkovski convoque toutes les possibilités offertes par le langage cinématographique, le montage, les décors (il a reconstruit pour le film le décor de son enfance), la lumière. Le tout est au service d’une œuvre qui peut paraître exigeante au premier abord mais qui est beaucoup plus simple que cela.

Tarkovski, en digne fils d’un poète, affirme que le but de son cinéma est de faire partager des émotions. La meilleure façon de savourer ses pépites cinématographiques, c’est de se laisser aller aux sentiments qui s’en dégagent. Le cinéaste s’adresse directement à notre âme, pas à notre raison.

Avec les moyens habituels du cinéma, il crée une œuvre unique, extraordinaire par sa qualité poétique et la résonance qu’elle a tout au fond de nous.

Le grand cinéaste suédois Ingmar Bergman ne s’y est pas trompé, lui qui a affirmé :

« Quand je découvris les films d’Andrei Tarkovski, ce fut pour moi un miracle. Je me trouvais, soudain, devant la porte dont jusqu’alors la clé me manquait. Une chambre où j’avais toujours voulu pénétrer et où lui-même se sentait parfaitement à l’aise. »

Synopsis: Aliocha, mourant, revoit sa vie passée et, dans un désordre apparent, revit ses souvenirs.

Bande Annonce – Le Miroir

Fiche technique – Le Miroir

Titre original : Zerkalo
Réalisateur : Andréi Arsenevitch Tarkovski
Scénaristes : A. Tarkovski, Alexandre Micharine
Avec les poèmes d’Arseni Tarkovski, lus par l’auteur
Directeur de la photographie : Georgi Rerberg
Musique : Edouard Artemiev, J-S Bach, Pergolese, Purcell
Production : Eric Waisberg, Mosfilm.
Montage : Lyudmila Feiginova
Distribution : Margarita Terekhova (Maroussia la mère et Natalia la femme), Alla Demidova (Lisa), Philip Yankovski (Alexei à 5 ans), Ignate Daniltsev (Alexei et Ignate à 12 ans), Anatoli Solinitsine (le docteur)
Date de sortie originale en URSS : 7 avril 1975
Date de sortie originale en France : 18 janvier 1978
Date de sortie de la copie restaurée : 27 mai 2015
Durée : 108′

 

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, "La Fille du konbini" suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l'immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l'ambition, porté par la retenue naturaliste d'Erika Karata.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.