De nos frères blessés : d’amour, de combat et de justice

3.5

De nos frères blessés est le deuxième long métrage d’Hélier Cisterne (que l’on a vu aussi aux commandes du Bureau des légendes). Le réalisateur y raconte l’histoire vraie de Fernand Iveton, condamné à mort en 1956 en pleine guerre d’Algérie pour une bombe qui n’a jamais explosé et n’avait pas pour objectif de tuer. Condamné et non gracié par François Mitterrand alors Garde des sceaux. Une histoire de fou (pour plagier Guédiguian) qu’Hélier Cisterne fait sienne avec une simplicité bienvenue et pleine d’une belle émotion.

Serre moi fort

La première et seule chose peut-être qui tient l’adaptation de De nos frères blessés (le roman de Joseph Andras qui avait à l’époque refusé son prix Goncourt, quand on vous dit que c’est une histoire de fou !), c’est l’histoire d’amour interprétée avec simplicité et talent par Vincent Lacoste et Vicky Krieps. C’est dans leurs souvenirs, et d’abord ceux d’Hélène, que nous sommes plongés tout au long du film qui court vers l’inévitable. De nos frères blessés est donc d’abord une histoire de mains qui se frôlent de corps qui se caressent et s’oublient l’un avec l’autre. C’est l’histoire d’un regard, d’une rencontre, de quelques mots et du début d’une histoire qui commence en France et s’établit en Algérie, le pays d’origine de Fernand. C’est en tout cas le sens du travail d’Hélier Cisterne et de sa co-scénariste Katell Quillévéré : « quand nous abordons cette adaptation, le cœur battant du projet est celui de ces deux êtres exceptionnels, Fernand et Hélène, dans leurs trajectoires, leurs engagements, leur fidélité à eux-mêmes » (dossier de presse du film). C’est donc par ces deux corps, la manière dont ils s’engagent que le réalisateur aborde le film. Le combat engagé par Fernand ne se fait pourtant pas au corps à corps, son calme impose qu’on l’écoute et le respecte, pourtant, il s’avère incapable de tuer. C’est ce contraste entre stature et fragilité qui est filmé avec beaucoup de douceur par Hélier Cisterne.

Anti-héros

Le film raconte aussi le quotidien de l’Algérie en 1956, mais aussi celui de la France dans laquelle les deux protagonistes se rencontrent. Pas besoin de mille décors et personnages, simplement quelques plans simples qui dressent le portrait des personnages, souvent en gros plans pour monter que c’est à l’humain que s’attache le film, aux figures qu’il tente de rendre attachantes. Il n’occulte pas pour autant les questions qui traversent tout engagement, les tourments qu’il représente et les choix qu’il suppose. Quand le film s’intéresse avant tout dans ses images au toucher, aux gestes, la parole (par les dialogues) se veut plus intellectuelle, plus réflexive. Peuvent être alors abordées des questions aussi cruciales que la justice en temps de guerre, l’exemple en justice, la démocratie, ou encore celle de séparer l’intention et l’acte (Fernand a posé une bombe mais sans intention de tuer, simplement de faire réagir, un peu à la manière des protagonistes de Nocturama de Bertrand Bonello, sur une jeunesse en quête de symboles à détruire et finalement sacrifiée). Tout cela sans grand discours, mais par un regard sur la réalité, même en contre-champ quand Hélène cherche à savoir ce que Fernand prépare et ne veut pas savoir en même temps. Quand les avocats de Fernand tentent de le faire gracier en faisant jouer la presse, quand on voit Mitterrand prendre une décision, dans une courte scène qui ne cherche pas la reconstitution fidèle. La figure de Fernand Yvetot trouve aussi son intérêt parce qu’il se présente comme la figure de l’anti héros (qui ne parvient pas à passer à l’acte, qui n’est pas spécialement soutenu : on le voit lorsqu’il est conspué par un détenu qui lui reproche d’être fier de son combat alors qu’il n’a pas tué). « Je suis obsédé par une question : la représentation de l’héroïsme (…) En découvrant peu à peu les drames, les blessures et les morceaux de bravoure qui se cachaient derrière leur vie ordinaire j’ai aussi vu se creuser un profond fossé entre ce que je percevais d’eux, de leurs récits et le manichéisme, les clichés dominants sur ces périodes de l’histoire » (extrait du dossier de presse du film). Ainsi, même dans son anti-héroïsme, Fernand parviendra à galvaniser les foules d’une simple phrase (entendre par foule des détenus dans leurs cellules, eux aussi condamnés à mort).

Étreinte brisée

Cependant, s’il tente d’écrire son histoire, de faire parler de lui, de devenir médiatique, son drame est d’avoir été laissé dans l’oubli. Il est jugé avec une grande rapidité, encore en tenue de travail, cela fait sens, dans la mise en scène comme cela l’a été dans la vie. À la manière de Martin Provost avec Séraphine ou Violette, avec De nos frères blessés, Hélier Cisterne donne à voir une figure méconnue pour éclairer une histoire encore vivace. Après le récent Des hommes, qui abordait le traumatisme de la guerre d’Algérie dans la vie des soldats français, c’est ici la question de réhabiliter un peuple, de le faire vivant qui est posée. Nous ne sommes pas du côté français, mais bien dans le combat d’un homme qui ne supporte simplement pas de voir écrit sur une plage « interdit aux chiens et aux Arabes » et qui le fait savoir, quitte à le payer de sa vie. Vincent Lacoste prouve une nouvelle fois qu’il peut mettre sa gouaille légendaire au service de la sobriété. On se souvient de cette simplicité dans la douleur déjà vue dans Amanda et qui est ici très à propos. L’acteur est impeccable de séduction puis de conviction. Quant à Vicky Krieps c’est la délicatesse qu’elle déploie ici un peu plus après ses partitions dans Bergman Island et Serre moi fort. C’est d’ailleurs ce magnifique Serre moi fort qui pourrait se voir ici prolongé et être le résumé de cette histoire qui s’ouvre sur la condamnation à mort (« un café? », « une cigarette? ») et se clôt après un écho au début, par une étreinte brisée, mais recréée par les mots, d’une beauté déchirante. Dans la douceur d’un pays ensoleillé, Hélier Cisterne est parvenu à faire entrer la violence, sans grands effets, pour montrer combien nos démocraties sont fragiles et combien l’oublier est une erreur.

 

De nos frères blessés : Bande annonce

De nos frères blessés : Fiche technique

Synopsis : 1954, Hélène et Fernand tombent amoureux. Avec lui elle part pour Alger, découvre sa beauté et l’attachement que Fernand porte à son pays.
Alors que l’Algérie et la France se déchirent, leur vie bascule. L’histoire vraie du combat d’un couple pour la liberté.

Réalisation : Hélier Cisterne
Scénario : Katell Quillévéré, Hélier Cisterne, avec la collaboration de Antoine Barraud. Librement adapté du roman de Joseph Andras « De nos frères blessés » publié aux Editions Actes Sud
Interprètes : Vincent Lacoste, Vicky Krieps
Production : Justin Taurand
Photographie : Hichame Alaouié SBC
Décors : Dan Bevan, Héléna Cisterne
Musique originale : Emile Sornin
Son : Pierre Mertens, Patrice Grisolet, Vincent Vatoux, Benjamin Viau
Direction de production : Sacha Guillaume-Bourbault
Costumes : Rachèle Raoult
Montage : Thomas Marchand, Marion Monnier, Lila Desiles
Production déléguée : LES FILMS DU BÉLIER
Distribution : Diaphana Distribution
Durée : 95 minutes
Date de sortie : 23 mars 2022
Genre : Drame

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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