Coup de chance, de Woody Allen : retrouvailles parisiennes

Connaissant son amour pour le patrimoine cinématographique français, il était sans doute écrit que Woody Allen tournerait un jour un film dans la langue de Molière. Il aura finalement attendu d’avoir atteint l’âge vénérable de 87 ans pour franchir le pas, et encore cette initiative est-elle due en grande partie à son statut de paria dans son pays natal… Tourner dans une langue étrangère est un obstacle de taille, au-dessus duquel le metteur en scène new-yorkais a pourtant bondi avec l’agilité de ses vingt ans. On reconnaît ainsi immédiatement l’écriture parfaite du maître, ses thèmes obsessionnels, sa mise en scène efficace (quel plaisir de revoir un film de 93 minutes, sans aucune scène inutile !) et son impeccable direction d’acteurs. En revanche, Allen a profité de cette nouvelle expérience française (après Minuit à Paris/2011) pour changer de registre, proposant ainsi son premier thriller depuis Match Point. Contre vents et marées, le petit homme aux lunettes carrées résiste stoïquement, imposant son style de cinéma pour la… 50e fois depuis 1965. Woody Allen est une anomalie dans la production cinématographique actuelle. Et c’est pour cela qu’on l’aime. 

Alors que des rumeurs annonçaient son départ en retraite, Woody Allen a décidé de déposer ses valises à Paris, une ville qu’il affectionne particulièrement, afin d’y tourner son cinquantième opus. La retraite est pourtant une idée qui a dû lui passer par la tête, après une attente inhabituellement longue de trois ans depuis son dernier long-métrage (Rifkin’s Festival/2020), qui fut un échec, et la publication de sa savoureuse autobiographie, Soit dit en passant (2020). Le cinéaste lui-même a d’ailleurs laissé entendre que Coup de chance pourrait être son dernier projet… On croise les doigts pour qu’il ne mette pas cette menace à exécution, tant il apparaît encore, à 87 printemps, dans une forme artistique éblouissante.

On sait que depuis 2006, le cinéaste a régulièrement délaissé sa bien-aimée cité new-yorkaise afin de trouver un nouveau souffle en Europe : au Royaume-Uni (Match Point, Le Rêve de Cassandre), en Espagne (Vicky Cristina Barcelona, Rifkin’s Festival), en France (Minuit à Paris) ou encore en Italie (To Rome with Love). La sortie de Blue Jasmine en 2013 avait signalé son retour en terre américaine pour une série de six films, avant de le voir réapparaître sur le Vieux Continent pour Rifkin’s Festival. Les exils européens ont plus ou moins coïncidé avec une attention médiatique croissante autour des affaires de mœurs dont le cinéaste est accusé, et l’ostracisme dont il fait l’objet dans le milieu du cinéma. Rappelons que depuis plus de trente ans, son ex-femme et muse Mia Farrow accuse Allen d’abus sexuels sur leur fille adoptive Dylan, une accusation qui a depuis lors donné lieu à deux investigations qui l’ont innocenté. Ce qui n’empêche pas la chasse aux sorcières de se poursuivre, encouragée par le clan Farrow, dans le contexte post-#metoo et ses abus.

L’aventure britannique de Woody Allen en 2005 avait déjà donné lieu à une surprenante et brillante réorientation stylistique : le thriller Match Point, assurément un des chefs-d’œuvre de son auteur et preuve irréfutable que celui-ci ne peut pas être considéré uniquement comme un réalisateur de comédies. Près de vingt ans plus tard, son retour en France s’accompagne d’un revirement stylistique similaire, puisque Coup de chance est lui aussi un thriller. La prémisse est pourtant du Woody Allen pur jus et aurait pu, en d’autres circonstances, donner lieu à une énième comédie romantique. Fanny (Lou de Laâge) et Jean (Melvil Poupaud) semblent vivre le parfait amour. Lui est un nouveau riche trop lisse pour être honnête, qui adore sa jeune épouse ; elle travaille dans une galerie d’art et jouit du luxueux train de vie que lui offre son compagnon. Un jour, Fanny rencontre par hasard Alain (Niels Schneider), une ancienne connaissance du lycée devenu romancier. Celui-ci lui avoue avoir été secrètement fou amoureux d’elle, ce qui ne laisse pas la jeune fille insensible. Elle entame avec lui une relation adultère, suscitant la suspicion de Jean, dont l’attitude de gendre parfait cache une nature bien plus sombre…

Il faut un certain temps d’adaptation et, avouons-le, un peu d’indulgence en voyant un scénario de Woody Allen intégralement exprimé en français. Il n’est pas nécessaire d’être un puriste pour dire que « ce n’est pas la même chose » que d’habitude. D’ailleurs, il est fort à parier que ce changement de langue, unique dans la longue carrière du célèbre dialoguiste, explique en grande partie le choix du registre dramatique. Les jeux de mots et autres traits d’esprit dont il est friand auraient en effet été difficiles à traduire… Passé cet étonnement initial, en revanche, Coup de chance renoue avec une inspiration qui avait sans doute manqué à l’opus mineur Rifkin’s Festival. L’intrigue est remarquablement bien ficelée, les personnages sont bien campés et le crescendo dramatique parfaitement maîtrisé. Tout au plus peut-on regretter une conclusion fort abrupte, habituelle au cinéma de Woody Allen mais qui convient moins bien à un thriller. On retrouve dans celui-ci plusieurs thèmes fétiches du metteur en scène : l’importance du hasard, bien sûr, mais aussi la critique de l’univers des nouveaux riches, snobs, superficiels et ennuyeux, l’amour de l’art et l’attraction des esprits. L’humour n’est pas totalement absent dans la description du milieu bourgeois ou dans le comportement de certains personnages, mais il est ici particulièrement subtil et appliqué à dose homéopathique. Il faut aussi louer l’esthétisme du film, le célèbre chef opérateur italien Vittorio Storaro livrant des images sublimes, pour sa sixième collaboration avec le maître new-yorkais. La beauté presque irréelle de certains plans reflète sans aucun doute l’amour de Woody Allen pour la capitale française.

Comme toujours, le casting réserve quelques surprises et, comme toujours, il est impeccable. Lou de Laâge s’impose immédiatement comme une vraie comédienne « allénienne », énième alter ego du cinéaste, animée des mêmes désirs, de l’élégance, de la légèreté mais aussi des failles que, jadis, Diane Keaton ou Mia Farrow. Flattée par la caméra, la comédienne livre également une prestation très sensuelle, quoique moins incandescente que Scarlett Johansson dans Match Point – ce qui n’est pas difficile. Melvil Poupaud est également parfait dans un rôle de sale type particulièrement onctueux et hypocrite. Et que dire de Valérie Lemercier, qu’on n’a sans doute jamais vue dans un registre aussi sérieux ? Même les rôles secondaires, tenus notamment par Elsa Zylberstein, Guillaume de Tonquédec et Grégory Gadebois, sont convaincants.

Arrivé discrètement sur les écrans, ce nouvel opus de Woody Allen se révèle une belle surprise, tant par la langue choisie que par son registre ou son inspiration renouvelée. Certes, il ne parvient pas à  égaler les chefs-d’œuvre passés du cinéaste, mais il s’impose sans mal comme une œuvre tout à fait recommandable dans cette dernière partie de carrière.

Synopsis : Fanny et Jean ont tout du couple idéal : épanouis dans leur vie professionnelle, ils habitent un magnifique appartement dans les beaux quartiers de Paris et semblent amoureux comme au premier jour. Mais lorsque Fanny croise, par hasard, Alain, ancien camarade de lycée, elle est aussitôt chavirée. Ils se revoient très vite et se rapprochent de plus en plus…

Coup de chance : Bande-annonce

Coup de chance : Fiche technique

Réalisateur : Woody Allen
Scénario : Woody Allen
Interprétation : Lou de Laâge (Fanny Fournier), Melvil Poupaud (Jean Fournier), Niels Schneider (Alain Aubert), Valérie Lemercier (Camille Moreau)
Photographie : Vittorio Storaro
Montage : Alisa Lepselter
Producteurs : Letty Aronson, Erika Aronson
Société(s) de production : Gravier Productions, Dippermouth, Perdido Productions, Petite Fleur Productions
Durée : 93 min.
Genre : Thriller
Date de sortie : 27 septembre 2023
France/Royaume-Uni – 2023

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4

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