Birth of a Nation, un film de Nate Parker : Critique

Davantage qu’au chef d’oeuvre de D.W. Griffith, produit en 1915 et encore aujourd’hui taxé de racisme du fait de la justification qu’il donne au bienfondé du Ku-Klux Klan, dont il emprunte son titre, ce Birth of a Nation de Nate Parker fait écho à un long-métrage bien plus récent : 12 Years a Slave.

Dire que les Etats-Unis sont enfin prêts à regarder en face cette part sombre de leur histoire revient finalement à prétendre que les films d’esclavage semblent être devenus à la mode. Faut-il penser que le scandale de la non-représentativité des afro-américains aux  Oscars joue en faveur de cette tendance ? Ce n’est certainement pas le très inabouti et opportuniste Free State of Jones de Gary Ross qui nous fera penser le contraire. Alors, qu’est-ce que Nate Parker peut bien avoir à apporter de neuf dans la représentation de l’esclave noir dans le cinéma hollywoodien ? En tant qu’acteur souvent relégué aux rôles secondaires, il se donne le rôle principal dans son propre film. Mais au-delà de ce casting qui s’accompagne d’une mise en scène tout aussi autocentrée, son personnage manque trop de profondeur pour poser sa pierre à l’édifice dans la peinture d’une communauté afro-américaine qui ne demande qu’à s’émanciper du joug de l’oppresseur blanc.

Malgré une magnifique scène d’ouverture, tournée de nuit, qui donne à l’enfance du héros un écho avec la culture animiste africaine, le scénario va s’aligner sur la parole évangélique que va déclamer Turner de scènes en scènes. Ces prêches semblent être l’unique élément dont Parker veut que nous nous rappelions à propos du personnage. Une inévitable histoire d’amour brisé va maladroitement se rattacher à son histoire, mais avec si peu d’implication dans son interprétation qu’elle en devient parfaitement anecdotique. En poussant jusqu’au gore les quelques scènes de tortures infligées aux esclaves, le réalisateur espère choquer le public et lui faire partager une surenchère mélodramatique. Malheureusement, le ton froid et soutenu tel que l’avait mis en place McQueen dans 12 Years a Slave était en cela d’un bien meilleur effet. Ce ne sont donc ni son jeu d’acteur monolithique ni ses quelques passages ultraviolents qui valurent au film son succès au Festival de Sundance. Mais quoi alors ? La question reste ouverte.

Du côté des « blancs », la seule véritable bonne surprise du film nous provient d’Armie Hammer, qui reprend –jusque dans les costumes qui semblent recyclés – le rôle de l’esclavagiste tenu trois ans plus tôt par Michael Fassbender. Mais même si l’acteur fait preuve d’un charisme que l’on ne lui aurait pas soupçonné au vu de ses précédentes prestations moins sérieuses, le scénario ne parvient jamais à creuser l’ambiguïté de la relation de domination qui le lie à ses esclaves. L’unique personnage blanc que l’on retiendra est celui du tueur incarné par l’irrésistible Jackie Earle Haley, qui incarne le manichéisme le plus crétin que l’on puisse donner à un tel récit historique. La principale limite repose dans cette impossibilité du réalisateur-scénariste de faire dépasser à son film le point de vue unique de son personnage, l’empêchant de mettre en place un quelque discours qui pourrait se prétendre humaniste. Mais surtout, la morale vers laquelle semble vouloir se diriger Parker restera floue jusqu’au bout. Si Free State of Jones avait au moins l’avantage de faire (avec certes peu de subtilité) de son héros un exemple à suivre, il est difficile d’en dire autant de Nat Turner dont la rébellion semblait voué à l’échec par le simple fait qu’elle doive se contenter de quelques minutes pour être portée à l’écran.

A l’heure où les tensions raciales redeviennent le drame de la société américaine, qu’est-ce que la révolution avortée de Nat Turner peut bien avoir à apporter ? Certainement pas un message d’espoir aux communautés afro-américaines victimes quotidiennement des exactions policières. L’importance donnée par la narration aux prédications bibliques a pour conséquence que le héros se rapproche davantage d’une énième figure christique que d’un véritable symbole de liberté, façon William Wallace black, et ce même dans ses quelques dernières minutes de velléités libertaires. N’ayant, pour souligner le souffle romanesque de cette dernière partie, qu’un excès de tons monochromatiques, la mise en scène est loin de porter son combat en modèle pour son peuple opprimé. Faut-il suivre les paroles de Dieu quand celui qui la répand nous mène vers une mort ? Bizarrement, cette question – elle aussi au cœur de l’actualité – n’est jamais tranchée par le film, au risque de laisser derrière soi une aura malsaine dans le sens où la centaine de morts laissée vainement derrière elle par cette émeute n’est aucunement présentée comme un drame, la narration n’étant encore une fois concentrée que sur son personnage principal et, par extension, sur la prestation de son réalisateur. Et pourtant, il parait que, malgré sa réalisation académique en forme d’égo-trip et sa morale plus que douteuse, Birth of a Nation est l’un des favoris aux Oscars. Comme quoi, l’Académie n’en a pas fini de nous surprendre!

Synopsis : Virginie, le début du 19ème siècle. Nat Turner n’est pas un esclave comme les autres puisque, dans son enfance, on lui a appris à lire et à réciter les Saintes Ecritures. A présent, trimballé de campements en campements pour y jouer les prédicateurs au service des propriétaires blancs, il est le témoin privilégié des violences infligées à ses frères… jusqu’à ce qu’il décide de se rebeller contre ses maitres.

Titre original : The Birth of a Nation
Réalisation : Nate Parker
Scénario : Nate Parker, d’après son histoire partagée avec Jean McGianni Celestin
Interprétation : Nate Parker (Nat Turner), Armie Hammer (Samuel Turner), Mark Boone Junior (révérend Walthall), Colman Domingo (Hark Turner) Jackie Earle Haley (Raymond Cobb)…
Photographie : Elliot Davis
Montage : Steven Rosenblum
Musique : Henry Jackman
Direction artistique : Geoffrey Kirkland
Costumes : Francine Jamison-Tanchuck
Production : Jason Michael Berman, Aaron L. Gilbert, Preston L. Holmes, Nate Parker et Kevin Turen
Sociétés de production : Bron Studios, Mandalay Pictures, Phantom Four et Tiny Giant Entertainment
Sociétés de distribution : Twentieth Century Fox France
Récompenses : Grand Prix du Jury & Prix du Public à Sundance 2016
Genre : Drame historique
Durée : 110 minutes
Dates de sortie : 11 janvier 2017

Etats-Unis – 2016

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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