Abdelinho : samba contre intégrisme ou les bons rêves contre les mauvais rêves

Dans son quatrième long-métrage, Abdelinho, le réalisateur franco-marocain Hicham Ayouch organise une fable autour de son héros éponyme. Le fanatisme religieux s’y voit traité en folie collective emplie de négativité, faisant face à un doux rêve individuel. Le plus puissant des deux ne sera pas nécessairement celui que l’on pourrait craindre…

Pour traiter de certaines folies et dérives malheureusement humaines, on peut emprunter la voie sérieuse, grave, comme le fait, pour choisir un exemple récent, Elle s’appelle Barbara (28 juin 2023), de Sérgio Tréfaut, ou adopter le mode comique, absurde, loufoque, surréaliste, voire poétique. C’est l’optique suivie par ce réjouissant Abdelinho, de Hicham Ayouch (30 juin 1976, Paris -), tout comme l’avait fait Riad Sattouf, sur une tout autre trame, avec son inclassable et iconoclaste Jacky au royaume des filles (2014).

Plutôt que de progresser selon une démarche ouvertement polémiste, Hicham Ayouch met en place, front contre front, deux rêves : celui d’Abdelinho (Abderrahim Tamimi), héros éponyme, doux jeune homme vivant dans un petit village du Maroc et tellement fasciné par le Brésil qu’il a organisé toute son existence autour de cette fascination : chambre aménagée sur le toit pour échapper à son envahissante famille et notamment à sa mère (Zhor Slimani), maîtresse femme qui ne rêve que de le marier, scooter et tenues aux couleurs du Brésil, perruque aux cheveux fous, et jusqu’à son prénom, Abdellah, qu’il allonge d’un suffixe brésilien. Mais surtout, Maria (Inês Monteiro). Autre héroïne éponyme, mais ici figure principale d’une télénovela brésilienne, qu’Abdelinho suit assidûment, depuis sa chambrette traversée de rêves et de vents. Car il ne craint pas d’affirmer, à sa mère tout comme à son collègue de travail, Mouka (Saïd Bey), qu’il épousera, un jour, la belle Maria, à laquelle il s’adresse déjà en langue lusitanienne, intervenant au cours des épisodes de la série comme un enfant devant le théâtre de Guignol.

Sa mère, elle, est une fervente spectatrice d’Amr Taleb (Ali Suliman), un télévangéliste intégriste musulman qu’elle convainc d’honorer la petite ville de sa visite, afin d’y libérer son Abdellah du démon brésilien qui le possède, au point d’avoir fait de lui un professeur de samba, danse lascive, indécente et condamnable. Si l’animateur, en intégriste virulent et intransigeant parvenant à entraîner tout le joli village dans l’austérité qu’il promeut, est clairement dépeint en charlatan, assoiffé d’argent et de pouvoir, l’intelligence du réalisateur réside dans le fait d’introduire le spectateur dans les coulisses et de présenter l’homme de spectacle dans son intimité : dialoguant avec son poisson rouge, qui semble être son conseiller ultime, et visiblement écrasé par une figure de père surpuissant et inégalable. Rêve contre rêve. Le grand manipulateur ne contrôle pas tout, contrairement aux apparences, il est lui-même emporté par les nuées du songe et ne fait qu’instaurer un autre songe, empli de haine et de condamnation, sous couvert de rectitude religieuse.

La séquence d’ouverture avait clairement posé le caractère surréaliste du propos, avec un « Bar des hittistes » (ceux qui tiennent les murs, en argot algérien), et une « Ambulance des chômeurs », venant récupérer ceux qui finissaient par s’abattre d’un bloc. Sans parler du travail absurde accompli par le héros, dans un cadre pouvant justement évoquer la déshumanisation qui marquait l’univers de Brazil (1985), de Terry Gilliam. Aussi ne s’étonne-t-on pas de voir approchés sur le même mode aussi bien l’amour que la religion. Ludovic Zuili, à l’image, excelle tout autant dans le maniement de couleurs chatoyantes que pour souligner certains aspects particulièrement ternes de l’existence. Mais ce qui doit être dénoncé, tout en l’étant très efficacement, ne l’est jamais sur le ton de la dénonciation. Suprême habileté, qui permet de toucher, sans même avoir eu besoin de manifester la volonté d’atteindre.

En revanche, ce qui doit être promu l’est sans coquetterie ni fausse pudeur. Démonstration est faite, à l’issue de la projection, non seulement qu’il est essentiel de croire à ses rêves, mais qu’il serait bien timoré de les laisser être entravés par les lacs de la raison, puisque ces derniers ne manqueront pas de rompre, s’ils sont arrachés par la force d’un véritable élan. Leçon de foi, et d’optimisme, dont on sait gré à Hicham Ayouch, tout particulièrement en ces temps minés par le doute, l’agressivité et la haine.

Synopsis du film : Abdelinho, de son vrai prénom Abdellah, vit dans une petite ville au Maroc. Abdelinho est coincé entre une mère hystérique et un travail kafkaïen dans une administration. Sa seule échappatoire : le Brésil et son amour pour Maria, l’héroïne d’une télénovela éponyme. Cette passion est menacée par l’arrivée de l’obscur Amr Taleb, télévangéliste musulman, qui prône une sobriété bien éloignée des cours de samba donnés par Abdelinho aux femmes de sa ville.

Bande-annonce : Abdelinho

https://www.youtube.com/watch?v=XDBM0djPomE

Fiche Technique : Abdelinho

De Hicham Ayouch
Par Hicham Ayouch
Avec Ali Suliman, Aderrahim Tamimi, Inês Monteiro
16 août 2023 en salle / 1h 40min / Comédie, Drame
Distributeur : Urban Distribution

Note des lecteurs1 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : L’Inconnue, un corps en doute

À Cannes 2026, L’Inconnue d’Arthur Harari transforme un point de départ fascinant sur l’identité et le corps en un drame trop long, trop froid, qui ne trouve jamais sa véritable intensité.

Cannes 2026 : rencontre avec Guillaume Massart pour « La Détention »

À l'ACID Cannes 2026, Guillaume Massart revient sur ses deux longs métrages documentaires consacrés au monde carcéral, "La Liberté" et "La Détention", et sur ce qui les relie : une même volonté de filmer ce qu'on ne voit jamais et de comprendre pourquoi.

Cannes 2026 : La Détention, dans l’antichambre de la prison

Après avoir fait l'état des lieux et des consciences dans un pénitencier corse hors norme, Guillaume Massart investit cette l’École nationale d’administration pénitentiaire (ÉNAP) d’Agen. Un quasi huis clos aux côtés des futurs agents de l'État, qui tentent de se forger une autorité face aux contradictions d'un métier les plaçant dans une zone grise éthique, déontologique et juridique permanente. "La Détention" collecte de précieux témoignages sur une institution en proie à une violence diffuse, à l'épuisement et à une incertitude qui résonne au-delà du plan final.

Cannes 2026 : Fjord, la famille contre la société

Présenté en compétition à Cannes 2026, "Fjord" de Cristian Mungiu explore l’affrontement entre convictions religieuses, pouvoir institutionnel et idéaux démocratiques, dans un drame tendu porté par Sebastian Stan et Renate Reinsve.

Newsletter

À ne pas manquer

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d'éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.

Obsession – L’amour (terriblement) ouf

Annoncé comme l’une des sensations horrifiques de 2026, Obsession séduit par son atmosphère malaisante, sa mise en scène maîtrisée et l’interprétation impressionnante d’Inde Navarrette, sans être totalement à la hauteur de sa réputation.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d'éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.

Obsession – L’amour (terriblement) ouf

Annoncé comme l’une des sensations horrifiques de 2026, Obsession séduit par son atmosphère malaisante, sa mise en scène maîtrisée et l’interprétation impressionnante d’Inde Navarrette, sans être totalement à la hauteur de sa réputation.