L’œuvre sans Auteur de Florian Henckel von Donnersmarck : Une épopée romanesque et romantique

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Avec son nouveau film, L’œuvre sans Auteur, l’allemand Florian Henckel von Donnersmarck réussit la gageure d’imaginer une épopée romanesque et dense avec des bribes de la vie mouvementée du grand peintre allemand Gerhard Richter. Prenant.

Synopsis À Dresde en 1937, le tout jeune Kurt Barnet visite, grâce à sa tante Elisabeth, l’exposition sur « l’art dégénéré » organisée par le régime nazi. Il découvre alors sa vocation de peintre.
Dix ans plus tard en RDA, étudiant aux Beaux-arts, Kurt peine à s’adapter aux diktats du « réalisme socialiste ». Tandis qu’il cherche sa voix et tente d’affirmer son style, il tombe amoureux d’Ellie. Mais Kurt ignore que le père de celle-ci, le professeur Seeband, médecin influent, est lié à lui par un terrible passé.
Epris d’amour et de liberté, ils décident de passer à l’Ouest… 

The Artist

L’œuvre sans Auteur, le titre du nouveau film de Florian Henckel von Donnersmarck, est le nom attribué par les critiques à l’œuvre du grand peintre allemand Gerhard Richter, qu’ils jugeaient alors trop neutre et manquant de subjectivité. Ce métrage, on l’aura compris, tournera autour de la vie du peintre sur plus de trois décennies et plus de trois heures agencées de manière « inexplicable » en deux parties, soit le prix de deux tickets de cinéma.

Avec un peintre aussi renommé et assez complexe, et un cinéaste oscarisé pour sa Vie des Autres (2006) tout aussi imprévisible, les choses seront moins limpides qu’elles ne paraissent. Dans cet excellent article de Dana Goodyear, poète et rédactrice au New-York Reporter, Richter fait plus que se défendre d’avoir autorisé le film tel qu’il est, et Henckel soutient avoir des enregistrements de leurs discussions qui pourraient prouver le contraire. La polémique est vive, mais ne nuit pas à la réception du film par le public.

La vie de Kurt Barnert, le protagoniste (Tom Schilling vu dans Oh Boy), est donc une version fictionalisée de celle de Gerhard Richter, du moins dans ses trente premières années. Le film  s’ouvre sur une exposition de Juillet 1937 commanditée par les nazis sur ce qu’ils qualifient d’Art dégénéré. Il s’agissait pour eux de démonter que l’art moderne des allemands tels que Otto Dix ou Emil Nolde, mais également de Chagall ou encore Picasso n’est pas recommandable, en présentant en parallèle des œuvres glorifiant la race aryenne, alors que pour les premiers, la cimaise est émaillée de phrases telles que « La nostalgie du juif à retrouver le désert se révèle » ou « En Allemagne, le nègre devient l’idéal racial de l’art dégénéré ».

Kurt (Cai Cohrs) a 6 ans, son crayonné est déjà précis, mais lorsque sa tante Elisabeth (Saskia Rosendahl) l’emmène voir cette exposition et profiter de ces œuvres « dégénérées », et qu’il entend le discours haineux du guide, il annonce à sa tante : « peut-être qu’après tout ,je n’ai pas envie de devenir peintre ». Le film est ainsi fait, truffé de petits moments comme celui-ci, en apparence anodins, mais en réalité très structurants, et contribuant à façonner sur le long cours le personnage de Kurt.

La Tante Elisabeth est belle, jeune, musicienne et fantasque. Avant d’être internée par les nazis pour schizophrénie, elle joue du piano toute nue, sous les yeux de Kurt qu’il tient baissés par pudeur. La scène est fondatrice pour les deux. Malheureusement pour Elisabeth, elle la conduira à croiser le chemin funeste des nazis eugénistes, et pour Kurt, cette même scène sera à la source de sa quête artistique, puisque c’est à cette occasion que sa jeune tante, sentant derrière son dos ce regard baissé, lui dit : « Ne détourne jamais les yeux. Tout ce qui est vrai est beau ».

Sous l’œil affûté de Caleb Deschanel, le talentueux cinématographe des derniers Friedkin, Florian Henckel von Donnersmarck déroule les premières années de Kurt , son enfance à Dresde, puis sa jeunesse et son intégration de l’école d’art (et sa sélection pour devenir l’un des chantres du réalisme socialiste de la RDA, un travail plus que de l’art pour lui. Puis dans une deuxième partie, le cinéaste s’intéressera à ses débuts en Allemagne de l’Ouest où il a fini par se rendre, en compagnie de sa femme Ellie (Paula Beer). Il s’attardera sur sa quête artistique de la vérité au sein de l’école de Düsseldorf, où le personnage du professeur Antonius van Verten (Oliver Masucci), une version à peine déguisée de Joseph Beuys, lui servira de mentor.

La longueur du film , trois heures, ne se ressent à aucun moment, tant les interstices sont remplis par le cinéaste. On y parlera d’Art, de la mort de la peinture, mais aussi d’amour (Kurt rencontrera Ellie dans son école d’Art, une jeune femme qui ressemble de manière troublante à sa tante disparue). On y parlera de tragédie allemande : le bombardement de Dresde en est une, les idéologies nazies d’eugénisme, en particulier illustrées ici par une scène glaçante de chambre à gaz en est une autre. Le film a d’ailleurs essuyé ses critiques les plus vives pour cette scène, à qui les détracteurs reprochent non seulement le mauvais goût de surfer sur l’horreur des chambres à gaz, mais en plus de la montrer comme étant infligée par des allemands uniquement à d’autres allemands (ceux qui ont une santé mentale fragile). On trouvera un soupçon d’humour dans L’œuvre sans Auteur, et on éprouvera de l’empathie pour Kurt, qui ignore ce que le spectateur sait depuis le début, à savoir que son hypnotisant beau-père Carl Seeband (Sebastian Koch, déjà à l’œuvre dans La Vie des Autres), trimballe d’odieux secrets que seul son art lui dévoilera à son insu.

Gerhard Richter se distancie du film, comme il s’est distancié de sa biographie écrite par Schreiber, une biographie qui sous-tend largement le scenario de L’œuvre sans Auteur. On pourrait imaginer que les accusations lancées par le peintre à l’endroit du cinéaste est un signe que ce dernier a réussi la gageure de mêler des faits historiques concernant le peintre, et des éléments de fiction pour faire un film fluide, cohérent et crédible.

L’œuvre de Richter a donc été qualifiée de sans auteur par les critiques, neutre dans le motif et dans le sujet. Mais celle      de Florian Henckel est assurément un film de son auteur. Son film romanesque, voire romantique, un peu académique est bien une vision personnelle de la vérité de Richter, des deux Allemagne, de l’amour. Une vision qui ne sied pas toujours à tous, mais une vision qu’il nous donne joliment à voir, et qui, in fine, ne fait du tort à personne. Pas même à l’immense Gerhard Richter.

L’œuvre sans Auteur – Bande annonce

L’Œuvre sans Auteur – Fiche technique

Titre original : Werk ohne Autor
Réalisateur : Florian Henckel von Donnersmarck
Scénario : Florian Henckel von Donnersmarck
Interprétation : Tom Schilling (Kurt Barnert), Sebastian Koch (Profeseur Carl Seeband), Paula Beer (Ellie Seeband), Saskia (Elisabeth May), Oliver Masucci (Professeur Antonius van Verten), Hanno Koffler (Günther Preusser), Cai Cohrs (Kurt Barnert à 6 ans), Evgeniy Sidikhin (NKWD Major Murawjow), Ina Weisse (Martha Seeband), Lars Eidinger (Guide de l’exposition)
Photographie : Caleb Deschanel
Montage : Patricia Rommel, Patrick Sanchez Smith
Musique : Max Richter
Producteurs : Max Wiedemann, Quirin Berg, Jan Mojto, Florian Henckel von Donnersmarck, Christiane Henckel von Donnersmarck, Coproducteurs : Christine Strobl, Dirk Schürhoff
Maisons de production : Pergamon Film, Wiedemann & Berg Filmproduktion, Co-production : Beta Cinema, ARD Degeto Film, Bayerischer Rundfunk (BR)
Distribution : Diaphana Films
Durée : 189 min.
Genre : Drame, Histoire, Romance, Thriller
Date de sortie : 17 Juillet 2019
Allemagne| Italie – 2018

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Redactrice LeMagduCiné